Assemblée des Ordinaires catholiques
de Terre Sainte
Lettre
Pastorale
à
l’occasion du 125e anniversaire
de
la mort de la
Bienheureuse
Marie de Jésus Crucifié
A nos frères les prêtres, les
religieux, les religieuses, les diacres et à tous nos fidèles laïcs dans tous
nos diocèses de Terre Sainte
1. La grâce de Notre Seigneur
Jésus-Christ, l’amour de Dieu le Père et la communion de l’Esprit Saint soient
toujours avec vous.
Nous célébrons cette année le
125e anniversaire de la mort de la Bienheureuse Marie de Jésus
Crucifié, une jeune fille simple de l’une de nos paroisses, la paroisse grecque
catholique d’Ibilline (près de Nazareth), et humble moniale du Carmel de
Bethléem, et en même temps objet de grâces divines extraordinaires. Nous voulons,
à cette occasion, méditer ensemble sur le mystère de sa vie et sur le mystère
de Dieu en elle. Ensemble, nous voulons écouter le message que Dieu nous
adresse par son intercession, en ces jours pleins, d’un côté, de croix
et de difficultés, et, d’un autre côté, remplis aussi de la grâce du renouveau
pastoral et spirituel que Dieu nous a accordée dans le synode des Eglises
catholiques de Terre Sainte. Nous continuons à le vivre en ces jours dans le
Plan pastoral qui nous invite à une vie nouvelle dans nos Eglises et nos
sociétés.
Nous rendons
grâce à Dieu d’abord pour la vie religieuse abondante dans nos Eglises dans
cette période de l’histoire. Cette présence religieuse contemporaine continue
aujourd’hui les prières des ermites et des moines qui remplirent, dès les
premiers siècles de la chrétienté, les déserts et les villes de notre Terre
Sainte. Et c’est dans l’une de ces congrégations religieuses, dans le monastère
du Carmel de Bethléem, que la Bienheureuse Marie de Jésus Crucifié vécut sa vie
humble et riche de grâces.
Vie de la Bienheureuse Marie de Jésus Crucifié
2. Mariam Bawardi est née à
Ibilline en 1846 dans une famille modeste et éprouvée par Dieu. Douze enfants y
moururent à peine nés. Les parents firent alors un pèlerinage à pied à Bethléem.
Ils prièrent sur les lieux de la naissance de Notre Seigneur Jésus-Christ et
firent des vœux à Dieu et à la Vierge Marie. Dieu exauça leur prière et leur
accorda deux enfants qui restèrent en vie et grandirent : Mariam et
Boulos. Mais Dieu continua, dans son mystère, à éprouver la famille : le
père et la mère moururent peu après dans l’espace d’une semaine. Mariam n’avait
alors que trois ans et son frère Boulos un an seulement. Les deux enfants
vécurent donc orphelins. Boulos fut adopté par sa tante paternelle, et Mariam
par son oncle paternel. Celui-ci s’installa bientôt pour son travail à
Alexandrie en Egypte, et Mariam avec lui.
Elle eut une
vie paisible et confortable dans la famille de son oncle. La grâce de Dieu
l’accompagnait et faisait son travail en elle. Encore petite, elle voua sa
virginité à Dieu, mais son oncle n’en savait rien. C’est pourquoi lorsqu’il
décida un jour de la marier, il se heurta à la grâce de Dieu en elle : sa
nièce s’opposa en effet avec fermeté à ses plans humains. Dès lors l’oncle
changea d’attitude à son égard et la vie de Mariam devint dure. Un jour, elle
approcha un compatriote qui se trouvait à Alexandrie et voulait rentrer à
Ibilline, pour lui remettre une lettre à porter à son petit frère resté au pays
natal et ainsi informer celui-ci de sa situation. Au lieu de l’aide escomptée,
elle trouva plutôt un homme rude qui lui proposa, lui aussi, le mariage et plus
encore, de changer sa religion. Devant la fermeté de la réponse de Mariam,
l’homme s’emporta, la frappa de son couteau et crut l’avoir tuée. Pour
dissimuler son crime, il la porta et la jeta dans une rue lointaine.
Livrée à l’hostilité des hommes, abandonnée de tous dans un pays étranger,
la grâce de Dieu commença à se manifester à son égard. Une dame qui “ressemblait
à une religieuse enveloppée d’une robe bleue”, lui apparaît alors qu’elle
était presque mourante et se met à la soigner. La dame lui dit : “C’est
vrai que vous êtes vierge, mais votre livre n’est pas encore achevé”. Elle
continua à lui apparaître et à la soigner pendant un mois jusqu’à ce qu’elle
fût complètement guérie. La dame alors la porta auprès du curé franciscain de
la paroisse Sainte-Catherine, et là elle disparut. Mariam ne la revit plus.
Pour elle, c’était la Vierge qui avait eu pitié d’elle dans son épreuve. Le
curé lui trouva un travail dans une famille de la paroisse. Depuis ce jour,
elle voyagea, avec les familles chez lesquelles elle travaillait, entre
Alexandrie, Jérusalem, Beyrouth et enfin Marseille où elle put entrer dans la
vie religieuse chez les Sœurs de Saint-Joseph d’abord, en 1865, puis chez les
Carmélites de Pau en 1867, et c’est là qu’elle prit le nom de Sr Marie de Jésus
Crucifié.
3. Elle était pauvre, humble et
illettrée. Mais Dieu lui accorda, dès son enfance, de nombreuses grâces et
signes surnaturels. Nous avons déjà mentionné l’agression dont elle fut victime
et comment la Vierge Marie la soigna pendant un mois. La Vierge lui dit aussi
avant de la quitter : “Sois toujours contente, malgré tout ce que tu
pourras avoir à souffrir, et Dieu qui est bon t’enverra tout ce qui te sera
nécessaire. Rappelle-toi, rappelle-toi, rappelle-toi bien ceci, toute ta
vie : n’écoute jamais ce que te dira le démon; méfie-toi de lui, car il
est très fin. Quand tu demanderas quelque chose au Bon Dieu, il ne te le
donnera pas tout de suite, pour éprouver ta confiance et voir si tu l’aimeras
toujours également, et puis, plus tard, il te l’accordera si tu es toujours
contente et si tu l’aimes. N’oublie jamais les grandes grâces que Dieu t’a
faites. Sois toujours pleine de charité”.
La Vierge lui dit encore qu’elle ne reverrait plus sa famille et lui
manifesta les principales phases de sa vie future : “Tu seras d’abord
fille de Saint Joseph, puis fille de Sainte Thérèse. Tu prendras l’habit du
Carmel dans une maison, tu feras profession dans une seconde, et tu mourras
dans une troisième.” C’est ce qui arriva : elle entra d’abord chez les
Sœurs de Saint-Joseph de l’Apparition à Marseille, puis au Carmel de Pau; de
là, elle fut envoyée à Mangalore, en Inde, où elle fit sa profession, avant de
venir à Bethléem : elle y mourut en 1878, à l’âge de 32 ans.
Sa vie est marquée par des prodiges et des dons divins extraordinaires.
Mais ce qui la distingue surtout est sa vie d’union avec Dieu qui la remplit de
joie spirituelle : “Je ne puis me contenir : j’ai une paix,
une joie si grande… Je ne sais pas ce que j’ai ni où je suis. Mon cœur, et tout
en moi, se fond comme l’huile la plus claire, qui s’écoule doucement en moi… Je
suis en Dieu, et Dieu est en moi. Je sens que toutes les créatures, les arbres,
les fleurs, sont à Dieu et aussi à moi… Je voudrais un cœur plus grand que
l’univers”.
PHOTO (ici ou plus loin, in odd page)
Vie spirituelle
4. Les signes extraordinaires qui
ont accompagné la vie de Sr Marie de Jésus Crucifié ne sont pas l’essence de sa
sainteté. Celle-ci consiste surtout dans la simplicité et la spontanéité de sa
vie d’union avec Dieu. Elle était illettrée, mais elle dicta des écrits qui
manifestent une expérience spirituelle semblable à celle des grands mystiques
dans l’histoire de l’Eglise. Sa vie avec Dieu était un don de Dieu, et non des
hommes. Elle fut seulement disciple de Dieu. La
parole de Jésus s’applique bien à elle : “Je te bénis, Père, Seigneur
du ciel et de la terre, d’avoir caché cela aux sages et aux intelligents et de
l’avoir révélé aux tout-petits” (Mt 11,25); de même ce que dit saint
Paul : “Ce qui est faiblesse de Dieu est plus fort que les hommes... ce
qu’il y a de faible dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi pour confondre ce
qui est fort” (1 Cor 25.27).
Ecoutons
ensemble ce qu’elle nous dit sur sa vie avec Dieu. Sur la présence de Dieu dans
sa créature et dans la vie des hommes, elle dit :
“Mère, [M1]tout
le monde dort. Et Dieu, si rempli de bonté, si grand, si digne de louanges, on
l’oublie… Personne ne pense à lui…Vois, la nature le loue; le ciel, les
étoiles, les arbres, les herbes, tout le loue; et l’homme qui connaît ses
bienfaits, qui devrait le louer, il dort…Allons réveiller l’univers.”
“Qu’il est doux d’être à toi, ô mon Sauveur. Votre nom est grand ;
il remplit le ciel. Tout le loue et est rempli de joie en sa présence. Mes
ailes qui volent, c’est mon Sauveur qui me les a données. Son regard a eu pitié
de mon âme. Il m’a donné des ailes avec lesquelles j’ai
volé. L’abîme où j’étais était profond. Le Seigneur m’en a tirée… Heureux le
jour; jamais finir…Qie dites-vous, habitants de la terre ? Il me donne des
ailes pour voler; il me donne mille fleurs pour semer dans la route que
je vois; il m’a placé une corbeille de fleurs entre les mains; tous les amis
peuvent en cueillir. Tout le long du chemin, j’ai semé; les amis et les ennemis
se sont empressés d’en prendre. Il m’a donné des ailes pour voler et la
corbeille des fleurs sur les genoux. Le ciel et la terre, tout souriait de son
sourire immaculé… Quand Jésus regarde ses élus, son regard fait fondre le
cœur... Il est doux d’entendre parler de Jésus. Mais plus doux d’entendre Jésus
lui-même… Il est doux de penser à Jésus, mais plus doux de le posséder…Il est
doux de prêter l’oreille à Jésus, mais plus doux de faire sa volonté…”
“Mon esprit ravi contemple tous vos ouvrages. Qui peut te dire, ô Dieu
si grand. O Tout-Puissant, mon âme ravie.
[M2]Un
néant, un peu de poussière vous dit : venez à moi. Qui peut dire qu’un
Tout-Puissant regarde. Un regard. Vous qui me regardez, venez à moi. Vous seul,
mon Dieu, mon tout.
Je te vois, bonté suprême, ton regard est maternel.
Venez vite, ô Soleil de justice, réveillez-vous. Mon âme se consume,
languissante en attendant. Venez vite. Mon âme vole des ailes de la colombe
vers mon Dieu. C’est mon Tout.
Ton regard me console, mon âme tressaille. Le néant,
la poussière tressaille en présence d’un Dieu si grand. Il a visité son champ;
envolez-vous, ô mon âme.
Mon âme te voit dans le nuage, elle ne peut plus
rester ici-bas. Ton regard suffit pour tirer le néant d’ici-bas.
Dieu est splendide dans sa puissance. Tout le loue,
tout le loue. Mon âme est folle, elle n’en peut plus, tirez-la. Qui a Dieu a
tout”.
Développant le Psaume 94/95, récité chaque matin dans la prière de l’Office
divin, elle dit :
“C’est notre Roi, c’est notre Père, venez adorons-le
C’est lui qui a tout créé sur la terre, venez,
adorons-le
Prosternons-nous à ses pieds, donnons-lui nos cœurs,
venez adorons-le.
Venez le louer, le bénir : disons de bouche et de
cœur : Il n’y a pas de Dieu semblable à vous : venez, adorons-le.
Adorons la Trinité qui n’est qu’un Dieu. O mystère incompréhensible. Venez,
adorons-le.
O trois immenses qui ne font qu’un. O puissance. Venez
adorons-le.”
Comme toute personne humaine, comme tous les saints de Dieu, Mariam connut,
dans son humilité et sa piété, des moments difficiles dans sa vie spirituelle,
et fut tentée par le désespoir. Elle dit :
“Je souffre. Je ne sais pas si je serai sauvée. Mais pourtant, j’ai au
fond du cœur quelque chose qui me dit : Oui, je verrai mon Dieu. J’aurai
une place dans son beau ciel... je jouirai de lui…
Ne nous traitez pas,Seigneur, selon votre justice,
mais selon votre miséricorde, car vous êtes le seul saint, le seul juste. Je
préfère pour moi et mes frères paraître devant votre miséricorde et non devant
votre justice. Traitez-moi, Seigneur, selon votre miséricorde; nos injustices
ne peuvent pas paraître devant votre justice. Si vous me jugez selon votre
justice, que l’enfer est profond pour moi et pour mes frères. Parce que vous
êtes juste, ô mon Dieu, traitez-nous par votre miséricorde. [M3]Ayez
pitié des cris de mes frères. Seigneur, je vous remercie de vouloir être mon
juge…Si moi j’étais mon juge, je me condamnerais à l’enfer. Mais vous,
Seigneur, vous me ferez miséricorde. Mon Dieu, soyez notre juge non pas comme
l’homme, mais comme Dieu, comme Père et comme Créateur”.
Dans ces cas difficiles, elle s’adressait à l’Esprit-Saint. “Ce matin
(14 novembre 1871), j’étais peinée parce que je ne sentais pas Dieu. Il me
semblait que mon cœur était comme du fer. Je ne pouvais pas penser à Dieu; et
j’ai invoqué le Saint-Esprit et j’ai dit : C’est vous qui nous faites
connaître Jésus. Les apôtres sont restés longtemps avec lui sans le comprendre.
Mais une goutte de vous le leur a fait comprendre. Vous me le ferez comprendre
aussi. Venez, ma consolation; venez, ma joie, venez, ma paix, ma force, ma
lumière. Venez, éclairez-moi pour trouver la source où je dois me désaltérer.
Une goutte de vous me suffit pour me montrer Jésus tel qu’il est”.
Durant ses extases, elle adressait parfois des recommandations à ses
sœurs : “Ayez soin de garder la tranquillité du cœur, parce que Satan
pêche dans l’eau trouble. C’est mon désir que vous gardiez la paix intérieure,
ne faites aucun cas des craintes, des scrupules, faites ce que vous pouvez,
humiliez-vous de ce que vous ne faites pas et venez consumer toutes les vaines
craintes que j’appelle des folies, dans le feu de mon amour”.
De l’humilité elle dit :
[M4]“Soyez
petit, soyez petit, afin de ne pas entrer au ciel tout seul. Soyez petit, et
vous gagnerez un grand nombre d’âmes, et vous entrerez au ciel avec un
troupeau…
Ne craignez rien, petit troupeau. Le jour du Seigneur
viendra comme le soleil en plein midi. Marchez sur terre… Ne craignez rien,
petit troupeau, le Maître du tonnerre sera votre appui. Petit troupeau, ne
craignez rien. Soyez petit, ne craignez rien, ni le tonnerre, ni la pluie, ni
les montagnes ne pourront toucher aaux élus du Seigneur”.
La Vierge Marie avait une place spéciale dans sa vie spirituelle et elle
voyait sa vénération comme une nécessité dans la vie de tout croyant : “Votre
salut et votre vie sont aux pieds de Marie. O vous qui travaillez dans ce
monastère, Marie compte vos pas et vos sueurs. Dites-vous à vous-même :
Aux pieds de Marie, j’ai retrouvé la vie. Vous qui habitez dans ce monastère,
dégagez-vous de tout ce qui est de la terre. Votre salut et votre vie sont aux
pieds de Marie”.
Son message
pour nous
5. Dans les circonstances
présentes, lorsque nous méditons la vie de la Bienheureuse Marie de Jésus
Crucifié, nous demandons son intercession en trois domaines en particulier.
Premièrement, pour le renouveau de la vie religieuse et surtout contemplative
dans nos diocèses. Deuxièmement, pour le renouveau pastoral que nous avons
entrepris après notre synode des Eglises catholiques de Terre Sainte.
Troisièmement, nous demandons son intercession dans notre recherche difficile
de la justice et de la paix et de la stabilité politique en Terre Sainte et
dans toute la région du Moyen-Orient.
Le renouveau de la vie religieuse
6. Nous remercions Dieu de l’abondance de la vie religieuse dans nos
diocèses. Les services que les Congrégations religieuses rendent aujourd’hui à
nos Eglises et à nos sociétés sont multiples et méritent notre gratitude et
notre éloge. Mais partout, en ces jours, nos Eglises ont besoin d’une vie
nouvelle. C’est pourquoi nos institutions religieuses ont besoin de se renouveler
sans cesse, afin de conserver l’authenticité de leur témoignage à Jésus dans sa
terre. La simplicité et l’humilité de la Bienheureuse Marie sont pour nous un
exemple et une voie à suivre. Remplie de la présence de Dieu dans sa vie
simple, elle nous invite à rendre Dieu plus présent dans tous nos services à
l’Eglise et à la société. Dans les monastères contemplatifs, dans le service
des lieux saints, l’accueil des pèlerins et leur accompagnement, comme dans le
champ de l’éducation et de l’instruction, et dans les multiples œuvres
sociales, hôpitaux, orphelinats, maisons pour handicapés et autres domaines où
est vécue la vie religieuse dans nos diocèses, le message de la bienheureuse
est celui d’une authenticité spirituelle profonde qui consiste à garder présent
partout et en toute action le but essentiel, c’est-à-dire la gloire de Dieu à
qui la religieuse ou le religieux se sont consacrés.
Le premier service dont a besoin notre temps, aussi bien nos Eglises et nos
sociétés, consiste à rendre Dieu plus présent parmi les hommes et rendre la vie
des croyants plus profondément ancrée dans cette présence. Voilà le pain que
les fils demandent aujourd’hui, Dieu lui-même, le pain de la foi et de la
sainteté, le pain de l’authenticité qui manifeste dans le religieux et la
religieuse le visage de Dieu et son amour pour les hommes. Sr Marie nous dirait
ici : “Vous qui habitez dans ce monastère, dégagez-vous de tout ce qui est
de la terre. Votre salut et votre vie sont aux pieds de Marie.” C’est ainsi
que les religieux et les religieuses contribuent à l’édification de l’Eglise,
du diocèse dans lequel ils vivent leur consécration, et à l’édification de la
société humaine dans cette terre qui a tellement besoin de la présence de Dieu
pour surmonter les difficultés accumulées par les hommes et qui semblent être
humainement insurmontables.
La vie du religieux et de la religieuse se réalise dans la mesure où ils
donnent Dieu et dans la mesure où ils ressentent les besoins des hommes et des
femmes autour d’eux et leur tendent une main dans l’édification difficile de
leur vie.
Les maisons contemplatives, de leur côté, doivent être des foyers
spirituels et des lieux de ressourcement pour les croyants et pour toute
personne en quête de Dieu. La prière des moines et des moniales est une
nourriture et un appui nécessaire pour eux, de même qu’elle reste dans nos
Eglises et nos sociétés une puissante et nécessaire intercession.
De plus, de même que Marie de Jésus Crucifié est sortie de l’une de nos
paroisses pour fonder le Carmel de Bethléem et y vivre sa vie monastique, de
nouvelles vocations sortiront de nos paroisses, et seront le fruit de la grâce
de Dieu et de la prière contemplative des moines et des moniales.
“La consécration religieuse, dit le Plan pastoral, est une consécration
pour le service de Dieu et de la Sainte Eglise… La consécration religieuse et
l’engagement pastoral vont de pair. A la nature même de la vie religieuse
appartient l’action apostolique et bienfaisante…C’est pourquoi toute la vie
religieuse de leurs membres doit être pénétrée d’esprit apostolique et toute
l’action apostolique doit être animée par l’esprit religieux” (Plan
pastoral 2000, édit. fr. p.77). Animés d’un véritable renouveau, la vie
religieuse devient un centre de renouveau de la vie de la foi dans nos
diocèses.
Le
renouvellement de nos Eglises
7. Nous avons cru en Jésus-Christ depuis deux mille ans et nous avons gardé
notre foi à travers les vicissitudes des temps et la succession des empires. Et
aujourd’hui, nous essayons de vivre notre foi dans des circonstances
difficiles : instabilité politique, petit nombre, diversité ou division de
nos Eglises, pluralisme religieux... “Les changements de toutes sortes ont
mis l’Eglise face à de multiples défis. De la base au sommet, elle est forcée
de se poser des questions nouvelles et urgentes, d’une manière inconnue dans le
passé. D’abord au niveau religieux : comment animer et vivre notre foi
dans cette société en perpétuel changement ? Que faire pour former une
personnalité chrétienne qui puisse faire face à ces changements ?… Nos
institutions répondent-elles à l’évolution de nos sociétés, aux besoins de la
communauté chrétienne et aux exigences de notre foi ? Comment faire face
aux répercussions négatives de ces changements sur la vie des fidèles” (Plan
pastoral 2000, édit. fr. p.10).
Comment vivons-nous notre foi aujourd’hui ? Marie de Jésus Crucifié vécut
dans des circonstances politiques, sociales et ecclésiales différentes des
nôtres. Mais son esprit et les grâces que Dieu lui a accordées sont valables
pour tout temps et tout lieu. L’humble religieuse, fille d’une de nos
paroisses, dans sa simplicité, vivait en union intime avec Dieu et voyait que
tout appartenait à Lui et Dieu lui accorda ses bienfaits avec abondance. D’elle
nous pouvons dire avec l’Evangile : “Bienheureux les cœurs purs car
ils verront Dieu.”. Il faut en effet avoir des coeurs qui voient Dieu pour
édifier nos Eglises, et en faire des lieux de communion, de prière, de
rencontre avec Dieu et de réconciliation. Nos cadres, nos structures humaines,
nécessaires cependant pour notre action pastorale, risquent parfois de devenir
des obstacles à la vision de Dieu. L’Eglise est la maison de Dieu. Lorsqu’elle
devient une maison des hommes aux cœurs qui ne voient pas Dieu dans tout effort,
dans tout dévouement, elle commence à se vider de Dieu et des hommes. La gloire
des hommes affaiblit l’Eglise. La gloire de Dieu fait que l’Eglise soit grande
et sauvée.
Le renouveau de nos Eglises demande le cœur pur et la simplicité de Marie
de Jésus Crucifié. Nous nous dévouons et nous nous dépensons beaucoup.
Multiples sont nos efforts et nos sueurs. Tout cela a besoin d’être soutenu et
purifié par la simplicité et le cœur pur de notre bienheureuse, afin que notre
foi soit une étoffe nouvelle (cf . Lc 5, 36) qui fait disparaître tout
ce qui est ancien et rend tout nouveau.
Sur le chemin difficile de la justice et de la paix
8. Le pape Jean-Paul II, dans son homélie de la béatification, en 1983,
situe la bienheureuse Marie de Jésus Crucifié, dès le début de son homélie,
dans le contexte actuel de la Terre Sainte : “Carmélite déchaussée, née
sur la terre qui vit le déroulement de la vie de Jésus de Nazareth; terre
située dans une région qui continue ces temps-ci d’être au centre de très
graves préoccupations et de douloureuses tensions.” Plus loin, le pape
dit : “L’humble servante du Christ, Marie de Jésus Crucifié,
appartenant par la race, par le rite, par sa vocation et par ses pérégrinations
aux peuples de l’Orient, et, en étant en quelque façon la représentante, est
comme un don fait à l’Eglise universelle par ceux qui, dans les tristes
conditions de luttes et de sang dans lesquelles ils se trouvent, recourent
spécialement maintenant, avec au cœur une grande confiance, à sa fraternelle
intercession, dans l’espérance que, grâce aux prières de la servante de Dieu,
seront enfin rétablies la paix et la concorde sur ces terres où “le Verbe s’est
fait chair” (Jn 1, 14), lui qui est lui-même notre paix”.
Aujourd’hui aussi, nous ne
pouvons prier la Bienheureuse Marie de Jésus Crucifié sans demander son
intercession pour la situation inhumaine que vit encore notre terre où le “Verbe
s’est fait chair” (Jn 14. 1).
Que peut nous dire l’humble religieuse à ce sujet ? Elle vécut dans
des circonstances tout-à-fait différentes des nôtres. Elle vécut en un temps où
il n’y avait pas de frontières, alors que nous vivons un temps dans lequel les
frontières se sont multipliées, et sont même devenues des barrières à l’entrée
de chaque ville et village dans une partie de nos diocèses, c’est-à-dire dans
les Territoires Palestiniens.
Nous pouvons écouter la Bienheureuse nous dire dans cette situation : “Ne
craignez rien, petit troupeau. Le jour du Seigneur viendra comme le soleil en
plein midi. Marchez sur terre… Ne craignez rien, petit troupeau, le Maître du
tonnerre sera votre appui. Petit troupeau, ne craignez rien. Soyez petit, ne
craignez rien, ni le tonnerre, ni la pluie, ni les montagnes ne pourront
toucher aaux élus du Seigneur”.
Nous lui demandons de nous garder sans peur, de rester forts dans notre foi
et dans notre confrontation de la vie quotidienne difficile. L’heure de Dieu
pour la paix et la réconciliation dans cette terre sainte viendra, et les
hommes, les maîtres de ce monde, la prépareront et s’y soumettront. Nous
demandons à Sr Marie de Jésus Crucifié de nous obtenir la grâce de patienter,
de persévérer, de savoir vivre cette absence douloureuse de la paix et de
continuer à porter nos diverses responsabilités dans nos familles, dans nos
paroisses et dans nos sociétés.
Le conflit de cette région est lié au mystère de Dieu dans notre terre. Les
souffrances de tous les habitants de cette terre sont partie de ce mystère.
Tout en nous efforçant de jouer notre rôle d’artisans de paix, de vérité, de
justice et d’amour dans le contexte humain de ce conflit, il est donc important
de persister à voir, au-delà des plans humains, Dieu, maître de l’histoire, qui
a voulu fixer dans notre terre sa “demeure parmi les hommes” (Ps
77, 60). Et c’est avec lui que nous devons coopérer pour reconstruire cette
terre et en faire un lieu de réconciliation pour tous ses habitants. Avec cet
esprit, nous voyons la personne humaine des deux côtés du conflit portant
l’image de Dieu et son mystère dans cette terre sainte. Dans cet esprit et
cette vision, nous travaillons pour la sécurité de toute personne humaine et
pour la liberté dont est privé encore un grand nombre de nos fidèles, de même
que tous les habitants de cette partie de nos diocèses que sont les Territoires
Occupés.
Le Plan Pastoral, traitant au chapitre 14 de notre foi et de notre
témoignage dans la vie publique, nous rappelle les principes qui doivent guider
notre action dans ce domaine : “La présence des fidèles dans la vie publique
se base sur une vision de foi, dont les traits essentiels sont les
suivants : Le Christ est le cœur de notre vie et la source de notre vision
de Dieu, de nous-mêmes, des autres, des choses, des événements et de la vie
dans la société… Le Christ glorieux invite le chrétien à croire en une terre
nouvelle et un ciel nouveau (cf Ap 21, 1) et à agir dans les différents
domaines de l’histoire humaine qui gémit “jusqu’à ce jour en travail
d’enfantement, pour entrer dans la liberté de la gloire des enfants de Dieu”
(Rm 8, 19).
Dans cet esprit, nous déposons tous nos efforts devant Dieu et nous nous
confions à sa Providence. Le détachement et la coopération avec la grâce de
Dieu vécus par la Bienheureuse Marie de Jésus Crucifié sont pour nous la voie
dans la complexité de notre vie quotidienne difficile.
Conclusion
9. “Heureux le jour; jamais
finir…Que dites-vous, habitants de la terre ?” La vie est
heureuse pour Sr Marie, parce qu’elle est avec Dieu. “Votre nom est
grand ; il remplit le ciel. Tout le loue et est rempli de joie en sa
présence.” Elle veut communiquer cette joie à tous les habitants de
la terre qui dorment, insouciants : “Mère, [M5]tout
le monde dort. Et Dieu, si rempli de bonté, si grand, si digne de louanges, on
l’oublie… Personne ne pense à lui…Vois, la nature le loue ; le ciel, les
étoiles, les arbres, les herbes, tout le loue ; et l’homme qui connaît ses
bienfaits, qui devrait le louer, il dort…Allons réveiller l’univers”.
Nous avons parlé de notre besoin de renouveler nos couvents, nos monastères
et nos paroisses. Nous avons parlé aussi de notre besoin de paix, de justice et
de sécurité. Pour tout cela nous demandons l’intercession de la Bienheureuse
Marie de Jésus Crucifié. Nous lui demandons de nous remplir de sa joie. Nous
pourrons ainsi nous renouveler dans nos couvents et dans nos paroisses. Et Dieu
Tout-Puissant, par sa toute-puissance et par sa miséricorde, renouvellera notre
terre et en fera une terre sainte pour tous ses habitants. Elle cessera alors
d’être une terre de querelles et de sang. Elle sera terre sainte dans laquelle
tous verront l’amour de Dieu pour tous. Et dans cet amour nous nous
rencontrerons, frères et sœurs, dans la joie que Dieu accorde à tous ceux qui
l’aiment.
Dans cette mémoire particulière du 125e anniversaire de la mort
de Sr Marie de Jésus Crucifié, nous demandons son intercession, afin que Dieu
nous donne cette grâce de nous renouveler, et afin que notre vie, malgré toutes
ses difficultés, devienne pour nous aussi un cantique de joie et d’espérance.
+ Michel Sabbah, Patriarche latin de Jérusalem
+ George Haddad, Administrateur apostolique pour le
diocèse grec melkite catholique d’Akko, de Haïfa, de Nazareth et de toute la
Galilée
+ George El-Murr, Archevêque de Philadelphie, de Pétra
et de toute la Jordanie pour les grecs melkites catholiques
+ Paul Sayyah, Archevêque maronite de Haïfa et de
Terre Sainte, et Exarque patriarcal maronite de Jérusalem, des Territoires
palestiniens et de Jordanie
+ Kévork Khazzoumian, Exarque patriarcal arménien
catholique de Jérusalem, Terre Sainte et Jordanie
+ Pierre Melki, Exarque patriarcal syrien catholique
de Jérusalem, Terre Sainte et Jordanie
+ Sélim Sayegh, Vicaire patriarcal latin pour la
Jordanie
+ Giacinto-Boulos Marcuzzo, Vicaire patriarcal latin
pour Israël
+ Kamal Bathish, Vicaire général latin, Jérusalem
P.
Giovanni Battistelli, Custode de Terre Sainte
Archimandrite Mtanios Haddad, Exarque
patriarcal Grec melkite catholique de Jérusalem
Jérusalem, 29 septembre 2003
[M1] Mère, tout
le monde dort. Et Dieu, si rempli de bonté, si grand, si digne de louanges, on
l’oublie… Personne ne pense á lui…Vois, la nature le loue ; le ciel, les
étoiles, les arbres, les herbes, tout le loue ; et l’homme qui connaît ses
bienfaits, qui devrait le louer, il dort…Allons réveiller l’univers.”
[M2]Dieu est splendide
dans sa puissance. Tout le loue.
[M3]Ayez pitié des cris de mes frères
[M4] Soyez petit,
soyez petit, afin de ne pas entrer au ciel tout seul. Soyez petit, et vous
gagnerez un grand nombre d’âmes, et vous entrerez au ciel avec un troupeau.
[M5] Mère, tout
le monde dort. Et Dieu, si rempli de bonté, si grand, si digne de louanges, on
l’oublie… Personne ne pense á lui…Vois, la nature le loue ; le ciel, les
étoiles, les arbres, les herbes, tout le loue ; et l’homme qui connaît ses
bienfaits, qui devrait le louer, il dort…Allons réveiller l’univers.”