Le mot du Patriarche pendant la célébration

du trentième anniversaire de l’Université de Bethléem

 

1. Nous célébrons ce soir le trentième anniversaire de l’Université de Bethléem. Trente ans d’efforts continus de la part de la direction, des professeurs et des élèves, pour apprendre et pour construire la société. C’est une occasion pour dire merci et pour reconnaître tant de fatigues et d’efforts. Nous nous souvenons du pèlerinage du Pape Paul VI en 1964. et nous lui exprimons notre gratitude en premier lieu, car il voulut, à l’occasion de son pèlerinage, créer cette université et en faire un don à la ville de Bethléem, afin de procurer aux jeunes une occasion d’apprendre sans avoir  à quitter leur pays.

En deuxième lieu, c’est aux Frères de la Salle que nous exprimons notre gratitude. Ils ont consenti à prendre en main l’administration de cette université. Ils ont consenti à vivre dans des circonstances difficiles et à partager nos souffrances et nos espérances. L’université de Bethléem fut créée afin de rendre possible aux jeunes Palestiniens de rester dans leur terre et de travailler à sa croissance et à sa prospérité, afin d’apprendre ainsi comment se comporter face à l’Occupation militaire et à la limitation de leur liberté.

 

2. Dans mon adresse, ce soir, je veux parler de la religion, et particulièrement ici en Palestine. Les Palestiniens sont croyants, musulmans et chrétiens. Le musulman considére cette terre comme terre consacrée à Dieu, il y vit et il y révère la sainteté de Dieu. Il se voit comme le gardien de cette terre de Dieu, dans laquelle il vit. Pour le chrétien, cette terre est la terre sainte par excellence, avant tout lieu saint ou lieu de pèlerinage dans le monde. Elle est la terre des racines: ici est né Jésus, ici il a enseigné; il y est mort et ressuscité dans la gloire. Pour les Juifs aussi, elle est la terre sainte, la terre de la foi et des racines. Et c’est à cause de cette sainteté, en plus des causes politiques locales et mondiales, que le conflit a lieu en elle.

3. Dans notre patrimoine religieux et culturel, la foi reste mélangée aux déformations causées par les tendances tribales et individuelles en nous. Dieu est encore défendu aujourd’hui par la violence et par le massacre de ses enfants, ce qui est une violation de son image, de son esprit en eux et de son amour pour eux. La question se pose naturellement: comment l’homme croyant, en toute religion, peut-il arriver à se croire chargé d’annoncer le nom de Dieu et de le faire connaître, en tuant les enfants de Dieu?

Nous avons hérité en même temps, la foi en Dieu et le refus de celui qui est différent de nous dans sa foi. Le chrétien refuse le musulman par ce qu’il est différent de lui. Le musulman refuse le chrétien parce qu’il est différent de lui. Et ce refus religieux est doublé du refus sur le plan tribal. Tout cela se manifeste aujourd’hui dans la confusion que nous vivons à l’intérieur de la société palestinienne, ici, à Bethléem et ailleurs aussi. Certes nous avons pu réaliser quelque chose de positif: la fraternité entre chrétiens et musulmans s’est développée, grâce à des multiples efforts, grâce au partage des mêmes épreuves et grâce au sang versé ensemble. Mais cette fraternité reste limitée et superficielle. La socitété devrait aider les individus à parvenir, avec la fidélité totale à leur foi respective, islam ou christianisme, à une nouvelle vision de leur foi en Dieu, le Dieu dans lequel ils croient et à qui ils offrent leur vie, et à une nouvelle vision capable d’embrasser et d’accueillir tous les enfants de Dieu, même ceux qui sont, par leur religion, différents de nous.

4. Dieu est amour et paix. Les croyants en lui doivent vivre l’amour et la paix. Et qui vit l’amour et la paix obtient tous ses droits. Car l’amour et la paix ne veulent pas dire l’abandon des droits, au contraire ils en sont la meilleure garantie. Mais nous vivons dans une réalté avec laquelle il est difficile de comprendre un tel langage. Notre réalité, c’est l’occupation, les assassinats, les démolitions des maisons et de l’agriculture, le mépris de la dignité humaine, les barrières militaries sur lesquelles le militaire israélien se divertit à humilier la personne humaine palestinienne.... Et dans la logique des hommes, non celle de Dieu, on répond à la violence par la violence et à l’agression par l’agression, et si la personne est incapable de se venger elle remplit son âme de haine, en attendant le temps de se venger. Cette logique peut sembler normale pour plusieurs. Mais ce n’est pas tout ce que peut faire le croyant en Dieu. Le croyant en Dieu peut faire plus que haïr et se venger. Il peut réclamer tous ses droits, il peut refuser l’occupation et l’oppression et toutes les humiliations, et s’il veut dans sa guerre, se comporter comme croyant, il a une force spirituelle qui le rend capable de vaincre, et de mettre fin à toute oppression, et de contraindre l’ennemi, quelle que soit sa force et sa tyrannie, à se soumettre à la paix et à la force de l’esprit que porte le croyant en lui. 

Il y eut des guerres de religion, en toute culture. Dans toute religion et dans toute culture, l’homme a brandi la bannière de Dieu et a tué son frère l’homme. Aujourd’hui, pour tout croyant mûr, en toute religion, ces guerres sont à être re-examinées et re-évaluées, afin que la mentalité dans laquelle elles furent faites ne reste plus la norme d’action dans le présent ou dans l’avenir. Toutefois, le changement de pareille mentalité est chose difficile. Car il exige des transformations dans l’âme aussi profondes que la vie elle-même. Les peuples croyants ont besoin de sang nouveau. Le croyant a besoin de purifier sa religion de tout ce qui n’est l’est pas, de tout ce qui n’est pas de Dieu, de tout ce qui est faiblesse et discorde provenant de l’âme humaine, qui transforme le don de Dieu et la foi en lui en haine et refus du frère. Il est requis une transformation entière dans l’esprit du croyant et dans les structures sociales qui encadrent sa foi, la guident et la nourrissent. Et c’est une chose difficile, presque impossible. Oui, dans l’histoire chrétienne, il y a l’expérience des ascètes et des anachorètes ; en islam il y eut aussi celle des mystiques ; ce furent des croyants qui ont essayé de se détacher et de purifier leur foi du mal qui naît en eux, dans leur personne humaine blessée par le péché, et ils y ont réussi.  Mais il n’est certes pas imaginable que tous puissent prendre cette voie de détachement et d’ascétisme, et de croire en Dieu principe d’amour et de paix, sans que leur foi ne passe par les guerres et les haines qui naissent dans l’âme de la personne humaine, en plus des tensions tribales et individuelles qui déforment la pureté de la foi. Et cependant quelques uns doivent arriver à ce degré de détachement. Ces quelques uns sont les chefs et les responsables. Oui, surtout en cette période de l’histoire, les chefs et les responsables doivent être non des gouverneurs dictateurs, mais des serviteurs forts, et dont le détachement les rend plus forts et meilleurs serviteurs.

 

            5. Aujourd’hui en Palestine il y a des chrétiens et des musulmans. Comment vivent-ils? Les uns se leurrent et disent: les rapports entre nous ont toujours été exemplaires; et, aujourd’hui, c’est l’unité nationale, et la situation est des plus tranquilles. Non, la situation n’est pas des plus tranquilles. Il y a des bons rapports,  certes, il y a des amitiés et une estime réciproque, à un niveau limité entre Palestiniens, au niveau de l’Autorité, du président Arafat et de ceux qui l’entourent, au niveau des intellectuels, des chefs religieux ou dans le domaine de la politique, mais pour la majorité l’équilibre dans les rapports reste à réaliser, et cela est nécessaire afin de prévenir tensions et crises; afin de ne pas nous opprimer les uns les autres, et devenir ainsi trop faibles pour écarter l’oppression qui nous vient de l’extérieur. Nous avons besoin d’un renouveau radical. La naissance de l’Etat  palestinien n’a pas besoin seulement de mettre fin à l’occupation. Elle a besoin, avant et après l’occupation, d’écarter plusieurs points négatifs à l’intérieur de nos consciences; et cela est en notre pouvoir et n’a pas besoin de pourpalers; il suffit que chacun fasse son examen de conscience, les responsables de la société palestinienne, les chefs religieux, et ceux responsbales de l’éducation, afin de jeter les bases d’une nouvelle société palestinienne.

Les programmes de l’éducation religieuse doivent tous changer afin d’y enseigner à tous que tous les citoyens sont frères, même s’ils sont differents par la religion, et afin d’y enseigner clairement qu’il y a des religions différentes, qu’il faut connaître et respecter. Alors, le musulman et le chrétien pourront être tranquilles. Alors le musulman et le chrétien mettront la main dans la main pour un nouveua début, pour une nouvelle vie et une nouvelle culture, musulmane et chrétienne, qui procurera à tous la tranquillité voulue. Alors le chrétien et le musulman auront une nouvelle force et une nouvelle énergie spirituelle pour mettre fin à l’occupation et à ses oppressions et pour récupérer leur liberté et leur dignité.

On a beaucoup parlé en ces jours de la Constitution palestinienne. On s’interroge au sujet de la religion d’Etat : l’Islam sera-t-il religion d’Etat et la source principale de la législation ? Inutile de discuter sur ce sujet, si nous ne pensons qu’à réaliser des gains ou des pertes, chacun pour soi, chrétien ou musulman, aux dépens de l’autre : là nous serions comme qui joue à tirer la corde, chacun tire de son côté et veut que l’autre perde. La vie nous impose d’être tous les deux d’un seul côté réalisant des gains communs à nous deux. Personne ne gagne si l’autre perd. Le gain commun pour nous est de voir naître une Palestine nouvelle avec un visage nouveau qui inspire confiance et tranquillité au  musulman et au chrétien pareillement. La Palestine est terre sainte et nous devons savoir être ses gardiens pour l’humanité. Si nous pouvions nous élever à cette vision nous pourrions alors trouver pour la Constitution Palestinienne les expressions qui conviennent et qui expriment toute une nouvelle culture, sinon nous resterions à nous disputer les uns les autres et à tirer la corde chacun de son côté inutilement.

 La Palestine est terre sainte pour les trois religions monothéistes, pour ses habitants et  pour tous les croyants du monde. Elle est patrimoine de l’humanité, et nous devons l’administrer, nous, tous les enfants de cette terre, avec un esprit capable d’embrasser et d’accueillir le monde entier. D’un autre côté, il n’est pas vrai que la fidèlité du croyant à à sa religion l’oblige à étouffer l’ampleur et l’universalité de cette vision. La religion est plus ample et plus universelle que nos coeurs trop étroits pour accueillir ceux qui sont différents, et trop petits pour voir le visage de Dieu en eux. La Palestine est la terre de Dieu; elle lui appartient, elle a donc besoin d’une Constitution qui réfléchisse cette ampleur de l’amour de Dieu et de la fraternité des enfants de Dieu dans cette terre qu’il a sanctifiée et dans laquelle il a voulu dans son mystère nous y rassembler.

6. Voilà un domaine qui relève de la responsabilité de cette université: former des intelligences et des coeurs amples comme le coeur de Dieu, former des musulmans fidèles à leur religion et des chrétiens fidèles à leur religion, mais les former à une fidélité qui trouve sa plénitude dans la vision et l’amour de l’autre, différent, et non dans un égoïsme qui sera un nouvel esclavage qui s’ajoute à celui que nous subissons déjà dans notre vie politique.

Je souhaite à cette universitè, aprés trente années de vie, de persévérer dans sa mission, à savoir, être capbale de donner cette formation humaine ample et universelle à tous ses étudiants. Elle deviendra ainsi un agent de progrès et de croissaince dans cette ville, et contribuera par son service offert à tous à créer une Palestine nouvelle. Elle deviendra ainsi un agent de justice et de paix par l’énergie spirituelle nouvelle qu’elle communiquera à tous ses étudiants.

 

                                                                        +Michel Sabbah, Patriarche

 

            Bethléem, 2 octobre 2003