Frères et Sœurs
Monsieur le Président Yaser Arafat
1. Bonne fête
de Noël à vous tous. En cette nuit sainte, je demande à Dieu pour vous tous en
cette terre sainte et pour tous nos fidèles dans toutes les parties de notre
diocèse, en Palestine, Jordanie, Israël et Chypre, et à tous les chrétiens, les
musulmans et les juifs, tout bien et toute bénédiction.
2. Je voudrais adresser un salut
spécial au Président Yaser Arafat empêché par une décision politique de
participer comme de coutume à cette prière en cette nuit. Nous demandons à Dieu
pour toi, président Arafat la paix de l’âme, la force de la paix et de
l’espérance et la fermeté à réclamer la liberté du peuple dont tu es
responsable jusqu’à ce que la liberté soit rétablie. La limitation imposée à ta
liberté est la même imposée à ton peuple. Le chemin vers Bethléem, et le jour
de Noël surtout, est un chemin de paix. Avec cela, nous disons aux gouverneurs
d’Israël aussi: paix et sécurité. Pour vous aussi, nous prions et nous
demandons sagesse et lumière, afin de voir que la route vers Bethléem ne peut
être qu’une route de paix, et d’une façon particulière avec la présence du
président Arafat. Monsieur le président, tu n’as jamais été aussi présent dans
la ville et la fête dans laquelle tu vénères le mystère de Dieu.
3. Frères et Soeurs, nous avons écouté la parole de
Dieu dans les lectures de ce jour. La première lecture du prophète Isaïe
commence par ce verset: “Le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu une
grande lumière” (Is 9,1). Cette lumière s’est manifestée pour nous en ce jour
de la nativité de Notre Seigneur Jésus-Christ, Verbe de Dieu, fait homme, comme
le dit St Jean: “Au commencement était le Verbe, et le Verbe était avec Dieu et
le Verbe était Dieu” (Jn 1,1). Ces paroles restent sujet de notre méditation,
de notre prière et de notre effort constant à nous rapprocher de Dieu qui a
voulu demeurer parmi nous, comme le dit Saint Paul: “Lui de condition divine ne
retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu. Mais il s’anéantit
lui-même prenant condition d’esclave et devenant semblable aux hommes. S’étant
comporté comme un homme il s’humilia plus encore, obéissant jusqu’à la mort et
à la mort sur une croix” (Philp 2,6-7). Et c’est lui l’enfant annoncé par le
prophète Isaïe, lorsqu’il dit: “Un enfant nous est né, un fils nous a été
donné… on lui a donné ce nom, Dieu fort, Père éternel, prince de la paix” (Is.
95).
4. Dans la deuxième lecture, Saint Paul nous dit:
“La grâce de Dieu, source de salut pour tous les hommes, s’est manifestée”
(Tite 2,11). Puis il fait le lien une deuxième fois entre Noël et le mystère de
la croix et dit: “Il s’est livré pour nous afin de nous racheter de toute
iniquité et de purifier un peuple qui lui appartienne en propre, zélé pour le
bien” (Tite 2,14).
Dans la troisième lecture, de l’évangile de S. Luc,
nous avons écouté le récit de l’événement: Joseph et Marie venaient de Nazareth
à Bethléem, obéissant aux ordres des pouvoirs politiques du temps qui étaient
les Romains: le gouverneur de la Syrie dont dépendait Bethléem, avait en effet
ordonné que chacun retournât chez soi pour un recensement général. Marie et Joseph
donc retournèrent à Bethléem avec tous ceux qui y retournaient pour le
recensement. Et l’évangile raconte l’événement en termes simples et concis: “Or
il advint comme ils étaient là, que les jours furent accomplis où elle devait
enfanter. Elle enfanta son fils premier-né, l’enveloppa de langes et le coucha
dans une crèche, parce qu’ils manquaient de place dans la salle des hôtes” (Lc
2,6-7). Ils retournèrent à leur ville comme étrangers, et dans la salle des
étrangers il n’y avait plus de place. Ils se réfugièrent donc à une grotte
proche et le mystère de Dieu fut accompli dans l’humilité.
Devant le Verbe de Dieu nous adorons et nous
méditons, et nous demandons à Dieu d’augmenter notre foi, car notre
intelligence jusqu’aujourd’hui reste impuissante à comprendre tout le mystère
de la bonté de Dieu à l’égard de l’humanité.
5. Et, dans notre méditation du mystère de la bonté
divine, nous retournons à notre réalité humaine, pour y constater le mal et le
péché, en nous comme personnes et dans le comportement des gouverneurs de cette
terre; pour retrouver notre déchirement entre les appels de la bonté divine et les défis du mal de
l’homme en nous et en ceux avec qui nous luttons. Et pris dans ce mal, nous
prions afin que la bonté de Dieu se manifeste en nous et en notre terre, et y
remplisse les coeurs des deux peuples à la fois, palestinien et israélien.
Notre situation aujourd’hui est semblable à celle décrite par le prophète
Jérémie: “Si je sors dans la campagne, voici des victimes de l’épée; si je
rentre dans la ville, voici des torturés par la faim. Tant le prophète que le
prêtre sillonnent le pays: ils ne comprennent plus….Nous attendions la paix:
rien de bon; le temps de la guérison, voici l’épouvante” (Jer 14, 18-10). Oui,
l’épouvante et la terreur remplissent les coeurs des Israéliens, et des Palestiniens. Et l’on dit: terreur, et
par ce mot on pense trouver le prétexte pour ne pas faire la paix. On dit
terreur, et l’on refuse de voir et d’entendre des innocents et des hommes et
des femmes comme tous les hommes et toutes les femmes qui réclament leur
liberté et leur terre. Il est temps que le peuple israélien s’interroge avec courage: que demandent
les Palestiniens?. Et de comprendre qu’ils ne veulent pas tuer et haïr, mais
ils demandent la liberté pour eux-mêmes, et la sécurité pour les Israéliens
sera le fruit de cette liberté.
6. Le conflit
que nous vivons a aussi une dimension chrétienne, il a lieu en effet autour des
lieux saints de la Rédemption du monde, où la miséricorde de Dieu s’est
manifestée. Et il menace la survie des chrétiens dans cette terre. C’est
pourquoi, nous disons à tout palestinien chrétien cherchant son identité et sa
mission dans cette terre éprouvée: tu es chrétien témoin à Jésus dans sa terre
et tu es palestinien privé de ta liberté. Il faut donc que tu sois chrétien et
il faut que tu réclames ta liberté. Ta liberté est un don de Dieu, tu n’as pas
le droit, pour aucune raison, de démissionner devant n’importe quel grand et
fort de ce monde. Ton identité consiste à témoigner à Jésus, à son amour, à sa
paix, au pardon, à voir Dieu dans toute personne humaine, dans le frère comme
dans l’adversaire, et avec cette vision et avec la force de l’esprit tu
réclames ta liberté, sans perdre et sans déformer l’image de Dieu en toi ou
dans l’âme de l’adversaire à qui tu réclames ta liberté
Le pape Jean Paul II a invité le 13 décembre les
Evêques de Jérusalem catholiques, le Custode de Terre Sainte, et des évêques
représentant les Eglises du monde, afin de réfléchir ensemble sur la paix en
Terre Sainte et sur l’avenir des chrétiens en elle. L’invitation en soi est un
signe d’amour et de sollicitude de la part du Saint-Père. La paix? Elle est
conditionnée par la fin de l’occupation. L’avenir des chrétiens? Il est en nos
mains: il s’agit d’accepter notre vocation à être chrétiens dans cette terre,
et non ailleurs dans le monde. Dans cette terre, cela veut dire, dans notre
société palestinienne arabe et musulmane. Si nous acceptons notre vocation,
nous découvrirons les chemins à suivre et les moyens pour survivre dans ce
pays. Si nous acceptons notre vocation, et si nous découvrons les chemins à
suivre, tout le monde est prêt à nous aider afin d’avoir une vie de témoins,
honorable bien que difficile, dans notre terre, car l’avenir des chrétiens préoccupe
les Eglises; mais, le monde arabe et musulman porte aussi ce souci et est
concerné par notre survie. Car ensemble musulmans et chrétiens nous portons la
responsabilité d’une seule société, d’un même destin et d’une même paix dans
cette terre sainte, avec la société israélienne invitée à mettre fin à
l’occupation, afin de commencer la marche commune vers la paix.
7. L’ange dit aux pasteurs: je vous annonce une
grande joie: un sauveur vous est né. Oui, au dessus des maisons démolies,
au-dessus des coeurs qui peinent sous l’occupation, au-dessus des familles en
deuil, à Bethléem et dans tous les villages et villes palestiniennes et
israéliennes, au-dessus des coeurs pleins de terreur, au-dessus de la force
injuste, la voix des anges s’élève: gloire à Dieu au plus haut des cieux et
paix sur la terre aux hommes qu’il aime.
8. Et
continuant la méditation du premier chapitre de l’évangile de S. Jean, nous lisons les versets suivants: “Le
Verbe était la lumière véritable qui éclaire tout homme; il venait dans le
monde…et le monde ne l’a pas reconnu” (Jn 1,10). Le monde refuse la lumière qui
vient de Dieu; la lumière venant de Dieu st empêché de pénétrer les conseils de
guerre, et le conseil de ceux qui planifient pour le globe, de ceux qui se
permettent d’opprimer des peuples pour la seule raison qu’ils sont pauvres, au
profit d’autres peuples pour la seule raison qu’ils sont forts. Le mystère de
Dieu et la lumière de Dieu disent: il n’est pas permis d’opprimer des peuples
parce qu’ils sont faibles et pauvres, et il n’est pas permis que d’autres
peuples exercent l’injustice parce qu’ils sont forts. Car cela est un péché. Et
c’est dans ce péché que naît et se nourrit le terrorisme, dans le péché des
forts. Et sa disparition et la tranquillité de toute l’humanité est également
dans les mains des forts, mais les forts qui sont humbles et qui acceptent la
lumière de la sagesse de Dieu et pratiquent la justice.
9. Frères et soeurs, de Bethléem nous prions avec
vous partout où vous êtes dans cette nuit sainte. Nous prions pour notre
président Arafat, présent parmi nous. Nous prions pour les prisonniers et nous
mettons devant Dieu leurs souffrances. Nous prions pour la justice et la paix
dans les coeurs des Israéliens et des Palestiniens. Nous prions pour les gouverneurs
de ce monde afin que Dieu les guide, et soient capables d’entendre les cris de
tous les opprimés. Nous prions afin que Dieu remplisse nos coeurs de son amour
et de sa paix. Amen.
+ Michel Sabbah
Patriarche Latin de Jérusalem