PATRIARCAT  LATIN – JERUSALEM

 L’Église en  Terre Sainte

Engagement et Attentes des Chrétiens

 1. Introduction et Statistiques

En Terre Sainte et à Jérusalem même, nous sommes 13 Eglises et 13 chefs d’Eglises (trois patriarches, grec orthodoxe, latin, et arménien orthodoxe et 10 archevêques ou évêques). Six Eglises catholiques (latins, grecs catholiques, maronites, syro-catholiques, arméniens catholiques et chaldéens). Cinq Eglises orthodoxes et orthodoxes orientales (grecs, arméniens, syriens, coptes et éthiopiens). Deux Eglises protestantes (anglicans et luthériens). Toutes ces Eglises ont juridiction sur les trois pays : Palestine, Jordanie et Israël[1].

En Terre Sainte, à Jérusalem, il y a une présence importante qu’il faut signaler, celle du P. Custode de Terre Sainte, ou le supérieur provincial des Pères Franciscains, une présence qui remonte au 13e s. et qui est surtout reliée avec les Lieux Saints. Comme ordre et protocole, le Père Custode de Terre Sainte est à Jérusalem le 4e chef religieux après les trois Patriarches.

Tous les chrétiens dans ces trois pays sont dans les 400,000., (200.000 en Palestine et Israël et 200,000- en Jordanie), pour une population totale de 15 millions (cinq millions en Jordanie, trois en Palestine, et sept en Israël).

Dans mon exposé, je mentionnerai les traits communs à toutes nos Eglises. Mais pour pouvoir exposer les traits particuliers de chacune, il faudrait des voix de l’intérieur de chaque Eglise. Le sujet, par exemple, de l’Eglise grecque orthodoxe de Jérusalem avec tous les défis et difficultés auxquels elle fait face depuis la fin de l’empire ottoman et jusqu’aujourd’hui encore a besoin d’une voix de l’intérieur pour pouvoir en parler.

 

2. Eglise des Lieux Saints

 Première et principale caractéristique de l'Eglise de Jérusalem: elle est l'Eglise des Lieux Saints. Le Plan Pastoral[2], un plan commun pour les six Eglises catholiques depuis 2000, le fruit d’un Synode dans lequel toutes étaient engagés, dit dans l’Introduction : « Notre terre est bénie parce qu’elle est le lieu de la Révélation et de l’Histoire du salut. Elle est aussi et surtout la terre de l’Incarnation de Dieu, c’est-à-dire, l’espace sacré qui a vu le plus grand mystère de l’histoire de l’humanité, le mystère de Dieu qui a établi sa demeure parmi nous... C’est le jour de Pentecôte que ' naquit à Jérusalem la première communauté chrétienne'.

« Depuis ce temps, l’Eglise de Jérusalem, appelée avec amour 'la mère de toutes les Eglises', n’a cessé de poursuivre jusqu’aujourd’hui son pèlerinage en Terre Sainte, assurant dans la terre du Christ, durant 2000 ans d’histoire, une présence ininterrompue et féconde…

"Depuis les premiers siècles, notre Eglise a vécu en communion permanente avec l’Eglise universelle (elle l’est aujourd’hui encore à travers les divisions, les Eglises catholiques avec l’Eglise catholique universelle, les Eglises orthodoxes avec les Eglises orthodoxes du monde et de même pour les Eglises protestantes). Elle a beaucoup contribué dans la vie de l’Eglise dans divers domaines : dans celui de la liturgie qui naquit autour des Lieux Saints, de la vie religieuse et monastique qui se répandit dans nos campagnes et nos déserts, de la pensée et de la prédication surtout avec St Justin de Naplouse, St Cyrille de Jérusalem et St Jean Damascène, - rejoints au 20e siècle seulement  par la Bienheureuse Marie de Jésus Crucifié, une carmélite du Carmel de Bethléem, originaire de la Galilée (à Ibillin), et les deux Vénérables : Simaan Srouji (salésien) de Nazareth et Marie Alphonsine Danil de Jérusalem, fondatrice des Religieuses du Rosaire.

 

3. Une petite Eglise

L’Eglise de Jérusalem du point de vue humain est une petite Eglise. Malgré sa centralité et son importance, étant la terre des racines de tout le christianisme, elle n’a jamais été la grande Eglise. Elle a toujours porté en elle le mystère de Jésus-Christ non reconnu et non accueilli dans sa terre, il y a 2000 ans et aujourd’hui encore. Et la communauté actuelle des chrétiens est une communauté de témoins à Jésus dans sa terre.

Nous avons dit que tous les chrétiens dans les trois pays sont 400,000. pour une population de 15 millions. Autour de Jérusalem et dans tous les Territoires Palestiniens, les chrétiens sont 50,000. seulement. Et à Jérusalem même, ils sont 11,000. pour une population de 800,000. (250,000 palestiniens et 550,000. juifs). On peut remarquer aussi qu’en comparaison avec tous les autres pays arabes du Moyen-Orient, la présence chrétienne est la plus réduite en  Terre Sainte.

Durant l’histoire d’ailleurs, nous savons très bien que l’Eglise de Jérusalem ne fut jamais la première parmi les Eglises. L’évêque de Jérusalem durant les quatre premiers siècles était suffragant de l’archevêque de Césarée, alors capitale de la province romaine, et celui-ci à son tour dépendait du patriarche d’Antioche. Ce ne fut qu’au Ve siècle que le concile d’Ephèse en 431 donna à l’évêque de Jérusalem le titre et le rang de Patriarche. Il devenait ainsi dans l’Eglise universelle le 5eme patriarche, après Rome, Constantinople, Alexandrie et Antioche. A noter qu’il reste le dernier en liste et dans les protocoles jusqu’aujourd’hui. Une autre remarque du point de vue histoire : mis à part, la parenthèse Constantinienne (entre le 1Ve et le VIIe s), Jérusalem fut toujours un pays non chrétien.

            Ce fait d’être « petit » et humble aux yeux des hommes, a sûrement un rapport avec le mystère de la Rédemption et de la Croix qu’elle est censée porter le long des siècles.

"Eglise des Lieux saints, petite et peu nombreuse, elle est aussi une Eglise diversifiée : 13 Eglises, comme déjà mentionné, chacune ayant son histoire propre, sa pensée, sa spiritualité, sa langue, sa liturgie et ses traditions. Malheureusement cette variété s’est transformée avec le temps en une réalité de division et de séparation qui est cause de souffrances pour tous et porte atteinte à la crédibilité de notre témoignage.

"De plus, elle vit dans une société religieuse pluraliste où chaque religion (christianisme, judaïsme et islam) considère la Terre Sainte comme une partie intégrante de son identité humaine, culturelle, nationale et religieuse".[3]

 

           4. Eglise dans le conflit politique

L’Eglise de Jérusalem vit aujourd’hui dans un pays où le conflit entre Palestiniens et Israéliens dure depuis plus de cent ans. Commencé à la fin du XIXe s., il dure encore. Il est vrai que toutes nos Eglises vivent elles aussi en nos pays arabes du Moyen-Orient, en Iraq surtout, une période d’instabilité politique et économique. Nos pays sont en effet bien loin d’avoir atteint ou assuré la vraie liberté à leurs citoyens, et c’est pourquoi, ils sont passés ou passeront encore par des moments de troubles et de violence. Mais la Terre Sainte est aujourd’hui, d’une façon particulière, une terre où il y a la haine et la mort. Il y a la torture de milliers de prisonniers, la démolition des maisons, la confiscation des terres etc…. Un journal arabe, à Nazareth, Al-Ittihad, du 15 avril 05, dit que le tiers des Palestiniens est passé par les prisons israéliennes depuis 1967 jusqu’aujourd’hui[4]. C’est une population qui vit donc non seulement dans des cantons, mais dans des prisons politiques ou dans des villes assiégées devenues elles aussi de grandes prisons.

            Or de cette population de prisonniers l’Eglise, i.e. tout chrétien, fait partie. Car l’Eglise dans ce conflit a toujours été partie des souffrances humaines : occupation, privation de la liberté, les murs, les villes-prisons, le prix à payer pour récupérer la liberté,  le prix du sang, la vie, les prisons, les tortures, comme les difficultés générales de la vie directement causées par le conflit. C’est dans cette situation que le chrétien essaie de vivre en chrétien et en Eglise. La fermeture de la ville de Jérusalem depuis 1993, et aujourd’hui le siège imposé à toutes les villes palestiniennes rendent, d’une part, la vie quotidienne de tous, chrétiens comme musulmans, difficile, mais aussi la vie religieuse comme telle, empêchant la liberté de mouvement pour toute activité ou rencontre religieuse. De même que l’accès aux Lieux Saints devient interdit, sinon avec des permis des autorités militaires israéliennes. Le mouvement des curés et des divers pasteurs pour assurer leur ministère religieux est rendu difficile: attente pendant des heures sur les barrières militaires avant de passer; la peur de passer ou de ne pas passer; les humiliations. Un de nos curés a vu sa maman qu’il accompagnait à l’hôpital de Bethléem à Jérusalem mourir devant lui en attendant, sur la barrière militaire, que le soldat lui fasse signe d’avancer.

Cette année, pour la Semaine Sainte, des centaines de permis militaires furent donnés, le jour des Rameaux, et le jour du Vendredi-Saint pour le Chemin de Croix et un grand nombre de fidèles a pu venir des paroisses des Territoires Palestiniens. Mais c’est toujours avec permis. Et nous disons qu’il n’est pas normal d’avoir besoin de permis militaires pour pouvoir prier. Quant à nos fidèles en Jordanie, les mêmes circonstances de conflit les empêchent de se rendre à Jérusalem pour y prendre part à n’importe quelle activité religieuse. L’accès à Gaza est également particulièrement difficile : La semaine de Pâques, nous n’avons pas pu obtenir le permis pour un prêtre pour se rendre à Gaza durant la Semaine Sainte et la fête de Pâques.

Un conflit qui rend la vie quotidienne et la vie religieuse difficile. Il rend aussi l’avenir des enfants peu sûr. Ce qui fait naître d’un côté une volonté de survivre et de résister malgré les difficultés, d’où la formation de groupes chrétiens au niveau national, en même temps qu’une pastorale d’ensemble pour mieux vivre ce temps difficile; mais, d’un autre côté, cela provoque aussi l’émigration de certains.

Le maire de Bethléem, dans une interview donnée le 15 avril passé, rappelait la difficulté de la vie quotidienne. Bethléem est devenue, avec l’arrêt du tourisme[5], comme une ville déserte et morte. Il a parlé de 3,000- chrétiens, sur un total de 30,000. dans la région de Bethléem, qui ont émigré depuis l’an 2000, à cause l’instabilité politique et économique générale du pays. - Dans la même interview, le maire parle également de 4,500- musulmans qui ont quitté Bethléem. C’est pour dire que tout le monde émigre : chrétiens comme musulmans. Toutefois le nombre des chrétiens est tellement faible que le départ d’un seul a son importance sur le nombre comme sur l’avenir des chrétiens en Terre Sainte. Nos chiffres en général sont stables avec une légère croissance : le surplus, la croissance normale émigre. A Bethléem, par exemple, il y a aujourd’hui  30,000- habitants, dont un peu plus du tiers sont chrétiens (dans les 13,000). En 1948 les chrétiens à Bethléem étaient six mille pour un total de 8,000- habitants.

 

5. Eglise, Etat et société

Comme partout dans le Moyen-Orient, l'Eglise est présente dans la société par ses œuvres : dans les domaines de l’éducation, de la santé et des œuvres sociales. L’éducation religieuse, chrétienne ou musulmane, est obligatoire, dans toutes nos écoles chrétiennes, pour tous les élèves, chacun selon sa religion. Dans les écoles du gouvernement, en Palestine, l’Autorité Palestinienne a demandé aux différentes Eglises de créer un Comité œcuménique afin de composer un nouveau manuel de catéchisme. Ce Comité, qui s’est mis au travail, il y a six ans, a publié jusque maintenant le manuel pour 10 classes. Cette année les deux derniers seront publiés. Ce manuel devient ainsi obligatoire dans les Ecoles de l’Etat comme dans les écoles privées. En Jordanie, des directives furent données, il y a une dizaine d’années, aux écoles de l’Etat, afin d’y assurer l’éducation religieuse chrétienne aux élèves chrétiens. Pour le moment, manque de manuel jordanien propre, perplexité dans le ministère, obstacles mis par certains directeurs des écoles, les directives ne sont pas encore appliquées. Elles le seront peut-être un jour.

En Palestine comme en Jordanie, il y a une présence chrétienne dans la vie publique, un peu comme partout au Moyen-Orient. En Palestine, les chrétiens sont présents dans les divers partis politiques, et dans la résistance à l’occupation israélienne également. Il y a eu parmi eux des prisonniers et des morts. En Israël, vu les conditions politiques particulières, et les pressions pragmatiques de la vie quotidienne, une certaine perplexité se manifeste en ce qui concerne l’engagement dans la vie publique.

En Palestine des groupes chrétiens sont en train de naître, comme nous l'avons déjà dit, sentant devoir répondre à certaines situations en tant que chrétiens. Les traits suivants sont communs à ces groupes : le premier, ils sont œcuméniques; le deuxième, ils ont la volonté d’agir dans la société en tant que chrétiens; le troisième, ils gardent une ouverture et une coordination sûre avec toute la réalité palestinienne, musulmane ou chrétienne, loin de tout isolement confessionnel.

En Jordanie, les rapports avec l’Etat, avec les divers ministères selon les activités diverses de l’Eglise, sont des rapports normaux, et même amicaux. Nous avons nos écoles, nous construisons nos églises, nous avons nos tribunaux ecclésiastiques. Il faut dire aussi que nos grands rassemblements sont discrètement surveillés par la sécurité.  Le Synode des Eglises catholiques de Terre Sainte avant l'an 2000 a créé des peurs et des malentendus avec la Sécurité jordanienne. Plusieurs fidèles engagés dans les activités du Synode furent interrogés. Le Prince Régent, en ce temps-là, le prince Hassan, intervint plus d’une fois pour une meilleure compréhension de l’événement synodal…. Mais les peurs survécurent.

En Jordanie, au parlement il y a un nombre fixe de députés chrétiens pour les régions qui comptent une population chrétienne importante. Au gouvernement, il y a normalement un ou deux ministres chrétiens. Parmi les sénateurs également les autorités veillent à ce qu’il y ait des personnalités chrétiennes. Il en est de même en Palestine pour le parlement et le gouvernement, de même que dans les structures de l’OLP.  En Israël, il y a actuellement, sur 15 députés arabes, deux qui sont chrétiens. Cette présence, à la différence d’avec la Jordanie et la Palestine, n’est pas toujours garantie; car elle dépend de l’appartenance aux divers partis politiques et des structures internes des partis.

Les rapports entre l’Eglise et l’Etat en Israël sont également normaux, en ce qui concerne l’existence de l’Eglise et ses activités diverses. La tension existe dans les Territoires Occupés palestiniens, où l’Eglise exprime des points de vue différents et même opposés à ceux de l’Etat, en ce qui concerne le conflit entre Palestiniens et Israéliens, parlant pour les pauvres et les opprimés, pour leur libération, condamnant l’Occupation, le Mur, l’état de siège actuellement imposé etc… Il y a eu, à ce sujet, depuis 1988 et jusqu’aujourd’hui, des déclarations et parfois des actions communes au nom des 13 chefs d’Eglises. Cette position face au conflit, provoque certes des rapports plus ou moins tendus avec l’Etat.

 

6. Relations islamo-chrétiennes

En ce domaine aussi, en Jordanie, en Palestine et dans la société arabe en Israël, ces relations sont un peu comme partout dans les pays arabes du Moyen Orient. Au niveau des Constitutions, il est parlé, à la fois, de l’égalité de tous les citoyens et de l’Islam comme religion d’Etat. Les rapports de l’Eglise avec les autorités civiles et religieuses sont bons et respectueux dans les deux sens. De même au niveau du peuple, il y a collaboration dans les différents domaines de la vie. Des incidents peuvent arriver, toute sorte d’incidents, provoqués par une cause ou l’autre, arrivent et créent parfois des tensions. Mais le gouvernement veille à ce que ces incidents ne dégénèrent pas et trouvent une solution le plus vite possible. Les cas difficiles sont les cas qui dépendent des lois religieuses, par exemple dans le cas de mariages mixtes entre les deux religions et dans le cas des mineurs lorsque le père, chrétien, change de religion, changement qui par ailleurs n’est presque jamais par conviction religieuse, mais souvent intéressé, poussé par le désir de se libérer d’un mariage devenu difficile. En ce cas les mineurs doivent suivre la religion du père…Cela provoque des tensions des deux côtés, chrétiens et musulmans. Et jusqu’aujourd’hui, une solution vraie et équitable n’existe pas. Les cas sont traités chacun à part d’une façon ou de l’autre. Parfois on réussit à contourner l’inflexibilité de la loi religieuse. D’autres fois cela est impossible et la famille doit subir son drame. Dans les cas de mariage mixte ou de changement de religion, il arrive parfois aussi, qu’il faille partir, laisser son pays et aller chercher une autre société pour pouvoir y continuer sa vie. En Jordanie, on note, dans certaines universités, un prosélitisme de jeunes musulmans essayant de faire des conversions parmi les étudiants chrétiens. Les sectes américaines de leur côté poursuivent également un prosélitisme en sens inverse. 

A Bethléem, depuis les années 1988, il y a un centre de rencontre entre musulmans et chrétiens  qui s'appelle Al-Liqa': il organise des conférences régulières et tient un congrès de trois jours chaque année sur des thèmes communs de dialogue. En Palestine, en outre, la situation de conflit et la succession des événements met en contact fréquent les autorités religieuses chrétiennes et musulmanes.

Un groupe fondé en 2001 par l'initiative de l'Archevêque anglican de Canterbury, Lord George Carey, a pu réunir un groupe de chefs religieux musulmans, chrétiens et juifs de la Terre Sainte. Ce groupe accueilli favorablement par les chefs politiques fut invité par le Président Moubarak d'Egypte à tenir sa première rencontre à Alexandrie, où le sheikh d'el Azhar, Tantawi, a participé aussi. Ce groupe vit toujours et tient des rencontres régulières. Il essaie de réfléchir sur le conflit lui-même, sa définition et ses causes, dans l'espoir d'arriver à une vision de justice et de paix qui puisse contribuer à la paix voulue.

En Jordanie, la Fondation Al-al-Bayt, a tenu des rencontres régulières avec le Conseil Pontifical pour le Dialogue Interreligieux à Rome, de même que l’université Al al-Bayt a été fondée pour encourager l'étude des religions comparées et promouvoir le dialogue.

Après le 11 septembre le Roi Abdallah II a prêté une attention spéciale à la présence chrétienne en Jordanie. Il a convoqué une réunion spéciale des personnalités chrétiennes politiques et religieuses, et leur dit deux choses : un, sa préoccupation pour l’émigration des chrétiens, surtout de Jérusalem. Deux, la responsabilité des chrétiens jordaniens dans cette période de l’histoire où les relations mondiales entre chrétiens et musulmans passent par des graves tensions. Il a voulu que la société jordanienne, et surtout les chrétiens jordaniens, donne, à ce sujet, un témoignage en sens contraire.

Sur ces rapports nous avons publié à Jérusalem, un document[6] avec un groupe de théologiens de Jérusalem, qui a traité trois points : violence et terrorisme, rapport avec le judaïsme et relations musulmanes chrétiennes. Sur ce dernier sujet, il est dit :

« Deux principes règlent nos relations entre Musulmans et Chrétiens arabes en Terre Sainte: Premièrement, tous, Chrétiens et Musulmans, nous appartenons à un seul peuple; nous partageons la même histoire, la langue, la culture et la société. Deuxièmement, chrétiens arabes, nous sommes appelés à être les témoins de Jésus-Christ dans notre société arabe et musulmane ».

Et sur la réalité vécue, le document dit : "Dans la vie quotidienne, bien que les relations entre chrétiens et musulmans soient en général bonnes, nous sommes pleinement conscients des difficultés et des défis auxquels nous sommes confrontés: ignorance et préjugés réciproques, un vide d’autorité qui produit l’insécurité, une discrimination qui tend vers l’islamisation dans certains mouvements politiques, menaçant ainsi non seulement les chrétiens mais aussi de nombreux musulmans désireux d’une société ouverte. Quand l’islamisation constitue une violation de la liberté des chrétiens, nous insistons sur la nécessité de respecter notre identité et notre liberté religieuse. Cette complexité est parfois exploitée à des fins politiques pour diviser la société. Cependant par le dialogue et par d’autres initiatives, chrétiens et musulmans, nous sommes appelés à collaborer pour la construction d’une société commune basée sur le respect mutuel et des responsabilités réciproques".

"Dans cette situation, nous cherchons à aider nos fidèles arabes qui sont la majorité de notre troupeau, à intégrer et à vivre la complexité de leur identité comme chrétiens, comme arabes et comme citoyens, en Jordanie, Palestine et Israël. Le fait que les chrétiens soient peu nombreux ne signifie pas qu’ils n’ont pas d’importance ou qu’ils doivent se laisser aller au découragement. Nous encourageons tous nos fidèles à prendre leur place dans la vie publique et à contribuer en tout domaine à la construction de la société".

 

7. Les relations œcuméniques

Les rapports entre les diverses Eglises sont bons : les chefs se rencontrent fréquemment, pour faire face à des questions communes, pour réfléchir ensemble, pour adresser des messages en commun pour Noël ou Pâques ou d’autres occasions importantes. Pour l’an 2000, il y eut une Lettre Pastorale commune signée par  les 13 chefs d’Eglises, adressé à nos fidèles et au monde[7]. En 1993, un document sur la Signification chrétienne de Jérusalem fut publié portant toutes nos signatures ensemble[8]. L'an passé, 2004, nous avons eu une journée de prière et de méditation sur des textes de l’Evangile et des Actes des Apôtres.

            De plus, les Eglises de Terre Sainte et de Jordanie font partie du Conseil des Eglises du Moyen-Orient, qui a un bureau à Amman et s’occupe surtout des Réfugiés Palestiniens, en plus d'activités œcuméniques: semaine de prière, rencontre des pasteurs ou curés… A Jérusalem, aussi, il y avait un bureau. Aujourd’hui, il est encore en formation. La semaine de prière pour l’unité est bien vécue par toutes les Eglises, excepté le Patriarcat grec orthodoxe qui se tient au principe suivant : nous ne sommes pas unis, nous prions donc tous pour l’unité, et tant que nous ne sommes pas unis, chacun prie seul dans son Eglise. Avec cela, nous tenons nos rencontres comme chefs d'Eglises dans ce même Patriarcat et tous y sont bien accueillis.

Dans les diverses paroisses, l’attitude œcuménique dépend des dispositions personnelles des curés. En général, sauf rares exceptions, il existe une acceptation commune réciproque et des rencontres dans diverses circonstances qui imposent à tous de devenir plus ‘grand’ que l’esprit de séparation, et de réaliser l’unité dans le commandement de l’amour fraternel en attendant que l’union se fasse au plan juridique et théologique.

A Jérusalem, il faut parler du Statu Quo, une législation qui régit les rapports entre les Eglises dans les Lieux Saints, surtout la Basilique de la Nativité à Bethléem et celle de la Résurrection à Jérusalem. ‘Statu Quo’ veut dire littéralement : toute chose reste comme elle est. Le statu quo est né dans le traité international de Paris en 1856, après la guerre de Crimée (1854-1856), entre la Turquie et la Russie d'une part, la Grande Bretagne et la France, d'autre part. Ce traité fut confirmé une deuxième fois par le traité de Berlin en 1878, après une autre guerre, celle des Balkans. Une des raisons de ces deux guerres fut précisément des différends sur les Lieux Saints entre Orthodoxes soutenus par la Russie et catholiques soutenus par la France. Faute de règlement définitif, ces Etats responsables ont créé le Statu quo: chacun reste là où il est et continue à faire ce qu’il a fait jusqu’aujourd’hui. Ce qui crée un état d’alerte permanente chez tous pour surveiller tout détail de chaque cérémonie, de peur de perdre un droit ou de laisser l’autre partie gagner de nouveaux droits. Les trois propriétaires de ces Lieux Saints sont : le Patriarcat Grec Orthodoxe, le Patriarcat Arménien Orthodoxe et les catholiques latins  représentés par la Custodie de Terre Sainte, soit les PP. Franciscains, mandatés par le Saint-Siège pour la garde des Lieux Saints. Trois autres communautés ont droit d’usage sans le droit de propriété : ce sont les Coptes, les Syriens et les Ethiopiens. Aucun travail de maintien ou d’embellissement ne peut se faire sans le consentement des trois propriétaires. Si les trois n’arrivent pas à un accord, c’est à l’autorité civile de prendre les mesures nécessaires pour effectuer les travaux requis. Dans ce domaine, il y a parfois tension entre les communautés, et parfois aussi scandale. Depuis deux années, par exemple, est né un différend entre le Patriarcat Grec et le Patriarcat Arménien au sujet du rite du Feu Sacré, le samedi saint. Et cela n’est pas encore résolu. D’autres difficultés sont pendantes avec la Custodie et avec les Syriens orthodoxes. Les deux patriarches et le Père Custode, ou leurs représentants, se rencontrent en général, et essaient de résoudre les problèmes. Parfois la querelle elle-même devient partie du Statu Quo et le signe d’un droit en suspens non encore reconnu.

 

8. La vie Pastorale

La vie pastorale dans les Eglises catholiques est régie par le Plan Pastoral, qui a été le fruit du Synode vécu entre 1993-2000. Les six Eglises catholiques y ont participé. Ce fut un essai de renouveau, d’une marche ensemble. Certaines mesures concrètes dans la vie commune interrituelle sont devenues désormais une tradition : une retraite spirituelle interrituelle annuelle au début de Juillet de chaque année; un Conseil Presbytéral interrituel et un comité pastoral catholique interrituel, composé de 72 personnes, clergé, religieux, religieuses et laïcs, de tous les diocèses, dans les trois pays, Jordanie, Palestine et Israël, pour planifier et coordonner le travail pastoral.

Le Plan Pastoral fruit d’une réflexion commune des Eglises, tant clergé que religieux et laïcs, a 16 chapitres sur les principaux thèmes, répartis sous trois idées principales : I. fidèles au Christ (catéchèse, liturgie et vie spirituelle), II. co-responsables dans l’Eglise (communion dans l’Eglise, place des religieux et religieuses, la famille, la paroisse, les laïcs, l’école, collaboration entre les Eglises catholiques, la marche vers l’unité chrétienne, l’œcuménisme), III. témoins dans la société (relations avec les autres religions, présence chrétienne dans la vie publique, présence dans le monde de la souffrance, rôle des moyens de communication dans la mission de l’Eglise).

Vu les développements politiques dans les trois pays où se trouvent nos diocèses, l’action pastorale prête une attention particulière à l’engagement dans la vie publique, en tant que chrétien et en tant que citoyen, évitant une fermeture confessionnelle et gardant une ouverture sur toute la réalité humaine de nos sociétés.

 

9. Conclusion

Les chrétiens en Terre Sainte, ont des traits communs avec les chrétiens dans tous les pays arabes du Moyen-Orient. Rapport avec l’Etat et la société, rapport avec l’Islam, relations œcuméniques. Et des traits propres : le fait d’être l’Eglise mère, la terre des racines chrétiennes. Le fait d’être l’Eglise des Lieux Saints de la Rédemption. D’autres traits particuliers en ce qui regarde les pierres vivantes : une Eglise dans le conflit entre Palestiniens et Israéliens, en en subissant et en partageant tous les sacrifices et les souffrances humaines. Une Eglise qui a fait un synode des Eglises catholiques et ne cesse de nourrir des ambitions pour plus de coordination et d’unité. Une Eglise, l’unique dans le monde arabe et même dans le monde, qui coexiste avec le judaïsme comme religion et comme Etat, et qui porte face à cette réalité un double devoir de dialogue et d’action pour la justice et la réconciliation.

Avec toutes les Eglises du Moyen-Orient nous regardons vers un avenir nouveau que nous avons le devoir de préparer : plus de liberté dans nos sociétés, plus de dialogue entre nos religions, plus d’œcuménisme entre nos Eglises, plus de fraternité et plus d’amour en attendant la fin des divisions théologiques et juridiques. Un avenir de chrétiens laïcs conscients de leurs devoirs dans leurs sociétés, acceptant toutes leurs sociétés avec toutes leurs difficultés, limites, pressions et contradictions. Des laïcs conscients que l’avenir non seulement de l’Eglise, mais aussi de nos sociétés, se fait aussi par nous, quelque soit notre présence numérique. C’est à la fois un devoir et un droit.

L’émigration des chrétiens comme de tous par ailleurs restera un phénomène partiel, à côté des chrétiens qui restent et prennent part à la reconstruction.   Le Conseil des Eglises du Moyen-Orient est une expérience déjà acquise pour la collaboration de toutes les Eglises afin d'assurer l'échange des expériences, et une réflexion commune sur le présent comme sur l'avenir des chrétiens et leur rôle dans leurs diverses sociétés au Moyen Orient. Car, comme le dit la 2e lettre des Patriarches Catholiques d'Orient sur la Présence chrétienne[9], notre présent et notre avenir dépend de notre capacité de nous écouter mutuellement et de voir et agir ensemble. Il est vrai que la maturation imposée par le cours de l'histoire est plus forte souvent que nos initiatives. Mais il est très dangereux de remettre notre avenir à la libre évolution de l'histoire dans nos régions et nos Eglises. Il faut plutôt prendre en main notre avenir et contribuer à sa création. Car être chrétien c'est une vocation à créer l'histoire avec Dieu le maître de l'histoire. Ainsi nous resterons des Eglises qui peuvent nourrir l'espérance de nos fidèles et préparer un meilleur avenir pour eux et pour toutes nos sociétés.

L’Église en  Terre Sainte, Engagement et Attentes des Chrétiens. Le premier défi auquel nous avons à faire face est: comprendre et accueillir notre vocation, celle d'être chrétiens et témoins à Jésus dans sa terre. Avec cette conscience et cet accueil, faire face au conflit qui est en train de démolir la personne humaine dans sa dignité, palestinienne ou israélienne, plus importante aux yeux de Dieu que tous les sanctuaires de pierre qui remplissent partout notre terre sainte. Tâche difficile, qui demande une foi profonde et des qualités humaines qui donnent au chrétien le courage de prendre sa place dans le conflit comme citoyen  et comme chrétien. Pour cela, pour servir notre société, pour aider à la naissance de nouvelles sociétés, car l'Eglise est pour le service de l'humanité, et de toute personne humaine, le second défi pour les chrétiens est de pouvoir coordonner une action commune au-delà des divisions et des confessions différentes. Pour pouvoir faire cela aussi, le défi fondamental reste une véritable catéchèse des grands et des petits, afin que chacun se sente dans le cœur de l'Eglise et vive comme tel. Le Plan Pastoral, pour les Eglises Catholiques, dans ses seize chapitres, a tracé un chemin que nous pourrions tous, chrétiens de Terre Sainte, essayer de suivre et de vivre ensemble, afin de nous régénérer, d'agir et de donner à nos sociétés ce qu'elles attendent de nous.

 

                                                                        + Michel Sabbah, Patriarche

Beyrouth, 18 mai 2005.


 

[1] Le Patriarcat Grec Orthodoxe couvre ces trois pays, avec juridiction sur le Mont Sinaï. Le Synode compte 18 évêques, la plupart résidant à Jérusalem, et cinq résidant à : Nazareth, Akko, Gaza, Amman et Karak en Jordanie.

Le Patriarcat Latin couvre ces trois pays plus Chypre. Avec le patriarche, il y a quatre évêques auxiliaires et vicaires patriarcaux, un à Jérusalem, le deuxième à Nazareth pour Israël, le troisième à Amman pour la Jordanie, le quatrième pour la Communauté d’expression hébraïque. A Chypre il y a en outre un vicaire patriarcal non évêque.

L’Eglise melkite a un diocèse indépendant dans chacun des trois pays, un vicaire patriarcal à Jérusalem, un évêque en Israël et un en Jordanie.

L’Eglise catholiques maronite a un évêque pour Israël qui est à la fois vicaire patriarcal à Jérusalem et évêque pour la Jordanie. Les syro-catholiques et les arméniens catholiques ont  un évêque qui est vicaire patriarcal pour les trois pays.

Le Patriarcat arménien orthodoxe couvre la Palestine et Israël. Il a en outre un évêque résidant à Amman pour la Jordanie.

                Les autres églises orthodoxes (syriens, coptes et éthiopiens) ont chacun un seul évêque responsable pour les trois pays. Il en est de même pour les deux Eglises protestantes, anglicans et luthériens.

               

[2] Le Plan Pastoral Général est le fruit du Synode diocésain des Eglises Catholiques de Terre Sainte, tenu entre 1993-2000. Il est publié en arabe, français, italien et anglais par l’Assemblée des Ordinaires Catholiques de Terre Sainte, à Jérusalem, en l’an 2000.

[3] Ibid.

[4] Le journal donne les détails suivants pris à un rapport publié par le Comité pour les Prisonniers (Nadi-l Asir) : Depuis l’an 2000, 40,000- Palestiniens ont  été faits prisonniers. Il en reste aujourd’hui 8000 encore dans les prisons. 3,000. enfants ont été arrêtés dont 350 encore dans les prisons, et 500 femmes dont 120 encore dans les prisons. 150 prisonniers ont été tués sans jugement immédiatement après leur arrestation

[5] Depuis deux ans, le pèlerinage a repris, grâce aux appels réitérés et communs de tous les chefs des Eglises à Jérusalem et grâce à la réponse de certaines conférences épiscopales. Cette année 2005, l’afflux des pèlerins est devenu presque normal.

[6] Réflexions sur la présence de l’Eglise en Terre Sainte, Jérusalem, le 3 déc. 2003

[7] Message des Patriarches et des Chefs des communautés chrétiennes à Jérusalem à l’occasion du Grand Jubilé de l’an 2000 – Bethléem, 4 décembre 1999.

[8] Mémoire des Patriarches et des Chefs des communautés chrétienne à Jérusalem sur la Signification de Jérusalem pour les Chrétiens – Jérusalem, 4 novembre 1994.

[9] Présence chrétienne en Orient, Témoignage et Mission. – Pâques 1992.

 

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