Pourquoi Sa Sainteté le Pape n'irait-il pas à Bagdad ?
Le spectre de la guerre s'est emparé du monde. Partout où vous allez, les
gens vous posent la même question : "Quand la guerre aura-t-elle
lieu?" Et ils insistent: "Est-ce que la guerre aura lieu?" Comme
si l'affaire était tranchée et irrévocable. Et voilà qu'ils prédisent la date
de son déclenchement et font circuler toutes les rumeurs possibles. Mais tandis
que s'amplifient les voix des "va-t-en guerre", s'élèvent des voix
prophétiques qui s'opposent à la guerre et mettent en garde sur ses
conséquences, en soulignant que cette guerre n'a aucune justification valable
si ce n'est celle de la prévention et des intérêts politiques et économiques de
la nouvelle domination américaine sur le monde.
Et parmi ces voix prophétiques, nous entendons celle du Pape Jean-Paul II
qui n'a cessé depuis plus de dix ans de réclamer la suppression du blocus de
l'Iraq. Et voilà que maintenant, il envoie à Bagdad un délégué spécial en la
personne du cardinal français Roger Etchégaray, qui est appelé l'homme des
missions difficiles ou même impossibles. Cela fait suite aux autres démarches
du Pape: il a reçu vendredi dernier Monsieur Tarek Aziz au Vatican auquel il a
réaffirmé son opposition à la guerre et au recours à la force pour résoudre les
problèmes; de plus, il n'a cessé d'appeler à prier et à supplier pour la paix.
Vraiment la diplomatie vaticane se démène dans tous les sens pour empêcher la
guerre et éviter à la région tous les désastres qui en découlent.
Il semble que les voix des va-t-en guerre s'amplifient de jour en jour en
étouffant cette voix prophétique et en faisant semblant d'ignorer qu'elle
représente la plus haute autorité religieuse, spirituelle et morale dans le
monde d'aujourd'hui; la politique, en effet, n'a aucune préoccupation
religieuse ou morale. Et tandis que s'amplifie sans aucune interruption la
concentration des forces militaires américaines et britanniques dans le Golfe,
nous prenons conscience que l'heure de la confrontation est arrivée. Il sera
alors trop tard pour revenir en arrière. En effet, lorsqu'on met le feu aux
poudres, il est difficile de l'éteindre. Bagdad et toute la région risquent
d'être plongés dans l'anarchie et la destruction, dans un cataclysme aux
conséquences imprévisibles.
Lorsqu'un "fou" allume un incendie, on a besoin de cent personnes
raisonnables pour l'éteindre. C'est pour cela que, avec une pleine confiance en
Dieu, j'aimerais dire : Pourquoi Sa Sainteté le Pape Jean-Paul II ne
mettrait-il pas le monde dans l'embarras en devançant les événements par une
visite de solidarité avec le peuple irakien à Bagdad et par l'envoi d'un
message clair à tous les partisans de la guerre leur disant que la folie a des
limites? Il y a plus d'une raison qui poussent à proposer cette initiative et à
pousser un grand cri :
·
Nous ne voulons pas que cette visite soit un soutien au
régime irakien ou à son président Saddam Hussein mais une protection du peuple
irakien, chrétiens comme musulmans. Ce peuple a déjà souffert de la guerre
irako-iranienne, de la première guerre du Golfe après l'occupation du Koweit,
et finalement du blocus qui lui a été imposé au nom des Nations Unis et dont
ont été victimes plus d'un million d'enfants par manque de médicaments et de
nourriture. Il faut maintenant que ce peuple puisse jouir du repos, du calme et
de la paix.
·
Nous ne voulons pas donner un soufflet aux Nations Unies,
à ses alliés et à tous les partisans de la guerre. Nous voulons seulement
lancer un cri au monde pour qu'il se réveille de sa somnolence et de son
indifférence, qu'il reprenne son bon sens, qu'il retrouve son calme et sa
stabilité alors que l'anarchie, le trouble, le tumulte, l'effervescence
dominent le monde : véritable tourbillon impétueux qui nous conduit vers le
gouffre.
·
Nous ne voulons pas que cette visite soit un simple
pèlerinage sur le lieu de naisssance d'Abraham, à Ur en Chaldée. Le Pape n'a
cessé de rêver à cette visite lors de l'année du Jubilé. Cependant, il s'est
contenté de célébrer la mémoire d'Abraham au Vatican avant son pèlerinage
historique sur les pas de Moïse en Egypte, de Jean-Baptiste en Jordanie, du
Christ en Terre Sainte et de Saint Paul en Syrie et en Grèce. Mais nous voulons
qu'il aille fortifier plus d'un millions de chrétiens chaldéens qui vivent en
Iraq et qui parlent la langue chaldéenne, proche de la langue araméenne parlée
par le Christ. Notre volonté est qu'il soutienne également cette illustre
Eglise dont les ressources humaines et matérielles commencent à s'épuiser par
suite de l'émigration de plus de 250000 de ses membres durant les vingt
dernières années.
·
Nous ne voulons pas un voyage touristique dans ce pays
situé entre les deux fleuves, berceau des civilisations assyrienne,
babylonienne et islamique, dont les vestiges ne cessent de polariser les
chercheurs et les aventuriers. D'ailleurs, le Saint Père, maître illustre et
souffrant, a besoin de repos... Mais nous voulons qu'il utilise sa force
spirituelle, morale, théologique et écclésiale pour attirer les regards du
monde vers la tragédie d'un peuple qui souffre. Nous voulons qu'il inspire aux
hommes politiques un sens spirituel et moral, qu'il leur enseigne comment
résoudre les conflits, qu'il dise à haute voix que la guerre n'entraîne que des
destructions et ne sème que la mort, et qu'il déclare avec force que l'homme
vaut plus que le pétrole, la richesse et l'argent.
Pour que sa visite ne soit pas seulement un pèlerinage ou du tourisme, et
pour qu'elle ne soit pas interprêtée comme un soutien au régime iraquien et à
Saddam Hussein, ni comme une opposition aux Américains, aux Anglais, à Bush et
à Blair, nous souhaitons qu'elle soit un programme articulé et le lancement
d'une initiative de travail; ce qui prouverait, de plus, que le Pape est un
homme bon et pacifique et qu'il possède un regard pénétrant. Par suite, nous
proposons qu'il porte dans son carquois une initiative de paix, qu'il obtienne
une déclaration d'engagement et qu'il adresse un message aux gouvernants :
·
Concernant l'initiative de paix, il est possible qu'elle
soit une convocation à un congrès international au Vatican, traitant de la
question iraquienne en général et palestinienne en particulier et de la réponse
à y apporter par des voies pacifiques. Il est indispensable que ce colloque
rassemble toutes les parties concernées, y compris Bush, Saddam, Sharon et
Arafat.
·
Quant à la déclaration d'engagement, que l'ensemble des
parties, mené par Saddam lui-même, s'engage, avec une intention droite, à
résoudre les différends connus de tous, par les voies du dialogue et de la
négociation en commençant par la réconciliation des peuples.
·
Enfin, que le message indique clairement aux gouvernants
de s'occuper scrupuleusement de leurs peuples, de ne pas détruire leurs
ressources naturelles et humaines, de ne pas dépenser leur argent en achat
d'armes, de mettre de côté l'idée de la guerre, de ne jamais y recourir, et par
conséquent d'oeuvrer au désarmement non seulement des pays faibles et pauvres,
mais aussi des pays riches et puissants. Ceci est un cri intense : "Non à
la guerre et non aux armes !"
De peur que la visite ne soit une pièce de théâtre passagère, dont
l'efficacité se terminerait lors du retour du Pape au Vatican et dont l'issue
serait alors une déclaration de guerre des Américains, nous proposons que le
Pape reste à Bagdad le temps nécessaire pour prendre les mesures efficaces afin de convoquer ce congrès
international. Nous souhaitons également que l'Iraq se prépare à détruire
toutes ses armes, que les Américains se retirent des pays limitrophes de l'Iraq
et que tous les préparatifs d'une guerre probable prennent fin.
Pour que ce message soit intense et plus efficace, nous appelons le Pape à
convoquer tous les responsables religieux du monde à une rencontre à Bagdad, à
l'exemple de celle d'Assise. Elle pourrait prendre le nom de "Tente d'Abraham".
Une fois présents, ces responsables pourraient nouer un dialogue interreligieux
sur la justice et la paix, prier dans les différents rites et langues,
proclamer une réconcialition historique, qui poserait un terme aux combats des
civilisations et des cultures entre l'Occident se réclamant du christianisme et
l'Orient attaché à l'islam. Ainsi, ils prouveraient au monde que les religions
peuvent et doivent se porter garantes de l'humanité de l'homme et le défendre
pour ne pas le laisser aux mains des politiques aventurières.
Vous pensez que je rêve, oui, mais moi, je suis réaliste. En effet, je vois
que le monde des politiciens est incapable d'apporter des solutions à cette
crise. Même les Nations Unies sont dans l'incapacité de changer le cours des
événements qui tendent de plus en plus à une guerre. C'est pourquoi, une
heureuse surprise comme celle-ci - et le Pape est capable de ce genre de
surprise puisqu'il a visité Sarajevo pendant la guerre - peut entraîner un
changement radical, transformer le cours du conflit, se diriger vers un chemin
pacifique qui doit éviter la guerre et ouvrir des horizons à une solution
pacifique de la crise.
Père
Raed Abusahlia/ Prêtre du Patriarcat Latin – Curé de Taybeh