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CONCLUSION & BIBLIOGRAPHIE |
| L'HOMME EST-IL UN ETRE RELIGIEUX PAR NATURE?
Après ce long voyage d'analyse du roman philosophique Hayy ben Yaqdhan d'Ibn Thofail, il ne nous reste qu'à en tirer quelques conclusions personnelles, actuelles et pratiques, pour voir si nous avons atteint le but de ce travail de recherche que nous avons promis d'assumer au début, à savoir la recherche du rapport de la raison et de la religion. Les résultats sont nombreux, mais nous nous limitons aux conclusions suivantes: 1. Nous étions sans nul doute devant une véritable oeuvre philosophique sous la forme d'un roman imaginaire, et c'est l'originalité et la capacité d'Ibn Thofail d'avoir su transmettre des vérités très profondes à travers ce genre littéraire. Mais à la question qui se pose maintenant: est-il possible qu'un enfant comme Hayy qui naît, vit et grandit solitaire dans cette île, arrive à ce degré de connaissance, la réponse peut être double: - Hayy est un symbole de tout l'homme et de toute l'humanité, en tant qu'il a cette disposition naturelle (fitra = le germe inné de la connaissance) et ce désir intérieur (appétit) de la connaissance et aussi de la religion, à travers toutes ses facultés végétatives, rationnelles et spirituelles; mais il dépendra de l'homme et de la société de développer et de profiter de ces capacités: Hayy s'est montré très intelligent (Hayy=vivant) et a appris de la nature (Yaqdhan=vigilant) plus que tous les gens de la société de l'autre île. Hayy est donc le fils de la nature , le fruit et le produit des besoins, des problèmes, des situations et de la nécessité naturelle; mais aussi le résultat de cet effort humain d'observation, de spéculation et de contemplation. Chacun de nous pourrait être d'après Ibn Thofail un autre Hayy puisqu'il a les semences de la vie et de la raison; cependant il doit en "payer le prix" et s'atteler à développer ces capacités naturelles. - Hayy, à notre avis, n'est autre que l' "incarnation" d'Ibn Thofail lui-même, il est le type même du philosophe qui pose les questions et essaie de trouver les réponses. Ibn Thofail a mis les résultats de ses recherches philosophiques dans ce roman, et nous pouvons en déduire qu'il était lui-même un vrai mystique (soufi), arrivé à un degré très haut de mysticisme, ayant développé tant l'idée de "la philosophie illuminative" d'Ibn Sina, que "le régime du solitaire" d'Ibn Baggia, tant en les dépassant l'un et l'autre par son naturalisme, son rationalisme métaphysique, et son mysticisme intuitif. 2. D'après la biographie d'Ibn Thofail que nous avons exposée dans le premier chapitre, nous ne pouvons que mettre en relief le rôle très important qu'il a jouer dans l'histoire de la philosophie médiévale et occidentale en présentant Ibn Rushd (Averroès) au Calife, et surtout en lui demandant de composer les fameux commentaires d'Aristote, et ainsi les arabes furent le pont à travers lequel la philosophie grecque put passer en Occident, et c'est seulement grâce à Averroès que saint Thomas d'Aquin a connu Aristote, jusque là méconnu. 3. Nous ne pouvons pas davantage nier l'influence de la philosophie grecque, surtout aristotélicienne et néoplatonicienne , sur la pensée philosophique musulmane en général, et celle d'Ibn Thofail en particulier. Nous retrouvons ainsi chez lui: la théorie de la matière (hylé) et de la forme (morphé); la puissance et l'acte; les quatre éléments: le feu, l'eau, le vent et la terre; la distinction des âmes végétatives, sensibles et rationnelles; la doctrines d'Aristote sur le ciel avec ses sphères et ses astres, qui n'admettent ni génération ni corruption, et ne comportent d'autres changements que des mouvements circulaires, continus, homogènes et éternels. Nous trouvons aussi la théorie néoplatonicienne de l'émanation comme voie à l'ascension mystique, et surtout les attributs de Dieu comme Etre Nécessaire, Cause Première, Unique, Véritable, Très-Haut et Tout-Puissant, apparaissent enfin manifestes le caractère à la fois pythagoricien et hindou des règles relatives à la nourriture, et la charité pour tout être vivant, animaux et plantes inclus. 4. En ce qui concerne le but de la rédaction du roman philosophique, il nous parait désormais difficile de nous en tenir à une unique interprétation, ce qu'on fait Renan, Léon Gauthier, ou G. Hourani et Sami Hawi; une triple interprétation parait devoir être retenue: nous somme à la fois d'accord avec Renan pour dire que le roman "a pour objet de montrer comment les facultés humaines arrivent, par leurs propres forces, à l'ordre surnaturel et à l'union avec Dieu" ; avec Léon Gauthier pour affirmer que "C'est cette grave question, l'accord de la religion et de la philosophie, qui fait l'objet essentiel du Hayy ben Yaqdhan d'Ibn Thofail" ; et avec G.Hourani et S.Hawi qui estiment que le but fondamental du roman est l'exposition de la "philosophie illuminative", qui arrive au plus haut degré des vérités à travers la raison et l'intuition mystique. En substance, tout traite de cette relation entre la raison et la religion voulant manifester l'harmonie et la complémentarité qui les caractérisent foncièrement. 5. Nous nous sommes trouvés devant une théorie de la connaissance très bien organisée: partant de la nature et de la réalité des choses à travers les cinq sens, la vision, le besoin et la coïncidence, l'expérience, la découverte, l'imitation, l'expérimentation, elle passe par le monde invisible et métaphysique à travers le raisonnement, la spéculation, l'interprétation, l'induction, la déduction et le syllogisme; et arrive au monde spirituel et mystique à travers la contemplation, l'intuition, l'illumination, l'expérience de la vision béatifique, et de l'union mystique avec Dieu. Nous constatons ainsi que la connaissance chez Ibn Thofail est acquise et pas seulement innée et créée avec l'homme; elle est graduelle et progressive et non statique; elle est aussi infinie et non limitée puisqu'elle n'est jamais satisfaite; enfin elle est diversifiée: à la fois sensible, rationnelle, scientifique, métaphysique et mystique. 6. Ce point nous conduit encore à une autre constatation: nous n'avons pas seulement trouvé dans le roman d'Ibn Thofail un roman philosophique, mais aussi un résumé de l'histoire de la connaissance humaine de tous ceux qui l'ont précédé dans les sciences aussi diverses que la pédagogie, la morale, la mathématique, la géographie, la cosmologie, l'astronomie, la physique, la chimie, la biologie de l'homme, des animaux et des plantes, l'anatomie et la médecine, la sociologie, la métaphysique, la théodicée, la théologie, et le mysticisme... C'est une véritable encyclopédie qui reflète la haute culture de notre philosophe Ibn Thofail. 7. Ibn Thofail décrit le développement et la croissance de l'être humain dans la personne de Hayy. C'est très intéressant de constater que le roman philosophique ne décrit pas seulement le "curriculum" cognitif de Hayy mais intégral: sa croissance physique et psychique, rationnel et métaphysique, religieux et spirituel. C'est tout l'homme dans toutes ses dimensions et facultés qui évolue: les sens et la sensibilité, les sentiments et l'affectivité; l'imagination, la mémoire et la créativité; la raison pratique et spéculative . Il faut noter aussi que Ibn Thofail ne nous présente pas Hayy comme un philosophe-né, mais comme un philosophe-qui-devient philosophe jour après jour, c'est pourquoi on l'appelle dans l'histoire de la philosophie "Philosophus autodidactus"; il ne le présente pas comme un pure rationaliste mais aussi comme un homme religieux par nature qui a une religiosité naturelle et rationnelle. 8. En ce qui concerne enfin le point central de notre travail, à savoir le rapport entre la raison et la religion, nous pouvons dire qu'Ibn Thofail est arrivé à une conclusion très équilibrée en ce domaine: il n'est ni un pure rationaliste tel Al-Razi qui nie le rôle et la nécessité de la révélation; ni un théologien tel Al-Ghazali qui combat les philosophes; mais comme Averroès, il croit à l'importance de la philosophie inspirée par la religiosité naturelle qui peut arriver à une connaissance naturelle de Dieu et être un fondement et une aide de la révélation. Il essaie de trouver l'harmonie entre la raison et la religion, et de les réconcilier. La religion de Ibn Thofail est une synthèse de la religion mystique et rationnelle. Dieu est connu initialement à travers la raison, et finalement et plus intensément à travers l'intuition, sans qu'il y ait un conflit avec la religion révélée et traditionnelle, mais une complémentarité, puisque toutes ces connaissances sont des sentiers à plusieurs directions qui mènent et conduisent vers le même sommet: la connaissance de Dieu. S'il y a un accord de principe entre la raison et la religion, nous trouvons chez Ibn Thofail comme chez Averroès une distinction claire et nette entre les hommes et leurs capacités à arriver à cet équilibre très délicat: le problème réside dans l'interprétation des textes révélés, dans l'ignorance de la philosophie (par les vulgaires), dans l'aveuglement qui mène au fanatisme (les théologiens et les dialecticiens), dans les préoccupations excessives dans les choses du monde tel que le pouvoir (exemple du roi Salaman). Il arrive alors à cette conclusion: la philosophie est réservée à une certaine élite de gens qui ne se contentent pas des apparences mais utilisent leurs facultés sensibles, rationnelles et intellectuelles, dans la contemplation et la spéculation. 9. En conclusion, nous ne pouvons pas ne pas nous poser cette question: quelle peut être l'actualité et l'importance d'un tel roman philosophique aujourd'hui dans la pensée arabe et musulmane? Je me permettrai de répondre à cette question à travers deux remarques personnelles: 1. Huit siècles après la publication du roman philosophique Hayy ben Yaqdhan d'Ibn Thofail, et la mort d'Averroès, nous constatons que se posent les mêmes problèmes de légitimité de la philosophie et du rôle de la raison dans l'interprétation de la religion (et surtout des textes révélés). Nous citerons en exemple que le conflit qui se déroule actuellement dans le monde musulman entre des théologiens fondamentalistes et les philosophes qui veulent libérer la pensée des limitations du texte coranique, ou tout au moins donner une interprétation rationnelle de la religion (ce qui reste un sujet totalement tabou!). Ce conflit a été récemment illustré dans le fameux film de Youssef Chahine "Le destin", traitant de la vie d'Averroès, et en en faisant une interprétation actuelle de ce philosophe comme un des rationalistes pour combattre le fondamentalisme musulman; il s'agissait au temps d'Averroès d'opposants à la liberté de pensée, et du fanatisme musulman aujourd'hui en Egypte et en Algérie. 2- La philosophie était à son apogée Au moyen âge surtout en Andalousie au temps d'Ibn Thofail et d'Averroès; après quoi elle connut une décadence certaine pendant les siècles suivants et jusqu'à notre temps. Pour illustrer cette constatation, la Radio Jordanienne a tout récemment fait parut du projet d'un romancier très connu, Fayes Mahmmoud, d'écrire un roman en inversant le titre de "Hayy ben Yaqdhan" ("vivant fils de vigilant") en "Mayyet ben Na'ssan" ("mort fils de sommeillant"), faisant ainsi un jeu de mots pour indiquer la situation misérable de la pensée dans le monde contemporain arabe et musulman, et lancer un appel à un réveil philosophique. Il estime que nous avons besoin aujourd'hui d'un nouvel Hayy (vivant) qui soit vraiment Yaqdhan (vigilant), et non pas mort ou immergé dans le sommeil et la torpeur. Ibn Thofail avoue en épilogue qu'il a essayé de "déchirer le voile" en racontant quelques secrets de la science cachée des philosophes, "cependant, ces secrets que nous confions à ces quelques feuilles, nous avons eu soin de les laisser couverts d'un voile léger, qui se laissera promptement percer par qui en est digne, mais qui demeurera d'une impénétrable opacité pour quiconque n'est pas digne d'aller au-delà" . Puis il présente des excuses avec beaucoup d'humilité et de délicatesse, marques d'un vrai philosophe: "Pour moi, je prie mes frères qui liront ce traité de recevoir mes excuses pour ma liberté dans l'exposition et mon manque de rigueur dans la démonstration. Je ne suis tombé dans ces défauts que parce que je m'élevais à des hauteurs où le regard ne saurait atteindre, et voulais en donner, par le langage, des notions approximatives, afin d'inspirer un ardent désir d'entrer dans la voie. A Dieu je demande l'indulgence et le pardon; et je lui demande de nous abreuver de clarté par la connaissance de Lui, car il est bienfaisant et généreux. Que la paix soit sur toi, ò mon frère à qui c'est un devoir pour moi de venir en aide, ainsi que la miséricorde et les bénédictions divines!"
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