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CHAPITRE II
L'ITINERAIRE GRADUEL DE LA RAISON VERS DIEU
Après avoir fait la connaissance d'Ibn Thofail et de son oeuvre
philosophique principale"Hayy ben Yaqdhan", nous voulons approfondir le
point central de notre travail, "le rapport entre la raison et la religion",
et mesurer comment la raison peut parcourir l'itinéraire de la connaissance
jusqu'à son sommet, c'est-à-dire la connaissance de Dieu et même l'union
mystique avec Lui. Ce chapitre se divise en trois points: comment l'homme,
à travers la raison, peut faire ce processus? Quel est l'itinéraire qu'il
fait pour arriver à cette connaissance? Qu'est-il capable de connaître?
Première partie: Comment connaître?
I.1 L'origine et le but de la connaissance
Quelle est l'origine de la connaissance selon Ibn Thofail? L'origine
de la connaissance est l'expérience, et son but n'est autre que la compréhension
de la Nature Divine. C'est pourquoi il place Hayy dans une île isolée pour
donner à sa théorie de la connaissance un commencement radical.
Ibn Thofail n'adopte pas la théorie platonicienne selon laquelle
la raison vient au monde avec déjà la possession de certaines vérités innées,
théorie connue dans la pensée médiévale par Augustin et acceptée par Descartes,
Spinoza et Leibniz. Ibn Thofail, comme Locke, dit qu'il n'y a pas de choses
innées morales, mathématiques ou logiques principales à travers lesquelles
la raison commence le raisonnement sur le monde . Quand Hayy entame son
voyage de compréhension de la nature, il n'a aucun sens moral et aucune
vérité logique innée. Il est seulement capable, à travers l'observation
et l'expérience, d'utiliser un raisonnement logique et inductif, et un
sens moral et religieux.
Nous pouvons "catégoriser" la théorie de la connaissance d'Ibn
Thofail comme un processus épistémologique. La raison de l'homme se développe
et se fortifie à travers un processus de développement et d'interaction
avec l'environnement. Il existe un parallélisme entre le développement
de la raison et l'exploration de l'entourage. Ibn Thofail met en évidence
que l'âge de Hayy et sa croissance mentale correspondent à ses acquisitions
philosophiques et scientifiques, et le fait que l'attraction de Hayy vers
les choses et sa capacité à les composer ne commencent qu'après "que leurs
images se soient fixées dans sa raison": ce qui montre clairement que la
raison acquière la connaissance après que l'expérience ait imprimé ses
effets en elle à travers un processus graduel de croissance. Plus d'images
fixées signifie plus de force de raisonnement. C'est pourquoi, la raison
de Hayy a pu, avec le passage du temps, acquérir une connaissance sophistiquée
des problèmes.
Aussi, contrairement à Plotin, Ibn Thofail considère que l'âme
résidant dans le corps n'a aucune connaissance précédente du monde intelligible.
Il ne mentionne pas dans son traité l'existence de formes d'un intellect
universel ou nous. L'âme n'a pas une préexistence avant la naissance de
l'homme; elle est simplement générée par Dieu quand le corps est préparé
à la recevoir: "Dès que, disent-ils, cette âme se fut fixée dans ce réceptacle,
toutes les facultés se subordonnèrent à elle, s'inclinèrent devant elle
et se soumirent en totalité par ordre de Dieu" . Cette âme est le principe
de vie dans l'individu mais ne possède pas pour autant d'une manière immédiate
la plénitude du raisonnement.
Puisque l'homme est la création de Dieu, il doit avoir
aussi un élément de divinité. Cet élément constitue un pont pour la connaissance
de la vérité, ce qui ne veut pas dire que l'homme a la capacité innée de
connaître, mais a la prédisposition de développer sa raison et sa connaissance
selon les circonstances. C'est pourquoi, la raison est initialement une
force, une capacité d'idées quand elle rencontre l'expérience. Le fait
que l'âme est donnée par Dieu veut dire simplement que Dieu donne à l'individu
l'instinct de vie, rien de plus.
A la manière de Locke, Ibn Thofail considère la raison comme
tabula rasa, un papier blanc ayant seulement la capacité d'accumuler toutes
sortes de connaissances, parce qu'elle est douée d'intelligence donnée
par l'Etre Nécessaire (Al-fitra). Toutes les idées de Hayy, sans exception,
dérivent des traces de l'expérience imprimées sur la surface de sa raison
vierge et infantile; l'expérience étant le résultat de l'interaction entre
les sens et l'environnement.
Selon Ibn Thofail, les moyens de connaissance de l'homme sont
ses cinq sens à travers lesquels les impressions du monde externes sont
reçues. Le sens fondamental que l'homme possède avec tous les animaux est
le toucher. Les autres sens sont orientés vers des fonctions plus spécialisées;
des objets, ils saisissent les qualités auxquelles ils sont sensibles.
Ainsi les sens s'aident l'un l'autre dans le processus de la connaissance.
Et bien qu'ils soient localisés dans des organes différents du corps, il
visent un unique et même objet, et ne tendent pas vers cinq mondes différents
mais la configuration d'un seul monde.
Les cinq sens sont les moyens que l'âme animale emploie pour
actualiser la perception, mais les sens sont des organes qui ne fonctionnent
pas sans l'âme animale, et qui dépendent totalement d'elle. "Le corps humain,
unique, manie ces (instruments) de diverses manières, selon l'usage qui
convient à chacun d'eux, et selon les fins qu'ils permettent d'atteindre.
De même est unique l'esprit animal. Quand il se sert de cet instrument,
l'oeil, son acte est la vision; quand il se sert de cet instrument, l'oreille,
son acte est l'audition; quand il se sert de cet instrument, le nez, son
acte est l'odorat; quand il se sert de cet instrument, la langue, son acte
est la gustation; quand il se sert de la peau et de la chair, son acte
est le toucher; quand il se sert d'un membre, son acte est un mouvement;
... mais aucun membre n'exécute un acte provenant de ce qui lui arrive
de cet esprit par les conduits que l'on appelle nerfs... Tout membre ou
organe privé de cet esprit qui pour une cause quelconque cesse de fonctionner,
tout membre qui n'est pas manié, utilisé par l'agent devient comme un instrument
abandonné. Si l'esprit sort entièrement du corps, ou s'il est détruit ou
dissous d'une manière quelconque, le corps tout entier devient inerte et
tombe dans un état qui est la mort" .
Ibn Thofail dit que le siège de l'esprit animal est le coeur,
qui diffuse la sensibilité et la nutrition au cerveau et aux lèvres; et
bien que la perception soit affectée à travers les organes des sens, notre
conscience perceptive n'est pas localisée en elle. L'oeil voit mais il
ne peut pas être conscient de la vision; c'est notre conscience qui nous
certifie que nous sommes en train de voir ou d'entendre.
La conscience de notre vision et audition qui résulte d'une vue
ou d'une voix ne peut pas être localisée dans nos yeux et oreilles même
s'ils sont en train d'exercer leurs fonctions de vision et d'audition.
Selon Ibn Thofail, cette conscience a son point focal dans le cerveau.
L'esprit animal arrive au cerveau à travers le coeur "Les nerfs ne reçoivent
l'esprit que des cavités du cerveau, qui lui-même le reçoit du coeur" .
Alors, les organes des sens transmettent les qualités sensibles
des objets externes aux nerfs, qui les passent, à leur tour, au cerveau.
Le cerveau est donc le centre avec lequel l'homme perçoit les objets. Ibn
Thofail insiste pour dire que le cerveau a plusieurs rôles parce qu'il
contient des facultés différentes, qui sont spécialisées en performances
différentes pour assurer l'accomplissement des processus cognitifs: la
perception, le discernement des couleurs, des odeurs, des goûts; même le
plaisir et la souffrance, l'aversion et l'attraction; l'imagination quant
à elle émerge quant l'esprit animal commende au cerveau de visualiser des
objets sensibles ou de se rappeler d'eux après leur disparition actuelle.
Par conséquent, le raisonnement et ses catégories constitutives sont relatives
aux fonctions matérielles du cerveau. C'est pourquoi, si une lésion peut
survenir dans certains compartiments du cerveau, la fonction correspondante
tombera en panne. Le texte suivant nous montre que Ibn Thofail est en accord
avec les principes fondamentaux de l'empirisme:
"Il passa en revue tous ses sens, l'ouïe, la vue, l'odorat, le
goût, le toucher, et vit qu'ils ne perçoivent tous que des corps, ou ce
qui réside dans des corps: l'ouïe ne perçoit que les sons, lesquels résultent
des ondulations de l'air qui se produisent lorsque les corps s'entrechoquent;
la vue ne perçoit que les couleurs; l'odorat les odeurs; le goût les saveurs;
le toucher les températures, la dureté et la mollesse, le rugueux et le
lisse; de même, la faculté imaginative n'atteint que ce qui a longueur,
largeur et profondeur. Tous ses objets de perception sont propriétés des
corps; et les sens ne peuvent rien percevoir d'autre, parce qu'ils sont
des facultés répandues dans des corps, et divisibles suivant leur division:
aussi ne perçoivent-ils que des corps, susceptibles de division. Car si
une telle faculté, (soit sensitive soit imaginative,) se trouve répandue
dans une chose divisible, il est hors de doute que lorsqu'elle saisit un
objet, cet objet est divisé suivant les divisions de la faculté elle-même.
Et par conséquent, toute faculté (répandue) dans un corps ne saisit que
des corps ou ce qui réside dans un corps" .
La genèse de la connaissance chez Ibn Thofail est liée aux relations
causales. Mais malgré son attitude empirique, Ibn Thofail n'a pas pu discerner
le lien visible entre un phénomène antérieur et postérieur dans une situation
expérimentale. Ce qu'on perçoit ce sont les événements, les changements
ou les modifications dans les qualités sensorielles des objets, qui se
suivent l'un l'autre sans la présence d'une connexion empirique nécessaire
entre elles. La force qui transforme l'eau en vapeur n'est pas perçue dans
le feu ou dans l'eau. Ce que les corps possèdent empiriquement est une
disposition à ces actions; mais ce qui fait le changement n'est pas dans
la cause ni dans l'effet; la cause et l'effet semblent être contingents
et en succession constante; le facteur ou l'entité qui les lie ensemble
n'est pas présente dans le champ perceptuel de nos appréhensions sensorielles.
Pour trouver ce lien et cette force résidante dans les facteurs
antécédents des événements, Ibn Thofail invoque la notion d'un Agent Immatériel
qui est la Cause Efficiente de l'univers entier, qui ne produit pas seulement
les causes physiques et les caractérise des impulsions fondamentales, mais
détermine aussi l'existence et la cause en eux de tous ces changements,
et de leur productivité.
I.2. Méthodes multiples de la connaissance:
Nous pouvons distinguer plusieurs méthodes de connaissance chez
Ibn Thofail, à travers lesquelles il fait ce processus d'élévation à partir
de la création (nature, univers, âme animale, homme) jusqu'à Dieu. Ce sont
les méthodes inductive, déductive, intuitive et expérimentale; auxquelles
s'ajoute la méthode de la révélation.
La manière avec laquelle Ibn Thofail utilise ces méthodes nous
oblige à affirmer qu'il considère que la philosophie n'est pas une méthode
particulière en elle-même. La généralisation de Hayy fondée sur l'observation,
l'application de ces méthodes à la biologie et à la nature, sa connaissance
intuitive de l'Etre Nécessaire, montre que la révélation est en harmonie
avec le principe fondamental de la connaissance démonstrative et une évidence
de plus de l'accord entre toutes ces méthodes.
La philosophie, comme méthode radicale d'investigation et d'interprétation
de toutes les espèces de phénomènes, naturels, humains, ou métaphysiques,
doit toujours chercher la fondation profonde de ces phénomènes. En conséquence,
nous voyons que Ibn Thofail constate que la philosophie doit se servir
de toutes ces méthodes pour obtenir la connaissance. Cette philosophie
exige la présence d'un problème qui a besoin d'une solution, et puisque
les problèmes et les questions sont différentes, les méthodes pour les
résoudre doivent être aussi diverses.
I.2.1. Procédure expérimentale: méthodes inductive et déductive
Ibn Thofail arrive aux conclusions à propos des relations causales
à travers les observations et les inférences en référence à des faits particuliers.
On constate aussi qu'il y a une interdépendance entre la méthode inductive
et déductive, puisque Hayy part d'observations, pour établir des
hypothèses par un "saut" intellectuel; à partir d'un nombre limité d'observations,
il arrive à des conclusions pour un nombre universel et illimité.
Nous voyons que les explorations et les inventions de Hayy, sa
schématisation de la multiplicité des objets naturels à des types et des
classes, sa connaissance des caractéristiques des entités différentes,
et son investigation inlassable du phénomène de la mort, lui font joindre
la procédure inductive et déductive pour saisir la vérité. Ces exercices
n'étaient pas du tout naïfs, mais préparaient Hayy à découvrir par
la voie déductive l'existence de l'Etre Nécessaire; ses preuves pour l'éternité
et la création de l'univers, et les arguments qui appuient sa croyance
en la finitude du monde, sont aussi l'exemple d'une application rigoureuse
par Ibn Thofail de la méthode déductive promue par le secours de l'investigation
inductive.
I.2.2. La méthode intuitive:
Ibn Thofail abandonne la catégorie naturelle en adoptant la méthode
intuitive et place l'appréhension de sa conscience en dehors du discours
rationnel. Le sphère de la subjectivité intérieure est le noyau de cette
méthode qui vise à la vision intuitive de l'Essence Divine. La connaissance
intuitive n'est pas logique, et s'exprime à travers des formes d'expression
oblique, comme par exemple quand il dit: "Or, on ne saurait exprimer ce
qu'ils peuvent saisir; et vouloir qu'on exprime cet état, c'est vouloir
l'impossible: c'est comme si quelqu'un voulait goûter les couleurs en tant
que couleurs, ou voulait que le noir, par exemple, soit doux ou acide"
. L'expérience de la vision de Dieu est comme l'expérience des couleurs
qui sont induites et pas démontrées. De la même manière qu'on ne peut pas
goûter les couleurs ou entendre les odeurs, on ne peut pas pénétrer rationnellement
les lieux et les limites de l'expérience intuitive; c'est pourquoi la raison
est ici remplacée par l'amour, la passion, et la nostalgie d'être semblable
à l'être divin.. Selon notre auteur, cette expérience est la forme de connaissance
la plus haute et profonde. Les mystiques musulmans donnaient à cette sorte
de connaissance le terme qui signifie "le goût" (dhawq), et se réfère à
l'expérience immédiate et à la perception intérieure.
La méthode expérimentale "active du comportement" est liée à
la méthode intuitive et y prépare; elle n'est pas une connaissance en elle-même,
mais un pas nécessaire vers l'acquisition de la connaissance. La connaissance
naturelle ou conceptuelle de Hayy des animaux, des intelligences séparées,
de l'Etre Nécessaire, pénètre son existence et détermine ses actions. C'est
pourquoi, il essaie de faire des actions pour imiter ses trois dimensions
de sa connaissance naturelle, en vue de réaliser son bonheur et de se libérer
de l'angoisse; il a dû imiter les animaux, les corps célestes, et l'Etre
Nécessaire, et en faisant ces choses, son comportement et ses actions le
guident à la connaissance intuitive, et l'aident à regarder l'Etre Nécessaire.
I.2.3. Quelques notions de la "Gestalt Theory":
Nous trouvons des arguments très solides pour affirmer que Ibn
Thofail était conscient des thèmes fondamentaux de la "Gestalt psychology"
et de quelques aspects signifiants de la tendance phénoménologique. Il
généralise philosophiquement l'apport "Gestaltien" des champs de la perception
de la nature à toute l'existence. Il montre une tendance remarquable à
la description phénoménologique, l'intuition des essences et la réduction
phénoménologique.
Kohler, un représentant de la "Gestalt psychology" dit que le
point de départ de cette théorie est le monde que nous trouvons, tout simplement,
naïvement et sans le critiquer. Cette naïveté pourra disparaître quand
des recherches nous auront dévoilé des dimensions nouvelles de la nature
qui étaient cachées à nos yeux. Il dit: "en tout cas, tout le développement
doit commencer par une image naïve du monde". Nous trouvons ce radicalisme
dans la pensée de Ibn Thofail. Kohler et Ibn Thofail, encouragent les chercheurs
de la vérité à retourner "aux choses elles-mêmes" et à les observer de
près de nouveau.
Mais quelles sont ces nouvelles dimensions qui peuvent apparaître
quand nous concentrons notre attention aux choses elles-mêmes pour les
examiner? Kohler et d'autres Gestaltiens affirment que l'expérience ou
les entités cessent d'avoir une existence "atomique" et pénètrent la conscience
du chercheur comme un tout organisé, fait de ségrégations, configurations,
et archétypes composés. Cela est vrai à propos des faits de la perception
comme des objets du monde naturel. Alors, on doit oublier les éléments
particuliers pour étudier le "tout organisé" comme cela se passe dans l'expérience
de la perception. Kohler a montré qu'il y a dans le monde de la physique
ou de la nature, des "tous dynamiques" très bien structurés. C'est pourquoi
l'organisme humain et animal est considéré par Kohler et ses collèges comme
un "tout"; c'est un tout organisé, pas simplement un ensemble de parties
et de organes.
L'école Gestaltienne a commencé comme un approfondissement du
problème de la perception; puis elle s'est transférée au monde de la nature
de l'homme, et quelque fois à l'astronomie. En discutant ces sujets, Ibn
Thofail rejoint quelques éléments de cette école, mais il y a une différence
essentielle entre les deux: tandis que les Gestaltiens sont concernés par
la perception en elle-même, Ibn Thofail, lui, lie "tous les perceptibles"
en relation avec les problèmes métaphysiques.
Déjà, très tôt dans son développement, le monde de Hayy était
fondé sur la conception selon le sens commun et naïf des choses.
Plus tard, des problèmes ont commencé à surgir dans son environnement,
et pour les résoudre, il s'est élevé lui de la connaissance partielle des
objets à une image totale de l'univers entier; les faits s'expliquent en
relation avec d'autres faits adjacents, et acquièrent leur sens seulement
quand ils sont considérés comme un tout. Les entités réelles deviennent
pour lui un "moule" continu et cohérent. L'ascension de Hayy s'est
constituée par une chaîne de configurations indépendantes des espèces de
corps, de plantes, et d'animaux. La vérité pour Hayy est l'unité
cohérente de l'être qui a le plus haut degré de perfection, mais qui n'exclue
pas les corps inférieurs qui n'aspirent pas à cette perfection.
Quand Hayy est devenu adulte il a acquis la connaissance du monde
sensoriel à travers la ségrégation originelle des "tous" trouvés
dans la multiplicité des entités dans la nature; car, dans sa pénétration
graduelle dans les objets en termes de types et moules organisés, le sens
et le profondeur de la connaissance pour lui suivait les lignes désignées
par l'organisation; les objets sont entrés dans sa raison comme connaissance
d'une manière atomique, puis il a fait la relation entre eux comme "un
tout". L'unité et l'unicité des éléments divers dans son environnement
constituaient un aspect nouveau, avec un sens nouveau, qui ne lui était
auparavant pas familier. La génération et la corruption dans un monde en
changement dynamique selon un plan préétablit, sont données par l'Etre
Nécessaire.
"Ensuite, il procéda à d'autres recherches. Il examina tous les
corps qui existent dans le monde de la génération et de la corruption:
les animaux des différentes espèces, les plantes, les minéraux, les diverses
sortes de pierres, la terre, l'eau, la vapeur, la glace, la neige, la grêle,
la fumée, la flamme, la braise. Il constata en eux des propriétés nombreuses,
des modes d'action variés, des mouvements (les uns) concordants, (les autres)
opposés. il les étudia avec une attention soutenue, et vit qu'ils ont certains
caractères communs et d'autres différents; que par leurs caractères communs
ils ne font qu'un; que par leurs caractères différents il sont divers et
multiples... tantôt, se plaçant à un certain point de vue, il remarquait
que ses organes bien que multiples, étaient tous joints les uns aux autres,
sans aucune séparation, et formaient un tout unique. Il ne différaient
que par la diversité de leurs fonctions... Alors qu'il ne connaissait jusqu'ici
que des corps séparés, la totalité des êtres, lui semblait
désormais se réduire à une chose unique et non plus comme une multitude
innombrable et infinie... Le règne animal tout entier lui apparaissait
un lorsqu'il le considérait ainsi. Ainsi, considérant le règne végétal
tout entier, il conclut à son unité,..." .
I.2.4. Procédure descriptive et réduction phénoménologique
Ibn Thofail utilise les trois aspects de la réduction phénoménologique:
la procédure descriptive, l'intentionnalité et le processus noétique et
néomatique de la raison. Cette ressemblance qui anticipe Husserl est remarquable.
La première de ces trois réductions a été discuté quand on a
parlé du commencement radical de la philosophie. On peut désigner la première
étape de la pensée de Ibn Thofail comme celle de: "la réduction culturelle",
caractérisée par la destruction hypothétique chez Ibn Thofail de toutes
les variétés d'expressions culturelles et des croyances traditionnelles:
Hayy vit et grandit dans une île isolée, ce qui le sépare du monde et des
réalisations humaines. Husserl décrit l'étape initiale de sa réduction
phénoménologique comme une "déconnexion" de "toutes les variétés d'expression
culturelle, travail.. arts, sciences, les valeurs esthétiques de toutes
sortes et de toutes formes... les coutumes morales, les lois, et la religion"
. Les deux penseurs considèrent le telos de cette réduction comme la recherche
d'un affranchissement de la liberté de l'homme vis-à-vis toutes les croyances
traditionnelles et transphénoménales. Cette réduction laisse seulement
les choses immédiates données et exclue la croyance en une réalité métaphysique
indépendante.
Hayy commence alors sa procédure descriptive des phénomènes.
Cette procédure va le mener vers deux sortes de réductions phénoménologiques
que l'on peut appeler "réduction essentielle" et "réduction transcendantale.
Pour Husserl et Ibn Thofail, la base décisive de toute description
est la perception directe, qui commence par le simple fait de regarder
(observation). C'est ainsi que Hayy commence à voir la réalité des phénomènes,
n'émettant aucun doute sur la réalité du monde externe, et n'ayant aucune
suspicion concernant la réalité des quatre éléments, des étoiles, du feu,
des minéraux, des animaux. Hayy a tout simplement vu ces choses sous différents
angles et en a saisi la nature et le relations.
Le premier élément noétique qu'à distingué Hayy est la cause
de la mort de la gazelle; à travers laquelle il a ensuite perçu une essence
immatérielle partagée par toutes les gazelles. Hayy arrive a cette essence
par une simple description. Le point de départ de la description phénoménologique
des objets dirige donc vers la connaissance de leurs structures essentielles.
La méthode naturelle de Hayy est caractérisée depuis le commencement
par la subjectivité; qui exige la réflexion et l'appropriation intérieure
des résultats de sa recherche expérimentale. C'est pourquoi, il passe tout
de suite à l'essence de la gazelle et des choses; et à la raison d'être
de sa nostalgie (shawg) pour elles. Son attention s'est tournée des objets
particuliers à leur essence. Ces essence étaient "eidétiques", pour
emprunter un terme à Husserl. On observe ici la performance initiale de
la réduction essentielle de Hayy dans ses expériences.
Par conséquent, la réduction phénoménologique de Husserl, appelée
epoché n'est pas quelque chose de nouveau. Chaque mouvement de la
raison de Hayy en décrivant les phénomènes contenait une réduction des
objets naturels vers des types purs, des structures ou essences. C'est
pourquoi nous caractérisons ce mouvement de la pensée de Hayy comme la
réduction essentielle, qui est un pas dans la voie de la "purification"
du phénomène . Chaque essence nouvelle saisie par Hayy était accompagnée
par cette attitude: geler ou suspendre l'intérêt proprement naturelle,
et s'intéresser à l'essence elle-même.
Il est évident que la réduction essentielle de Hayy est semblable
à la rédaction eidétique de Husserl, qui traite de l'universalité contre
l'individualité. Nous pouvons constater ces considérations dans le texte
lui-même:
I.2.5. La révélation comme méthode épistémologique:
La révélation est reconnue par Ibn Thofail comme une autre méthode
pour l'acquisition de la connaissance. Il a consacré la dernière partie
de son traité à cette "méthode" et son harmonie avec la démonstration intuitive
de la mystique. En substance, la révélation n'est pas une méthode proprement
"logique", et se renforce elle-même en appelant à l'autorité qui est, selon
Ibn Thofail, la Parole de Dieu exprimée à travers les prophètes dans les
livres sacrés, qui contiennent la vérité sur le monde, la destinée de l'homme
et l'au-delà.
La révélation, au contraire des méthodes inductive et déductive
mentionnées auparavant, qui aident à renforcer la philosophie "scientifique",
est indépendante et ne donne pas une assistance philosophique. Le philosophe,
symbolisé par Hayy, ne doit pas utiliser la révélation pour promouvoir
ses acquisitions philosophiques. Et comme tout autre phénomène dans l'univers,
les faits de la révélation sont objets de l'investigation du philosophe.
Ibn Thofail découvre alors que la révélation contient la vérité car sa
source est trans-phénoménale, et que pour obtenir cette connaissance, on
a besoin d'une intervention d'en haut, de Dieu.
Les autres méthodes déjà considérées aident à passer des faits
de la nature vers l'Etre nécessaire, alors que la révélation descend de
Dieu vers l'homme. Les deux mouvements sont polarisés, mais contiennent
presque, d'après Ibn Thofail, les mêmes vérités. On peut ainsi trouver
chez Ibn Thofail cette notion des deux voies qui mènent à la même vérité,
pensée dominante de la philosophie médiévale.
Dans le cas de Hayy, nous notons que la connaissance intime des
choses, acquise par lui, trouve écho et confirmation dans la vérités révélées.
Les découvertes de la raison se trouvent être en harmonie totale avec les
données de la révélation:
"Açal ne douta point que toutes les traditions de sa Loi religieuse
relatives à Dieu, Puissant et Grand, à ses anges, à ses livres. à ses envoyés,
au jour dernier, à son paradis et au feu de son (enfer), ne fussent des
symboles de ce qu'avait aperçu à nu Hayy ben Yaqdhan. Les yeux de son coeur
s'ouvrirent, le feu de sa pensée s'alluma: il voyait s'établir la concordance
de la raison et de la tradition; les voies de l'interprétation allégorique
s'offraient à lui; il ne restait plus rien dans la Loi divine, rien de
difficile qu'il ne comprit, rien de fermé qui ne s'ouvrit, rien d'obscur
qui ne s'éclaircit: il devenait un de ceux qui savent comprendre"
"Il lui relata toutes les descriptions tracées par la Loi religieuse,...Hayy
ben Yaqdhan comprit tout cela, et n'y vit rien qui fut en opposition avec
ce qu'il avait contemplé dans sa situation sublime"
Ibn Thofail croit que quand on interprète les vérités révélées,
elles deviennent harmonieuses avec les vérités découvertes par la raison
qui est capable d'arriver à une certaine hauteur de vue sur les vérités
les plus élevées. Il constate aussi que la philosophie est au service de
la révélation parce que les prophètes ont communiqué ces vérités sous forme
de paraboles, symboles, métaphores et images . La cause de cette subordination
entre la révélation et la philosophie est que la religion essaie de guider
ses adhérents, chacun selon ses capacités; elle procure au peuple le "minimum
indispensable" de la vérité et reste indulgente avec eux: "Ce qui le faisait
tomber dans cette "illusion", c'est qu'il se figurait que tous les hommes
étaient doués d'un naturel excellent, d'une intelligence pénétrante, d'une
âme ferme. Il ne connaissait pas l'inertie et l'infirmité de leur esprit,
la fausseté de leur jugement, leur inconstance; il ignorait qu'ils sont
"comme un (vil) bétail, et comme plus éloignés de la bonne voie!"
.
Selon Ibn Thofail, les hommes ont des capacités différentes,
et chacun doit agir et comprendre selon les capacités que la nature lui
a prédisposées: "qu'il y a des hommes pour chaque fonction, que chacun
est apte à ce en vue de quoi il a été créé. "Telle a été la conduite de
Dieu à l'égard de ceux qui ne sont plus. Tu ne saurais dans la conduite
de Dieu trouver aucun changement" Ce passage nous indique comment
Ibn Thofail divise les chercheurs de la vérité en trois catégories:
1) Ceux dont la vie est fondée sur l'acquisition de la vérité à travers
la démonstration rationnelle (Hayy).
2) Ceux qui, par nature, sont capables, à travers l'interprétation
de la révélation, de saisir et de comprendre son sens interne, (Açal).
3) Ceux qui adhèrent au sens littéral de la révélation (Salaman, le
vulgaire).
"Lorsqu'il eut compris les (diverses) conditions des gens, et
que la plupart d'entre eux sont au rang des animaux dépourvus de raison..."
, c'est pourquoi ils ne peuvent pas du tout arriver à la vérité à travers
la philosophie, mais ils cherchent à la connaître par la voie des autorités;
c'est même inutile de les corriger ou de chercher à les convaincre, car
"ils prennent pour dieu leurs passions, pour objet de leur culte leurs
désirs, se tuent à recueillir les brindilles de ce monde, "absorbés par
le soin d'amasser, jusqu'à ce qu'ils visitent la tombe"; les avertissements
sont sans effet sur eux, les bonnes paroles sans action, la discussion
ne produit en eux que l'obstination; quant à la sagesse, nulle voie vers
elle ne leur est ouverte et ils n'y ont aucune part. Ils sont plongés dans
l'aveuglement, "et les biens qu'ils poursuivaient ont, comme une rouille,
envahi leurs coeurs". "Dieu a scellé leurs coeurs et sur leurs oreilles,
et leurs yeux s'étend un voile. Un grand châtiment les attend" .
Nous remarquons que Ibn Thofail retenait le principe de l'association
des méthodes dans l'examen philosophique des phénomènes. Pour lui la révélation
n'ajoute pas de dimensions nouvelles à la réalité, mais confirme les résultats
des autres méthodes d'investigation. Dans l'analyse finale, ces méthodes
conduisent Hayy à la compréhension des choses de la nature, de lui-même
et de son âme, de Dieu et sa création, l'univers.
"Nous raconterons dans la suite l'éducation (de Hayy) et les
progrès successifs par lesquels il parvint à la plus haute perfection"
.
C'est ce que nous allons traiter dans les points suivants.
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