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3ème lettre pastorale des Patriarches Catholiques d'Orient : Ensemble devant Dieu pour le bien de la personne et de la société (1994)

Publié le: April 27 Thu, 2017

3ème lettre pastorale des Patriarches Catholiques d'Orient : Ensemble devant Dieu pour le bien de la personne et de la société (1994) Available in the following languages:

MESSAGE DES PATRIARCHES CATHOLIQUES D’ORIENT

Noël 1994 ENSEMBLE DEVANT DIEU POUR LE BIEN DE LA PERSONNE ET DE LA SOCIETE  La coexistence entre musulmans et chrétiens dans le monde arabe  Troisième Lettre Apostoliques des Patriarches Catholiques d’Orient  adressée à leurs fidèles, En Orient et dans la Diaspora

INTRODUCTION

Vœux de Noël

  1. A nos frères les évêques, les prêtres, les diacres, et à nos fils, les religieux, religieuses et laïcs, de tous nos diocèses, de tous les pays arabes et de la diaspora. A vous tous la paix de notre Seigneur et Maître Jésus-Christ. En lui s’est manifestée la gloire de Dieu dans le mystère de son Incarnation et par sa naissance Il a annoncé la paix à tous les hommes: “Gloire à Dieu au plus haut des cieux et paix aux hommes objets de sa complaisance” (Lc 2: 14). Ce cantique des anges, entendu par les simples bergers, la nuit de la naissance du Seigneur, ne cesse de retentir dans nos cœurs et dans toutes nos liturgies de Noël.

Une nouvelle lettre pastorale

  1. Nous nous adressons à vous une nouvelle fois, frères et fils bien-aimés, nous les Patriarches Catholiques d’Orient, à l’occasion de Noël, dans une lettre pastorale commune, qui a pour sujet la coexistence entre chrétiens et musulmans en Orient. Cette coexistence est voulue par Dieu comme un lieu de rencontre, d’échanges et de collaboration. Nous avons tracé dans notre lettre précédente les grandes lignes de la mission du chrétien et de son témoignage dans le monde arabe. Cette nouvelle lettre, nous la consacrons au bien de nos fidèles et de nos sociétés, pour une réflexion plus profonde sur les relations fraternelles qui doivent unir chrétiens et musulmans. Ce sujet, objet-même de nos longues discussions durant la 3ème session de notre Conseil tenue à Amman en Mai 1993, est en effet d’une grande importance, pour nous, nos pays et le monde entier.

Promouvoir la coexistence

3. De nombreuses raisons nous invitent à étudier ce sujet. La principale provient de ce que nos relations avec l’Islam et les Musulmans constituent un aspect spécifique et fondamental de l’identité de nos Eglises, dans le cadre de l’Eglise universelle. En effet, notre coexistence avec les musulmans n’est pas un accident dans notre vie. Elle est au contraire au centre de notre témoignage évangélique dans cette région du monde qui nous est chère. C’est pourquoi, il faut qu’elle reste le centre de notre préoccupation, de notre réflexion et de notre engagement. Nous rappelons ce que nous avons déjà dit dans notre précédente lettre: “Notre dialogue est d’abord un dialogue avec nos frères musulmans. Notre vie en commun au cours de longs siècles représente une expérience fondamentale et sans retour. Elle fait partie de la volonté de Dieu sur nous et sur eux”. Nous voudrions donc faire tout notre possible pour promouvoir cette coexistence, ouvrir de nouveaux horizons et nous engager dans de nouvelles voies que requièrent les multiples changements et les défis actuels, sur le plan local et mondial.

Dans le monde d’aujourd’hui

  1. De plus, le monde aujourd’hui ne cesse de tendre vers la rencontre et la mondialisation. Ceci implique à la fois des espoirs, de nouvelles possibilités, des difficultés et des tensions. Vatican II a dit de ce phénomène: “Parmi les principaux aspects du monde d’aujourd’hui, il faut compter la multiplication des relations entre les hommes que les progrès techniques actuels contribuent largement à développer”. Et il ajoute: “Toutefois le dialogue fraternel des hommes ne trouve pas son achèvement à ce niveau, mais plus profondément dans la communauté des personnes, et celle-ci exige le respect réciproque de leur pleine dignité spirituelle”. Les religions jouent sans aucun doute, dans cette étape de l’histoire, un rôle particulier et efficace, peut-être même déterminant, en ce qui concerne l’augmentation incessante de ces relations entre les divers groupements humains. Il n’est pas exagéré de dire que la coexistence entre les hommes du 3e millénaire de notre histoire dépendra de la rencontre positive et constructive entre les fidèles des différentes religions en général et ceux des deux religions, chrétienne et musulmane, en particulier. Nous sommes donc invités, en tant qu’Eglises vivant chaque jour au contact des musulmans, à jouer un rôle dans ce domaine et à mettre notre expérience vivante, spécifique et séculaire au service de toutes les personnes de bonne volonté qui recherchent, dans le monde d’aujourd’hui, des voies pour une coexistence animée d’échanges sincères et positifs entre les créatures de Dieu et sur toute la terre de Dieu.

Solidaires avec tout homme dans nos sociétés et nos pays

  1. Notre monde arabe vit aujourd’hui une situation de “parturition difficile au niveau de la civilisation. C’est un monde qui est en recherche de lui-même, d’une forme pour son existence et d’une place dans le monde d’aujourd’hui. Cela doit lui permettre d’être un élément positif dans l’engendrement d’une civilisation mondiale et la consolidation de la stabilité et de la paix, selon une participation commandée par l’authenticité de son identité et la singularité de son héritage. Cette recherche se fraie un chemin à travers de profonds changements sociaux, géopolitiques, économiques et culturels, et au milieu de difficultés nombreuses, intérieures et extérieures. Cela fait que cette parturition difficile comporte des hauts et des bas, des progrès et des arrêts”. Au milieu de ces défis et tensions, de ces espoirs et de ces attentes, nous n’avons pas le droit, nous, chrétiens du monde arabe, d’être des spectateurs. Nous ne voulons pas non plus parler seulement de nos craintes et de nos interrogations. Nous voulons, avant tout, affirmer que nous partageons sincèrement les souffrances de nos pays en ces moments décisifs et exprimer notre profonde solidarité avec tout homme dans notre région “assailli de tout côté par les épreuves, au point qu’il vit toujours à l’enseigne de la souffrance et suit un interminable chemin de croix”. Voilà l’homme avec lequel nous voulons marcher ensemble, à la recherche d’une voie digne de l’humanité, afin d’atteindre une coexistence profitable à toute personne humaine dans notre monde arabe et dans le monde entier.

Le réveil religieux, ses dangers et ses potentialités

  1. Parmi les échanges culturels historiques actuels, nous remarquons sur le plan local et mondial, un réveil religieux évident dans les différentes sociétés humaines. Ce réveil comporte, d’un côté, des potentialités capables de ranimer les forces spirituelles, dans un monde souffrant aujourd’hui d’un vide spirituel mortel qui dépouille la personne humaine de ce qu’elle a de plus sublime dans son humanité; et de l’autre, il comporte équivoque et ambiguïté, bien plus encore, des manifestations de fanatisme et d’agressivité. Cela invite tout le monde à s’arrêter longuement et à réfléchir attentivement, adoptant une attitude de sérénité mentale et de tranquillité spirituelle afin de faire de ce réveil religieux un élément positif, capable de faire face aux difficultés et aux problèmes dont souffrent, dans tous les domaines, le monde en général et le monde arabe en particulier. Une attitude religieuse saine pourrait être un élément positif pour guider notre histoire contemporaine, si la religion retournait à ses sources pures, loin des tendances sectaires et agressives. Le retour aux sources ne doit pas devenir fixisme rigide, ni la pratique religieuse un fanatisme déformant la religion et le croyant. L’instabilité des situations sociales, politiques, économiques, culturelles et le déséquilibre dans l’application du droit et de la justice dans le même peuple, ou parmi les peuples et les Etats, invitent toutes les forces religieuses et spirituelles à joindre leurs efforts afin d’assumer leurs responsabilités dans le monde contemporain, face à ses multiples problèmes. Cette lettre pastorale s’insère dans le cadre de divers essais et de multiples efforts prodigués aujourd’hui en ce sens. La consolidation de la coexistence contribuera, sans aucun doute, malgré les fautes du passé ou du présent, à éviter les échecs et les drames dans nos pays et sociétés. Elle nous rendra capables de rendre témoignage à une véritable coexistence tellement désirée par le monde actuel.

Le sujet de la lettre et sa spiritualité

  1. Nous adressons notre lettre à nos frères, à nos fils bien-aimés, à tous nos concitoyens et particulièrement à nos frères musulmans, et à toutes les personnes de bonne volonté dans le monde. Nous unissons notre voix à toutes celles qui, dans nos pays et à travers le monde, invitent sincèrement à une rencontre et à un dialogue constructif entre les fidèles de toutes les religions. Le titre choisi pour cette lettre, “Ensemble devant Dieu pour le bien de la personne et de la société”, marque la spiritualité qui accompagne cette réflexion et l’anime. Nous nous mettons, tout d’abord, devant Dieu avec révérence, humilité et confiance. Il est le Tout-Puissant, le Miséricordieux, le Compatissant qui inspire à ses créatures toute bonne action. Nous l’invoquons en tout ce que nous faisons, et, fortifiés par sa grâce, nous nous tournons vers toute personne humaine et vers la société, afin de travailler ensemble à la construction d’un monde meilleur. Nous sommes convaincus que Dieu se penche sur l’univers des hommes pour y répandre la vie, l’union et la concorde. L’homme deviendra ainsi capable de construire la “civilisation de l’amour” qui glorifie Dieu, et à laquelle toute personne tend aujourd’hui, malgré les difficultés et les obstacles qui s’y opposent. L’être humain, en tant que personne ou en tant que communauté, lorsqu’il se met en présence de Dieu, dont le nom est au-dessus de tout nom, se transforme, d’homme humilié, impuissant et craintif en un homme d’espérance et d’action, plein d’ardeur et ouvert dans son intelligence et son cœur. Nous nous confions à Dieu, nous invoquons Son nom et nous agissons par la force de Son Esprit. Nous espérons que cette lettre sera un sujet de réflexion dans nos diocèses, entre les communautés religieuses et les fidèles, et un sujet d’échanges entre eux et leurs concitoyens musulmans, pour parvenir à une vision commune.

Plan de la lettre

  1. Nous avons divisé notre lettre en cinq parties. Dans la première partie nous avons rappelé notre expérience de la coexistence, dans le passé et le présent. Elle a été une histoire commune aux musulmans et aux chrétiens, avec des aspects positifs et négatifs. Nous nous sommes ensuite arrêtés sur trois questions particulièrement importantes pour nous aujourd’hui, et exigeant études et analyses, à savoir, la participation à la vie publique, la famille et l’éducation religieuse. Dans la deuxième partie, nous avons vu que l’expérience de notre coexistence actuelle doit servir de base pour bâtir l’avenir. Nous avons rappelé ensuite les côtés négatifs dont il faut nous affranchir, tels le confessionnalisme et l’ignorance mutuelle, et les côtés positifs qui peuvent aider à bâtir, tels l’acceptation du pluralisme, et le rôle de différents facteurs, le discours religieux, la famille, l’école, l’église, la mosquée, les publications et les moyens de communication. Dans la troisième partie, nous avons parlé de questions concernant la participation à la vie publique, à savoir la citoyenneté, la religion et la politique, la religion et la violence. Dans la quatrième partie, nous avons évoqué les relations entre musulmans et chrétiens au niveau mondial, leur impact sur nous et notre rôle en ce domaine. Dans la cinquième et dernière partie, nous avons essayé d’indiquer à nos fidèles des lignes d’action. La coexistence exige du chrétien de se conformer au commandement de Jésus-Christ qui est l’amour en tout et à l’égard de tous. Toute position chrétienne doit se baser sur sa foi. Et, c’est par le don, le dévouement, le service, et la solidarité spirituelle avec autrui, que le chrétien peut devenir “le sel et la lumière” dans sa société.

PREMIERE PARTIE

LA COEXISTENCE, L’EXPERIENCE DU PASSE ET LES APPELS DU PRESENT

L’appartenance chrétienne

  1. Frères et sœurs bien-aimés! Les enfants de l’Eglise, en tout lieu et en tout temps, sont enracinés dans leurs sociétés et en sont une partie inséparable. C’est pourquoi ils partagent avec tous leurs concitoyens unis dans le bonheur et le malheur, la même histoire et le même destin. Il est superflu de dire que cet enracinement dans une histoire humaine déterminée, avec toutes ses particularités et circonstances, représente un aspect du mystère de l’Eglise qui ne contredit pas son universalité et sa totalité. L’Eglise locale est l’Eglise universelle présente dans les différentes sociétés humaines, et l’Eglise universelle est pour l’Eglise locale la garantie de l’unité de la foi, de l’amour, de la mission et du service. Sans l’Eglise Universelle, l’Eglise locale devient un “figuier désséché” et sans l’Eglise locale, l’Eglise universelle devient un concept mental abstrait, alors que le dynamisme de leur relation permanente, ainsi que la communion entre les Eglises locales, sont une source de vitalité, de fécondité et de renouveau dans l’Eglise de Dieu “une, sainte, catholique et apostolique” (Credo). L’enracinement historique de nos Eglises dans nos sociétés est aussi un aspect du mystère de l’Incarnation: “Le Verbe s’est fait chair et a habité parmi nous ” (Jn 1,14). C’est ce que nous avons déjà affirmé dans notre lettre précédente. De même que le Christ, Verbe éternel de Dieu, assuma notre nature humaine et s’incarna dans notre histoire, de même tout chrétien est appelé à incarner sa foi dans la terre où Dieu l’a appelé pour vivre, et dans la société humaine où Dieu l’a voulu. Telle est la base solide qui relie le chrétien à sa foi et à sa patrie.

L’expérience du passé

  1. La présence chrétienne, dans la plupart de nos pays arabes, remonte à la naissance du christianisme. L’histoire témoigne en effet de l’existence de communautés chrétiennes arabes dans diverses régions de l’Orient. Avec la venue de l’Islam au VIIe s., une histoire et une civilisation communes ont commencé unissant les chrétiens et les musulmans dans l’Orient Arabe. L’expérience du passé a amené les musulmans et les chrétiens à fusionner dans le creuset unique de la civilisation arabe, bien que chacun ait gardé les particularités de son patrimoine. Cet héritage est la garantie d’un échange culturel qui se poursuit et qui nous aide à faire face aux nouvelles situations qu’il faut assimiler, aux potentialités qu’il faut actualiser et aux défis divers qu’il faut affronter. Tout cela ouvre les portes à un avenir où cette expérience se développera avec toute sa vitalité et son authenticité.

Au niveau culturel

  1. La rencontre islamo-chrétienne s’est manifestée dans le passé à un double niveau, culturel et populaire. Au niveau culturel, il y eut collaboration entre les savants musulmans et chrétiens. Ils travaillèrent côte à côte et jetèrent les bases d’une civilisation commune, qui fut par la suite, durant de nombreux siècles, un phare pour l’humanité. Cette collaboration se poursuivit durant des générations et se manifesta surtout dans les temps modernes. Ce patrimoine fait notre gloire, car il est l’une des sources de notre enracinement, de notre originalité et de la richesse de notre coexistence. Lorsque la langue arabe fut adoptée par les communautés chrétiennes dans notre région, avec ses différentes appartenances ecclésiastiques, elle devint rapidement et presque partout l’outil de l’expression théologique ecclésiastique, liturgique et de la vie quotidienne. Elle contribua ainsi à bâtir des ponts de communication entre ces Eglises et le nouveau monde qui venait de naître. Elle contribua aussi à rétablir la communication culturelle entre les différentes Eglises, après un temps de séparation et d’éloignement. Le patrimoine arabe chrétien est la face lumineuse de cette fécondité culturelle dans les différentes Eglises chrétiennes, à l’ombre de la civilisation arabe. Il faut dire aussi qu’une grande partie de cette pensée naquit et se développa en relation avec l’Islam. Ceci lui donne un caractère particulier et distinctif dans le patrimoine chrétien général. L’esprit de tolérance qui domina la civilisation arabe musulmane permit l’établissement d’un dialogue religieux sérieux entre musulmans et chrétiens, qui mérite d’être mentionné, bien qu’il fût parfois marqué par un esprit de polémique stérile.

Au niveau populaire

  1. Au niveau populaire, les chrétiens et les musulmans se sont intégrés dans une même société et se sont partagés “le sel et le pain”. Ils étaient ensemble dans les heurs et les malheurs. Animés par des valeurs communes et unis par des modes de vie propres, ils développèrent des coutumes et des traditions qui ne cessent de caractériser notre société jusqu’aujourd’hui et de lui donner une empreinte spéciale, sans distinction aucune entre musulmans et chrétiens. Les deux parties développèrent aussi une sagesse populaire propre, marquée par l’équilibre, la prudence et la patience, empruntée à leur culture commune. Grâce à elle, ils purent faire face aux vicissitudes du temps et aux différends qui pouvaient surgir entre eux. Aujourd’hui, face aux questions du présent et dans notre marche tâtonnante vers l’avenir, il est bon de nous inspirer de cette sagesse populaire originale, perfectionnée par la collaboration de générations entières et transmise à nous, afin de faire face aux problèmes quotidiens, qui se rencontrent naturellement en toute société. Notre mémoire collective commune est la garantie de la permanence de notre coexistence.

Ombres et aspects négatifs

  1. Mais en même temps, nous ne voulons pas fermer les yeux sur les aspects négatifs de cette expérience. De fait, toute expérience historique a ses côtés sombres. Le phénomène mentionné plus haut est un fait historique vivant. Il comporte des ombres et des lumières. De fait, nous avons connu aussi des moments difficiles d’endurcissement, de cruauté et d’agression. Dans ces moments difficiles, des calculs politiques, des circonstances psychologiques, sociales et économiques, des tendances au fanatisme, des tempéraments instables de gouverneurs inconstants, des tendances confessionnelles extrémistes, des guerres religieuses et d’autres facteurs encore jouèrent un rôle important. Il est normal que tout cela laisse chez les deux parties des séquelles psychologiques et sociales, dont il faut tenir compte, afin d’en faire le diagnostic et de trouver le remède, alors que nous sommes maintenant au seuil d’une nouvelle période en ce qui concerne nos relations mutuelles. Celui qui ne se réconcilie pas avec tout son passé reste incapable de faire face au présent et à l’avenir d’une façon adéquate.

Les appels du present

  1. L’expérience du passé invite à écouter les appels du présent. Toute expérience historique joue un rôle efficace dans la vie des peuples dans la mesure où elle conserve son dynamisme permanent. Sinon elle se fige et devient vestiges auprès desquels on s’arrête pour chanter les gloires du passé, sans efficacité aucune dans notre vie. Les changements profonds qui sont en train de se faire dans notre région nous imposent de pénétrer dans les profondeurs de notre expérience passée, afin d’en faire un phare lumineux qui nous guide. Ce qui est vrai pour la vie des peuples en général, est vrai aussi en ce qui concerne la coexistence entre musulmans et chrétiens dans le monde arabe. Il s’agit d’une expérience dont il faut conserver la vitalité, qu’il faut purifier, approfondir et consolider dans notre être culturel, afin de la renouveler et de l’adapter aux circonstances nouvelles et qui ne cessent de changer. La coexistence est sans doute l’une des questions les plus importantes pour nos pays, car d’elle dépend l’enrichissement ou la privation de la Patrie de l’énergie de tous ses enfants.

Responsabilité commune

  1. Nous voulons mentionner ici ce que nous avons dit dans notre lettre précédente au sujet de notre responsabilité commune en ce domaine, car nous croyons que cela constitue un point de départ qui met les deux parties devant leurs responsabilités historiques: “Dans les épreuves qui assaillent le monde arabe d’aujourd’hui, il se trouve que l’un des grands problèmes auxquels il fait face est sa relation avec les diverses catégories nationales, selon la variété de leurs croyances. C’est le cas principalement des chrétiens qui ont partagé avec les musulmans “le pain et le sel” durant de longs siècles. C’est ce qui représente pour tous une responsabilité commune.” Les musulmans portent une grande responsabilité en ce domaine, car ils sont le plus grand nombre. Ils sont appelés “à tranquilliser les chrétiens qui vivent avec eux, au sein d’une même patrie. En Orient, les musulmans ne peuvent entreprendre quelque projet structurel que ce soit, au plan social ou politique, sans prendre en considération la communauté chrétienne, de manière à lui inspirer confiance. Non seulement ses droits religieux doivent être respectés, mais il faut qu’elle ait le sentiment de représenter une partie inséparable de la vie de la société, sa participation à la communauté nationale comportant la plénitude des droits et des devoirs du commun des citoyens. De leur côté, les chrétiens portent une responsabilité analogue. Ils sont appelés à se libérer des complexes sociaux et psychologiques légués par l’histoire. Ils doivent trouver dans leur foi de quoi s’affranchir de tout ce qui les empêche de s’accepter et de rencontrer l’autre. Leur présence devient alors un engagement positif, sincère et résolu”, dans la vie de leurs sociétés.

Questions actuelles

  1. En réfléchissant sur la situation présente, nous devons insister sur certaines questions actuelles, qui ont une grande influence sur la coexistence, son approfondissement et sa consolidation. Nous ne pouvons les énumérer toutes, car les domaines qui concernent la coexistence sont vastes, variés et multiples. Nous en mentionnons quelques-unes à titre d’exemple: la participation à la vie publique, la famille, l’éducation religieuse et l’ignorance mutuelle ou les préjugés qui déforment l’image de l’autre. Nous souhaitons que ces sujets soient une matière de dialogue et d’échanges entre les frères, afin de consolider leur rencontre et leur fraternité. Nous avons le ferme espoir que notre société est capable de résoudre ses problèmes, dans une atmosphère de sérénité et de sincérité. Il nous faudra recourir à la patience, à la compréhension, à la mansuétude et à la prudence, qualités qui ne sont pas absentes de notre société, malgré la gravité des défis auxquels nous sommes confrontés.

La participation à la vie publique

  1. La première de ces questions est la participation à la vie publique dans tous les domaines, politique, économique, social, culturel et autres. La participation à la vie publique est un droit et un devoir pour tout citoyen. Ceci impose à la société de fournir les conditions favorables nécessaires qui garantissent la pratique de ce droit et de ce devoir. Chaque groupement national a le droit de jouir de la liberté nécessaire pour participer à la construction de la société, dans tous les domaines de la vie civique (organismes de l’Etat, institutions publiques et privées, emplois, intérêts économiques et autres). Aucune personne ne doit être marginalisée à cause de son appartenance religieuse ou pour toute autre raison. Les mêmes opportunités doivent être données à tout citoyen, quel qu’il soit et quelle que soit sa conviction religieuse: il a droit de cité, sans aucune limitation ou référence à des sensibilités confessionnelles. D’un autre côté, tout groupement national, quelle que soit son appartenance religieuse, doit porter tout l’intérêt nécessaire à l’affaire publique et au service de la société. Les personnes doivent remplir ce devoir avec abnégation, sincérité et loyauté, loin des tendances isolationnistes qui privent la société de la contribution de tous ses enfants. La voie à parcourir est encore longue, avant de créer une société qui offre les mêmes opportunités à tous, sans discrimination aucune. Il faut cependant continuer à travailler dans ce sens.

La famille

  1. La deuxième question concerne la famille et tout ce qui s’y rattache, surtout les mariages mixtes entre chrétiens et musulmans qui causent des drames dans les familles et dans la société. Il arrive aussi que certains chrétiens, dépourvus de tout enracinement religieux, exploitent la protection des lois religieuses musulmanes pour échapper à leurs devoirs matrimoniaux et familiaux. Les lois religieuses chrétiennes et musulmanes sont différentes, et il est difficile de les faire concorder. Toutefois cela ne dispense pas les responsables de veiller à mettre de l’ordre dans ces affaires, afin de prévenir tout ce qui peut troubler la tranquillité au sein de la même société. Il faut remarquer aussi que ceux qui veulent échapper à leurs devoirs matrimoniaux en recourant aux lois religieuses musulmanes sont souvent peu concernés par la religion: ils ne font que l’exploiter pour leurs intérêts égoïstes. Il est important donc de trouver un moyen de dialoguer avec les deux parties, et de créer une référence qui permette de discuter chaque cas à part, de sorte qu’aucune partie ne se sente opprimée ou frustrée. Cette mesure aidera à consolider les fondements d’une vie familiale saine, surtout en ce temps où cette cellule fondamentale de la société a commencé à être rongée par différents facteurs de désintégration, contraires à nos valeurs orientales authentiques.

Education religieuse

  1. La troisième question concerne l’éducation religieuse. Dans la plupart des pays arabes où se trouvent des communautés chrétiennes anciennes, l’Eglise jouit de la liberté religieuse pour l’éducation chrétienne de ses fidèles, dans ses églises et dans ses écoles, là où il lui est permis d’avoir ses écoles propres, et parfois même dans les écoles du gouvernement. Cependant, l’élève chrétien dans les écoles gouvernementales reste pour nous un sujet d’inquiétude. Car dans nombre de pays, l’éducation religieuse chrétienne lui est refusée dans ces écoles, alors que l’éducation religieuse musulmane est assurée à son compagnon musulman. Et, dans certains pays, cette éducation chrétienne n’est même pas admise dans l’école privée chrétienne elle-même. L’éducation religieuse, tant pour le chrétien que pour le musulman, renforce les valeurs spirituelles qui sont à la base de toute société. Tout citoyen formé selon ses convictions religieuses est une richesse spirituelle et un crédit pour toute la société. Nous souhaiterions que s’établisse à ce sujet une collaboration sincère entre les organismes de l’Etat et les Eglises chrétiennes, et de même au niveau des intellectuels et des spécialistes des deux côtés, afin de trouver ensemble une solution convenable à cette question. On pourrait aussi profiter de l’expérience de certains pays arabes en ce domaine. Les livres scolaires aussi font problème. En effet, ils ne tiennent pas compte des élèves chrétiens et du pluralisme religieux et culturel dans la patrie arabe. Ceci cause chez les élèves chrétiens une perturbation dans leur conviction religieuse. Ils commencent à hésiter en effet entre le dogme chrétien, auquel ils croient et qu’ils apprennent dans l’Eglise et dans la famille, et ce qu’ils doivent assimiler, dès leur jeune âge, à l’école dans les livres scolaires imposés. Cela crée chez eux le sentiment d’être étrangers dans leur propre patrie et parmi leurs compagnons, avec lesquels ils sont appelés à tracer ensemble les lignes de l’avenir.

Illusions et Idées préconçues

  1. Les illusions et les idées préconçues sont manifestes dans les relations entre les divers groupements sociaux, et même entre les individus. Elles constituent un obstacle majeur pour une collaboration positive et productive au niveau des individus et des sociétés. Ces illusions et ces préjugés naissent dans le cœur humain. Ils le dominent; ils en déterminent les comportements et les réactions, loin de toute rationalité ou objectivisme, et provoquent ainsi une perturbation et un déchirement dans le tissu de la vie sociale. Cela s’applique aux relations entre musulmans et chrétiens dans nos pays. Les deux parties héritent, des générations passées, des illusions et des images qui sont transformées, sans aucune critique, en préjugés négatifs par rapport à l’autre et nourrissent une crainte mutuelle non fondée. De même des disputes individuelles ou d’autres incidents habituels qui n’ont aucun rapport avec la religion ou la confession reçoivent souvent une interprétation confessionnelle que rien ne justifie. Notre société orientale, il faut le dire, manque souvent de comportement rationnel et devient une proie facile aux ouï-dire, aux interprétations et aux réflexes rapides. Et lorsque ces sentiments touchent à la religion, il est facile de comprendre la destruction et la discorde qui peuvent en résulter, au niveau des personnes et des communautés. C’est pourquoi, les responsables des deux parties doivent être attentifs et vigilants afin de définir, d’analyser et d’endiguer ce phénomène, par un dialogue régulier qui garantisse la stabilité de la société et de la patrie.

DEUXIEME PARTIE

COMMENT BATIR L’AVENIR

La coexistence actuelle

  1. La première réalité qui peut servir de point de départ pour la consolidation des relations entre chrétiens et musulmans est le fait de leur coexistence actuelle qui subsiste aujourd’hui dans les pays du Moyen Orient, malgré la perturbation qui y est survenue à cause de multiples raisons, internes et externes: les guerres civiles qui prirent un caractère confessionnel, les intérêts politiques sur le plan local ou régional, une tendance fanatique religieuse, chez certains groupes, manifestée par des déclarations ou des actes de violence, et une présentation dépourvue d’objectivité dans quelques médias, concernant les relations entre chrétiens et musulmans dans la région. A cela s’ajoutent les multiples problèmes économiques et existentiels dans nos sociétés, où l’extrémisme de tout genre trouve amplement sa pâture. Malgré tout cela, l’expérience de la coexistence que nous avons eue par le passé ne cesse de résister à toutes les difficultés. Il existe toujours beaucoup de points positifs, d’attitudes saines et de véritables amitiés qui lient des chrétiens et des musulmans, dans tous les secteurs de la vie civile et religieuse et dans les différentes classes de la société. Malgré les différences fondamentales entre les deux religions, tous sont unis par la foi en un Dieu un et unique, de même que par l’appartenance à une même patrie et au même destin. Tout cela constitue un point de départ solide pour fonder et consolider les relations entre les frères, dans le présent et dans l’avenir. Quoi qu’on en dise et malgré certains côtés négatifs inévitables, nul ne peut nier cette vérité primordiale: les musulmans et les chrétiens dans les pays arabes appartiennent à la même patrie et ils y ont le même destin; leurs sensibilités et leurs réactions y sont les mêmes devant les défis sur le plan mondial ou local. Nous mentionnons ci-dessous certains points qui peuvent fortifier la coexistence et lui ouvrir de nouveaux horizons.

Hardiesse spirituelle pour reconnaître la vérité

  1. Le dialogue qui doit servir de base dans toute relation humaine exige avant tout une hardiesse spirituelle pour regarder la vérité en face. En ce qui concerne les relations entre musulmans et chrétiens, il est souvent commode de recourir aux belles paroles et à la déclaration de principes théoriques, tout en fermant les yeux devant la vérité des choses. Certains vont jusqu’à dire qu’il vaut mieux ne pas toucher à de tels sujets trop sensibles, de peur de faire exploser des comportements négatifs que personne ne pourra par la suite contrôler. Nous croyons que ces craintes ne sont pas saines dans une société qui veut développer une civilisation authentique. Les sociétés authentiques sont celles qui sont capables de faire face à la réalité, telle qu’elle est, avec toutes ses manifestations, d’une façon sincère, positive et objective. Car le but est de corriger et de prévenir le mal, pour le bien de tous. Ignorer ou faire semblant d’ignorer les côtés négatifs ne profite à personne. De même, essayer de cacher ce qui se passe en réalité, et se contenter de belles paroles, recèle en nous une impuissance ou un manque de courage à faire face à la réalité, et, peut-être aussi des inclinations agressives que nous n’osons pas désavouer. Cette confrontation nous oblige à distinguer entre les beaux principes proclamés par le christianisme et l’islam et la pratique réelle des fidèles des deux religions car la pratique pourrait être en contradiction avec les principes proclamés. Cette confrontation avec la réalité doit se faire avec de bonnes intentions, dans un esprit d’amour et de sincérité, en vue du bien commun. Il ne s’agit pas de diffamer, de faire de la polémique stérile, d’attaquer ou de soupçonner l’autre. En un mot, il ne s’agit pas de classer notre interlocuteur d’une façon subjective et injuste. Sinon nous ne faisons qu’élargir l’abîme entre nous, au lieu de le combler. Il faut nous rappeler aussi que certains aiment exploiter ces questions avec de mauvaises intentions: c’est pourquoi, il faut rester vigilants afin de pouvoir avancer à pas sûrs, parfaitement conscients de toutes les dimensions du problème et de ses multiples sensibilités. Nous invitons tous nos fidèles à prendre garde à ceux qui trouvent leur intérêt à mettre la société dans des situations inextricables, et qui seront eux les gagnants et nous tous les perdants. La vérité dans la charité est la voie qui nous guide avec sûreté. La vérité libère et l’amour unit les cœurs: “Vous connaîtrez la vérité et la vérité vous libérera” (Jn 8,32).

Le confessionnalisme

  1. Nous nous trompons si nous faisons semblant d’ignorer que le confessionnalisme se trouve au fond de toute âme humaine. Il est aussi dans le cœur de chacun de nous, musulmans ou chrétiens, d’une façon consciente ou inconsciente, manifeste ou voilée. Pour les causes les plus futiles, il peut faire surface: il suffit que deux se disputent pour n’importe quelle raison, et que l’un soit chrétien et l’autre musulman, pour que la querelle individuelle devienne, grâce à une parole inconsidérée ou insensée, une querelle confessionnelle et dégénère en trouble général. Il est vraiment regrettable que de tels incidents éveillent dans des communautés entières des sentiments négatifs et déclenchent un fanatisme religieux aveugle, qui arrête le fonctionnement de la raison et s’oppse à toute valeur spirituelle et religieuse. Quant à ceux qui ont adopté le fanatisme comme méthode d’action, et ceux-là se trouvent partout, nous voudrions que toute la société sache leur opposer une résistance qui bloque tout fanatisme ou extrémisme. Toutes les institutions sociales et religieuses doivent collaborer pour extirper ce phénomène, par un plan éducatif général et une action constante animée d’un esprit d’amitié et de conseil bienveillant.

Affranchissement de l’ignorance et des préjugés

  1. Le proverbe dit : “l’homme est ennemi de ce qu’il ignore”. Ceci s’applique en une large mesure à la coexistence entre musulmans et chrétiens. Souvent chacune des deux parties ignore l’autre tel qu’il est, quels sont ses sentiments et ses désirs. C’est pourquoi chacun se fait de l’autre une image à partir de ses propres craintes, de ses suspicions et du besoin de se défendre. L’image ainsi tracée est chargée d’agressivité, au lieu de présenter un partenaire avec lequel on peut construire ensemble. C’est pourquoi nous disons au chrétien: libère-toi des illusions et de l’ignorance et efforce-toi de comprendre ce qu’est l’islam et qui est le musulman. Ne t’arrête pas à des clichés colportés ou à des informations superficielles qui déforment la vérité. Cherche ce qui est positif et qui peut aider à la collaboration. Au musulman nous disons de même: libère-toi des illusions et des préjugés. Efforce-toi de connaître ce qu’est le christianisme et qui est le chrétien. Ne te contente pas d’idées superficielles et déformantes; essaie de voir la réalité vécue au jour le jour, afin de connaître ce qui se passe et afin de pouvoir prévenir les heurts et répandre la tranquillité dans toute la société. Et, au chrétien et au musulman ensemble nous disons: Vous n’êtes pas des ennemis l’un pour l’autre; aucun de vous ne constitue une menace pour l’autre dans son existence ou un obstacle pour sa croissance. Au contraire, l’autre est le frère, l’ami, le voisin et le partenaire: par sa richesse tu t’enrichis et à mesure qu’il croîtra tu pourras croître. Tout cela requiert un dialogue permanent et une rencontre personnelle, directe et fraternelle, qui permette aux deux parties de se reconnaître l’une l’autre, loin des catégories toutes faites et des idées préconçues. Notre culture arabe est une culture du “visage”. Le visage ne peut être vu que dans la rencontre amicale, le vrai dialogue et la conversation directe. C’est alors seulement que tomberont les barrières psychologiques et sociales qui empêchent la connaissance et la reconnaissance de l’autre. Il faut que chacun connaisse l’autre tel qu’il est, tel qu’il se comprend lui-même et tel qu’il désire être compris.

Pluralisme et diversité

  1. Par conséquent pour pouvoir vivre ensemble, il faut se connaître, se reconnaître et accepter l’autre tel qu’il est, dans sa différence. Un grand nombre de problèmes viennent du refus que nous opposons à celui qui est différent de nous, parce que nous le regardons comme un danger ou une menace pour nous, ou même une négation de notre existence. Voilà ce qui fait de la diversité et du pluralisme, dans la religion ou dans le style de la vie, une source de disputes et d’hostilité, au lieu d’être une source d’enrichissement mutuel pour les personnes et les sociétés. Le chrétien ne peut pas s’attendre à ce que le musulman ne soit pas musulman, ni le musulman s’attendre à ce que le chrétien ne soit pas chrétien. Le chrétien doit respecter son frère musulman dans son islam, et le musulman doit respecter son frère chrétien dans son christianisme. Lorsque nous acceptons l’autre de cette façon, alors nous pouvons dire que la voie de la compréhension mutuelle et de l’amour est ouverte. L’amour à son tour ouvre la porte à la collaboration et au partage. La reconnaisance, l’acceptation mutuelle, l’amour et la collaboration ne veulent pas dire que l’on doit sacrifier quoi que ce soit de son identité propre ou de ce qui nous différencie. Au contraire cela suppose une profondeur dans la foi et une confiance en soi qui permettent de traiter avec l’autre loin de tout complexe d’infériorité ou de supériorité. Le croyant doit donc être assez fort dans sa foi, il doit avoir conscience de sa propre identité, de sorte qu’il n’ait pas peur de connaître son frère différent de lui et ne refuse pas de s’enrichir de tout ce qu’il a comme valeurs et richesse. Notre société arabe se caractérise par la diversité et par un large pluralisme en plusieurs domaines, dont le domaine religieux. Elle a place pour tous. Le pluralisme n’est pas contraire à l’unité, à la concorde et à l’harmonie de la société. Il est plutôt une richesse et fait profiter la patrie, qui est commune à tous, de l’originalité, de la contribution et de la créativité de tous les groupes. Il est donc nécessaire de donner à cette diversité l’occasion de s’exprimer et de se développer sans entraves, dans le cadre du bien commun de la patrie. Tout projet national qui n’en tient pas compte ou se montre impuissant à traiter avec ce fait d’une façon positive est voué à l’échec.

Le discours religieux

  1. Le discours religieux a ses lois et ses règles. En soi, il invite à la foi en Dieu et à l’amour de tous les êtres humains qui sont les créatures de Dieu, quelle que soit leur religion. Si par contre, il se transforme en polémique et se met à déformer la vérité, il ne peut que causer du mal à toutes les parties. Car la polémique est facilement accueillie au niveau du peuple, musulman ou chrétien, et devient spontanément fanatisme aveugle, contraire à toute coexistence. Malheureusement, quelques-uns croient que la sauvegarde de leur foi consiste à déformer la conviction de l’autre et à l’attaquer. Ce n’est là qu’une attitude superficielle et qui a en outre pour résultat de donner de l’autre une image ennemie. Elle crée ainsi en soi-même et chez les autres le rejet et l’hostilité. C’est là tout simplement l’élaboration de conditions psychologiques qui incitent à la liquidation morale ou physique de l’autre. C’est pourquoi, les deux parties doivent réviser leur discours religieux, afin de l’éloigner de toute polémique stérile. Car la polémique ne peut pas amener à des convictions; elle ne fait qu’irriter les relations au niveau des personnes et des communautés. C’est pourquoi nous appelons les penseurs et les théologiens chrétiens dans le monde arabe à développer une nouvelle vision qui fait justice à l’islam, mais sans fausse complaisance. Nous demandons aux institutions scientifiques chrétiennes d’introduire l’étude de l’islam dans leurs programmes académiques en collaboration avec des professeurs compétents. Nous demandons aux savants musulmans et aux institutions scientifiques musulmanes de faire le même effort en ce qui concerne l’étude du christianisme. C’est cette étude objective et sincère qui pourra amener à une connaissance mutuelle véritable. Les murs de séparation tomberont alors, et une nouvelle atmosphère permettra la communication, la collaboration et la poursuite du but commun.

Rôle de l’éducation: la famille

  1. Tous les responsables de l’éducation ont un rôle fondamental en ce domaine. Ils peuvent contribuer efficacement à effacer les images mutuellement réfléchies à travers des miroirs déformants. Tout projet national qui n’est pas transformé en un projet éducatif reste un pur souhait, loin de toute application concrète. Car ce sont les diverses références éducatives qui forment la personnalité humaine. En elles prennent racine les valeurs que la société veut inculquer à ses membres. Nous mentionnons ci-dessous quelques-unes de ces références. La première est la famille. La famille est le premier canal de communication entre la société et les individus. Elle est l’intermédiaire culturel entre les deux. Partie intégrante de la société, la famille y puise les valeurs et les concepts positif et négatifs, les transmet à ses enfants qui les reçoivent sans discussion, et trouvent en eux la voie par laquelle ils s’intègrent à la société. C’est pour cela que nous devons nous interroger au sujet des manifestations possibles du confessionnalisme au-dedans de nos familles, chrétiennes ou musulmanes, dans les paroles, les actions, les réactions et dans les comportements divers. Qu’est-ce qui parvient aux oreilles de l’enfant, dans sa famille, au sujet de “l’autre partie” ? Quelles réactions enregistre spontanément son âme encore tendre? Quels types de comportement observe-t-il lorsqu’il prend part aux réunions des adultes ? Il faudrait mener une enquête commune, afin de pouvoir répondre à ces questions, en vue d’aider les responsables de l’éducation à trouver les moyens nécessaires pour développer un type de coexistence véritable, à partir de la famille, chrétienne ou musulmane.

L’école

  1. Les élèves chrétiens et musulmans vivent côte à côte sur les bancs de l’école, gouvernementale ou privée. Ce fait permet en soi l’échange, la connaissance et la découverte mutuelle. Mais jusqu’à quel point peut-on dire que la coexistence fait partie intégrante du projet éducatif et devient réalité tangible dans les programmes scolaires? Le patrimoine de coexistence dont nous nous glorifions reste dans le cadre des purs souhaits et des déclarations rhétoriques s’il n’est pas incarné dans une vision claire inculquée aux élèves alors qu’ils sont encore sur les bancs de l’école, et cela dans les manuels, dans les initiatives éducatives scolaires et parascolaires, de même que dans la formation de nos enseignants et enseignantes. Il est superflu de dire que l’éducation religieuse joue un rôle décisif en ce domaine. C’est par elle que les concepts et les comportements religieux sont communiqués aux élèves. Les questions à propos de “l’autre” religion sont inévitablement posées, au cours de cette formation, par le programme lui-même ou par les élèves eux-mêmes. Il revient alors à l’éducateur d’orienter ses disciples dans le bon sens et de les former au respect de la vérité à laquelle ils croient comme au respect de l’autre dans sa religion et sa foi. Quelle formation reçoit l’élève chrétien au sujet des musulmans et de l’islam dans les classes de religion ? Et quelle formation reçoit l’élève musulman sur les chrétiens et le christianisme? Une collaboration, menée avec prudence et sagesse par les deux parties, entre les enseignants de l’éducation religieuse, est plus que convenable, en vue d’une connaissance fraternelle mutuelle entre eux comme entre les élèves. Nul ne doit se démettre de son identité ou de son authenticité en faveur de l’autre. Ce qui est requis est le respect mutuel.

La mosquée et l’église

  1. La religion joue un rôle essentiel dans la formation de la personnalité humaine, dans cette région du monde, d’où l’influence des chaires religieuses sur les comportements et les attitudes de la société. La mosquée et l’église sont parmi ces chaires les plus importantes. Nous connaissons tous, en effet, l’influence de la mosquée sur la société musulmane et celle de l’église sur la société chrétienne. De là partent les directives religieuses et sociales, accueillies par le peuple avec attention et passion. De là peuvent partir les appels à la discorde contraires à l’essence de la religion, ou des voix qui invitent à l’amour, à la tolérance ou à la fraternité, proclamés par toutes les religions. Nous souhaitons et nous voulons que chacun puisse entendre, au sujet de l’autre, dans la mosquée et dans l’église, des paroles qui suscitent dans les cœurs confiance et tranquillité.

Publications et moyens de communication

  1. Ce sont les moyens de communication qui créent l’opinion publique, la façonnent et la dirigent; leur rôle va toujours croissant. C’est pourquoi, ceux qui dirigent nos moyens de communication, écrits ou audio-visuels, doivent, eux aussi, assumer leurs responsabilités afin de contribuer à la création d’une opinion publique dirigée par la raison et la tolérance mutuelle et qui condamne et neutralise le fanatisme et les fanatiques. Nous attirons ici l’attention sur le mal que peuvent causer certaines publications qui présentent une image déformée du christianisme (sur le dogme, la discipline de l’Eglise, la vie chrétienne, l’histoire etc…). Les chrétiens sont troublés face à ces publications, comme face à certains programmes dans les divers moyens de communication qui attaquent injustement le christianisme. Et, dans la plupart des cas, il n’est pas possible de rectifier ce qui a été dit ou de donner une réponse objective et fraternelle. Tout cela produit un impact négatif sur l’atmosphère générale et sur les jeunes chrétiens créant dans les âmes amertume et frustration. Mais avec cela, nous nous devons de mentionner aussi les publications musulmanes qui présentent le christianisme d’une façon positive. Celles-ci peuvent servir de base à un dialogue utile et fécond. Nous relevons aussi certaines publications chrétiennes au sujet de l’islam et des musulmans, à caractère subjectif et polémique stérile. Un fait que nous condamnons franchement, car il ne peut que susciter le fanatisme et l’hostilité. Par contre, il faut rappeler aussi que certains penseurs chrétiens arabes ont publié des études objectives et dignes d’admiration au sujet de l’islam et de la civilisation musulmane. Des publications communes, par des penseurs chrétiens et musulmans, seraient un moyen efficace pour consolider la coexistence.

TROISIEME PARTIE

ENSEMBLE POUR UNE SOCIETE EGALITAIRE

Une réflexion approfondie

  1. Partout dans le monde arabe, et dans des circonstances propres à chaque pays, une réflexion approfondie et une vaste discussion ont lieu, aujourd’hui, à propos du meilleur modèle de système social souhaité. Cette réflexion se fait certes dans les situations politiques, sociales et culturelles que nous avons héritées du passé, avec tout ce qu’elles comportent de valeurs négatives, telles l’exploitation, le sous-développement, la corruption et les formes d’oppression intérieures et extérieures. La recherche et la discussion deviennent de jour en jour plus pressantes et plus aiguës. Elles arrivent parfois à la violence morale ou physique. Cette recherche ne s’est pas arrêtée aux cercles des penseurs et de la classe cultivée, elle a atteint la base populaire, à qui sont présentés des modèles de vie, nombreux et différents, et même opposés et en lutte entre eux. De là les luttes intestines et les violences qui ont lieu aujourd’hui dans certains pays arabes. Ces situations nous font souffrir, car les victimes quelles qu’elles soient et partout où elles sont dans la grande patrie arabe, sont nos frères et sœurs. De telles actions ne peuvent mener qu’à plus d’obstination et d’extrémisme. Elles causent en outre la dissolution de la société, arrêtent tout progrès et entravent les voies d’une réflexion sereine et la collaboration de tous, requise pour trouver les solutions convenables aux problèmes dont souffrent nos pays. Avec l’expression de notre profonde solidarité auprès de nos peuples, dans les défis, les difficultés et les épreuves, nous voulons, autant que nous le pouvons, apporter notre humble contribution en ce domaine. Nous savons parfaitement que les problèmes posés sont délicats et complexes. Nous voulons écouter, dialoguer, éviter toute précipitation et collaborer avec tous sans exception aucune, afin d’aboutir ensemble à une formule acceptable qui permette à nos sociétés de sortir de l’impasse historique où elles se trouvent, en ce temps difficile et délicat. Notre message pour tous est de suivre la voie de la raison et de la foi et non celle de la contrainte par le recours aux armes ou à la violence. Nous voudrions maintenant réfléchir sur certaines questions de base qui concernent notre coexistence et la construction de l’avenir dans nos sociétés et nos pays.

La citoyenneté

  1. La citoyenneté consiste dans l’enracinement à la terre et au peuple, dans la vraie loyauté envers la patrie et dans l’engagement au service du bien commun. Elle suppose l’égalité parfaite entre les citoyens dans les droits et les devoirs, sans aucune distinction fondée sur des convictions religieuses, politiques, de couleur, de race ou de sexe. Car personne n’est meilleur que l’autre sinon par sa loyauté et par le service rendu à la patrie. Tous doivent pouvoir participer au projet national, et les responsables doivent pouvoir garantir les mêmes opportunités de participation à tous, loin de toute considération contraire à l’intérêt de la patrie. La foi et les valeurs religieuses et spirituelles ont un rôle important pour élever l’homme à un niveau sublime dans la citoyenneté. En effet, les valeurs proclamées par toutes les religions rendent gloire au Dieu Créateur et s’intègrent dans le tissu de la vie politique et sociale. Elles aident aussi à purifier le concept de citoyenneté de toute passion, égoïsme, arrivisme et corruption. Elles font naître une appartenance véritable qui œuvre pour le bien commun et l’intérêt réel de la patrie. Les concepts d’enracinement, de loyauté, d’égalité et de participation, sur lesquels se fonde la citoyenneté authentique, trouvent dans une pratique quotidienne de la foi un appui et une garantie. Les croyants fidèles aux valeurs religieuses peuvent être la conscience de la nation. Ils peuvent élever très haut la voix pour condamner toute manifestation de corruption politique ou sociale, en consolidant des valeurs qui fondent toute société authentique.

Participation libre et responsable

  1. La vie publique ne peut pas être le monopole d’une personne, d’un groupe, d’un parti, d’une tribu ou d’une classe. Il faut que tous aient la possibilité de participer d’une façon ou d’une autre à la prise de décisions qui concernent la vie de la nation. Tout système politique ou social a le devoir de garantir ce droit à tout citoyen et de lui permettre de le pratiquer de façon libre et responsable, devant Dieu, devant sa conscience et devant la société. Cela dépend de la qualité des rapports qui structurent la société, et qui doivent être caractérisés par le respect de l’opinion d’autrui, par la garantie de la liberté d’expression et de la possibilité de développer sa vie personnelle et communautaire, sans pression d’aucune sorte, dans le cadre de lois claires et justes. Le nombre, petit ou grand, ne devrait pas être un critère. Les droits et les devoirs, en effet, ne sont pas élargis ou limités en proportion du nombre; ils sont plutôt fondés sur la nature humaine et sur la dignité donnée par Dieu à tout être humain. C’est pourquoi la loi doit assurer l’égalité de tous et doit protéger tout le monde, quelle que soit la religion ou le nombre. Cette méthode de la participation libre et responsable est sujette à beaucoup de confusion dans nos sociétés arabes, souvent dominées par l’esprit partisan de la tribu, de la famille, du groupe, ou du parti dominant, sans mentionner la corruption multiforme causée par de telles situations. C’est pourquoi une réforme rapide s’impose, avant que les choses n’empirent et que la situation ne devienne irrémédiable. De même la citoyenneté, prise dans son sens authentique, a besoin d’une action éducative claire et intensive, de la part de la famille d’abord, puis des autres responsables de l’éducation. Il faut former un citoyen libre, responsable et conscient, capable de participer à la vie publique de la façon requise, et capable de mettre l’intérêt public avant ses intérêts propres, individuels ou de groupe. Sans doute, nous sommes encore loin du but, et nos sociétés arabes ont encore beaucoup à faire en ce sens.

Religion et Politique

  1. Le rapport entre religion et politique est une question complexe, très discutée aujourd’hui dans les sociétés humaines, du point de vue théorique ou à partir d’expériences passées. Dans nos sociétés, elle est parfois soumise à une lutte amère, où se trouvent confrontés différents courants et types religieux, laïcs ou autres. Nous souhaitons que cette lutte devienne un dialogue sérieux, calme et fécond auquel toutes les parties concernées devraient participer. En effet, chaque partie a quelque chose à dire, comme elle a besoin aussi d’écouter les suggestions des autres. Ce dialogue pourra contribuer à trouver le modèle de système politique ou social qui rende gloire à Dieu, serve l’homme et construise la société. Dans notre monde arabe, la religion joue un rôle décisif dans la vie des individus et des communautés. La foi aux valeurs religieuses et spirituelles est une partie intégrante de la structure interne de l’être en notre région. C’est pourquoi, un projet national, qui se veut cohérent pour tous les citoyens, ne peut ignorer cette réalité. Personne ne peut écarter la religion de la vie publique ou la limiter aux liturgies et aux dévotions; car la religion est dogme et vie qui intéresse toute l’existence humaine, privée et publique, individuelle et sociale. Mais l’histoire des diverses sociétés humaines nous enseigne aussi que de la confusion entre religion et politique résulte, tôt ou tard, un mal profond pour les deux à la fois. En effet, quand la religion se transforme en idéologie politique elle s’écarte de son but essentiel et devient un instrument pour parvenir à l’autorité, et parfois un instrument pour mâter et dominer. Quand la politique, de son côté, se transforme en idéologie religieuse, elle exploite la religion et s’en sert comme moyen pour affirmer ses intérêts propres. Dans les deux cas, la politique se trouve corrompue et le vrai sens de la religion déformé. L’histoire est témoin de cette corruption et de cette déformation. Quand on veut lier religion et politique, beaucoup de questions urgentes se posent : Comment la religion peut-elle avoir une influence véritable dans la vie publique, tout en gardant sa propre indépendance et celle de la politique? Comment distinguer entre les institutions politiques et religieuses, sans cependant les séparer, de sorte que la religion ne soit pas soumise à la politique, et que la politique ne manipule pas la religion ? Comment la religion peut-elle rester un facteur d’union et de rapprochement entre les divers groupes de la société, sans discrimination, marginalisation ou acception de personnes? Les questions posées sont nombreuses et le sujet est très délicat. La discussion et le dialogue à ce sujet devraient se poursuivre entre les différents courants afin d’arriver à une formule qui inspire confiance à tous, et dans laquelle tous les groupes politiques voient, malgré leurs différences, une formule qui ne s’oppose pas à leur existence, à leurs droits et devoirs. Nous n’avons pas la possibilité de répondre, dans cette lettre, à ces questions posées à notre société. Les suggestions et les solutions ne peuvent provenir que d’un dialogue régulier dans tous les pays arabes et, dans chaque pays, selon sa particularité et spécificité. Les hommes de politique, de religion et les intellectuels devraient assumer la responsabilité de ce dialogue. De notre côté, nous encourageons et nous sommes prêts à coopérer avec toute intitiative en ce domaine.

Interrogations

  1. A considérer cette question du point de vue de la coexistence, nous nous trouvons devant le défi suivant: comment garantir l’égalité entre les chrétiens et les musulmans qui vivent dans un même pays arabe ? Nous nous trouvons en effet aujourd’hui à un carrefour et nous sommes toujours confrontés à la même question: comment garder l’unité entre l’esprit musulman et l’esprit chrétien dans la formation de la personnalité arabe, dans chaque pays arabe où coexistent chrétiens et musulmans ? Tout en gardant la religion comme élément essentiel dans la citoyenneté et dans la vie publique, comment pouvons- nous surmonter l’obstacle de la discrimination entre les citoyens à cause de leur religion ? Comment pouvons-nous surmonter cette difficulté dans la réalité vécue ? Les chrétiens désirent être considérés comme des citoyens au plein sens du terme et non comme une minorité qui demande la protection. Nous souhaitons que chacun de nous soit rempli de la lumière de sa religion dans son engagement dans la vie publique. Il doit y avoir en outre un cadre juridique qui permette à tous une participation égale dans la vie civile, y compris dans les décisions politiques, économiques, sociales et autres. Lier la citoyenneté aux valeurs religieuses n’est pas un mal. Au contraire, ces valeurs donnent une âme à la citoyenneté. Mais il faut dans ce cas que la religion oriente la personne totalement à Dieu, et au respect parfait de