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INTRODUCTION
Les philosophes disent que l'homme est "un être vivant raisonnable"
et ils ajoutent quelques fois, qu'il est "un être vivant religieux", mais
est-il raisonnable et religieux par nature, ou bien par hérédité, acquisition
et éducation? Est-il religieux par intuition (disposition naturelle- Fitra)
ou suite à un raisonnement spéculatif (Tafkir)? Enfin, peut-il arriver
tout seul à saisir les vérités sublimes sur son existence et sur Dieu à
travers sa raison, sans recourir à l'aide de la révélation et de la religion?
C'est à ces interrogations que Ibn Thofail, philosophe musulman
du Moyen âge, essaie de répondre dans son roman philosophique "Hayy ben
Yaqdhan", avec une originalité et une créativité incomparables. L'auteur
essaie de prouver que l'homme, doué de raison, est capable, à lui seul,
de suivre un itinéraire qui le mène, petit à petit, à découvrir les vérités
de l'existence les plus complexes. Il utilise un style littéraire très
intéressant, imaginant un homme solitaire qui naît, vit, et grandit dans
une île isolée du monde, qui arrive tout seul, graduellement, par
la voie de la spéculation et de l'intuition, bien que vivant dans une solitude
complète, séparé de la société humaine, aux plus hauts degrés de la connaissance
de la nature et de Dieu, et même à l'état de l'extase.
L'homme d'aujourd'hui continue à poser les mêmes questions et
à s'interroger sur les problèmes religieux et les conflits dialectiques
entre la raison et la religion, l'intelligence de l'homme et la foi, la
raison et la révélation. C'est l'objet de controverses dans la pensée moderne
et contemporaine, en particulier musulmane. "C'est cette grave question,
l'accord de la religion et de la philosophie, qui fait l'objet essentiel
du Hayy ben Yaqdhan d'Ibn Thofail" rapporte Léon Gauthier. Il m'est ainsi
apparu très opportun de réfléchir à la philosophie de la religion chez
Ibn Thofail, nous donnant ainsi l'occasion de faire connaissance avec cette
période très importante de la philosophie arabe et musulmane au Moyen âge,
et de la faire connaître aujourd'hui, d'autant plus que ces philosophes
ont été le "pont" à travers lequel la philosophie grecque antique a pu
se développer et s'est implantée en Occident.
Certes, les philosophes arabes les plus connus en Occident sont
assurément Avvicène (Ibn Sina) et Averroès (Ibn Ruchd), et notre philosophe
Ibn Thofail n'est pas très connu, même si je viens de découvrir que son
roman philosophique Hayy ben Yaqdhan a été traduit en plus de quinze langues,
et a été l'objet de nombreuses recherches. Il n'a pas eu une grande popularité
et n'a pas non plus exercé d'influence déterminante sur la philosophie
occidentale, malgré l'importance de son œuvre et l'originalité de ses idées,
dont Renan ceci : "De tous les monuments de la philosophie arabe, c'est
peut-être le seul qui puisse nous offrir plus qu'un intérêt historique".
Et Léon Gauthier, traducteur du texte arabe en français, d'apporter son
témoignage très touchant : "Je ne crois pas qu'on puisse trouver dans toute
la littérature arabe une œuvre plus admirablement composée que Hayy ben
Yaqdhan :
Aucun détail superflu ; pas de fautes de plan, pas de digressions. Tout
s'y enchaîne avec une logique impeccable, suivant un progrès continu. Chaque
partie prépare la suivante, et toutes préparent la dernière, qui marque
bien le but de l'œuvre entière. Or les diverses péripéties, parfaitement
enchaînées, qui forment cette dernière partie du roman, depuis la rencontre
d'Açal, ne tendent évidemment qu'à illustrer la solution qu'Ibn Thofail,
comme tous les falaçifa, comme Ibn Ruchd en particulier, donne à une question
philosophique d'importance capitale : celle des rapports de la philosophie
et de la religion". Le roman de Ibn Thofail montre que la raison philosophique
ne s'oppose pas à la religion, mais, au contraire, la soutient.
C'est pourquoi, j'essaierai dans ce travail de thèse de licence
de mettre en relief cette question et de jeter un peu de lumière sur ce
philosophe inconnu et caché, que je considère personnellement comme un
des plus importants parmi les philosophes musulmans. Mon but sera de présenter
le philosophe Ibn Thofail et son roman philosophique Hayy ben Yaqdhan,
puis de porter l'attention sur un thème majeur de son oeuvre : la religiosité
naturelle de l'homme et son ascension à travers la nature vers la connaissance
de lui-même, de Dieu et l'union mystique avec Lui.
Il nous apparaît logique de diviser ce travail en trois chapitres
:
- Le premier sera dédié à une biographie du philosophe médiéval Ibn
Thofail et à une présentation de ses œuvres philosophiques, surtout de
son roman philosophique Hayy ben Yaqdhan, avec une discussion sur ses sources,
son originalité, et le but de sa rédaction. Nous donnerons aussi un résumé
analytique de ce roman, ainsi qu'une division thématique.
- Le deuxième chapitre sera le cœur et le noyau de ce travail puisqu'il
sera consacré à retracer les étapes de l'itinéraire de Hayy dans son ascension
vers la vision béatifique et l'union mystique avec Dieu, à travers la connaissance
de la nature, de l'âme et de Dieu, en faisant un progrès graduel du naturalisme
au subjectivisme, et de la métaphysique au mysticisme.
- Dans le dernier chapitre nous affronterons le problème de l'harmonie
entre la religion naturelle et rationnelle de Hayy, qui est le fruit de
sa spéculation philosophique, métaphysique et mystique, et la religion
traditionnelle révélée d'Açal, de Salaman, et des gens qui vivent en société.
Et pour souligner l'importance de la discussion de ce problème, nous exposerons
le conflit entre la philosophie et la religion dans la pensée musulmane
de l'époque à travers le témoignage d'un philosophe rationaliste (Razis),
d'un philosophe-théologien (Al-Ghazali), d'un philosophe juriste (Averroès)
et enfin la solution de notre philosophe Ibn Thofail.
Nous ne prétendons pas exposer ce thème de manière exhaustive
dans ce travail; ni nous référer à de nombreuses sources, n'ayant pu trouver
un grand nombre d'études faites sur le sujet en dehors des plusieurs traductions
du roman Hayy ben Yaqdhan; mais nous nous concentrerons sur le texte lui-même
qui est riche d'éléments très utiles et essaierons de faire notre analyse
et interprétation personnelles; et nous exposerons alors dans la conclusion
finale de cette recherche les résultats que nous aurons obtenu.
Souhaitant réaliser un travail utile et le plus complet possible,
sans prétendre pour autant à la perfection, nous garderons en mémoire ce
hadith du "prophète" Mahomet, cité aussi par Averroès: "Qu'un juge produise
un effort de jugement personnel et tombe juste, il sera doublement récompensé.
Qu'il se trompe, il aura une récompense simple" , puisqu'il a fait, au
moins, un effort.
A la fin, je voudrai remercier mon modérateur de thèse le professeur
Horst SEIDL qui m'a accompagné et m'a encouragé à réaliser ce travail à
travers ses conseils scientifiques et philosophiques et surtout son amitié.
Mon remerciement va aussi au doyen de la faculté de philosophie la doctoresse
Ales Bello et aux deux modérateurs, le professeur Sanchez Sorondo et le
professeur Giulio D'Onofrio, qui ont eu la gentillesse et la patience de
lire mon travail. Je n'oublierai pas la Societas Lateranense qui m'a conférée
la bourse d'étude pendent ces deux ans dans l'Université du Latran et dans
le Collegium Lateranense. Je les remercie de tout mon cœur à travers les
personnes du Recteur Magnifique Son Excellence Mgr Angelo Scola, Mgr Daniele
Micheletti et D. Paolo Nicolini. Je considère ce travail comme un fruit
de leur encouragement et bienveillance envers moi.
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