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Homélie de Mgr Pizzaballa à la messe de minuit, Noël 2019

Publié le: December 24 Tue, 2019

 

Noël 2019 : Homélie de la Messe de Minuit

Bethléem – 24 décembre 2019

Monsieur le Président de l’État de Palestine, Mahmoud Abbas,

Cher Monsieur Musa Bek Al Daoud, Représentant de Sa Majesté le Roi Abdullah II

Messieurs les diplomates,

Chers frères et sœurs en Christ,

Que le Seigneur vous donne la paix !

Je salue tout d’abord tous les fidèles de notre diocèse de Jérusalem résidant en Jordanie, en Israël, en Palestine et à Chypre qui, en ce moment, sont unis à nous dans la prière ou qui célèbrent dans leurs paroisses, leurs hôpitaux et partout où ils se sont réunis pour vivre la Nativité du Christ ensemble, en famille et en communauté.

Je salue les nombreux pèlerins qui ont voulu se joindre à l’Église de Jérusalem pour prier et célébrer avec nous ce saint Noël, et je salue enfin tous ceux qui nous suivent en ce moment à travers la télévision et les différents médias.

Je souhaite à tous que cette sainte Nativité apporte un peu de sérénité à chacun d’entre vous.

Le sens de Noël est toujours le même : c’est le Christ, Fils de Dieu et Dieu, notre Sauveur et Seigneur, qui se fait homme et naît pauvre à Bethléem. Nous célébrons un Dieu qui depuis toujours est à la recherche de l’homme et qui, à Noël, a décidé de s’incarner et d’habiter parmi nous.

Face à ce grand mystère, nous sommes appelés chaque année à nous interroger sur sa signification pour nous, ici et aujourd’hui, comme si c’était la première fois. Célébrer Noël, en d’autres termes, signifie encore une fois se mettre en route, comme les bergers, comme les mages et comme tant de croyants d’hier et d’aujourd’hui. Pour eux, célébrer l’irruption de Dieu parmi nous a signifié entrer à leur tour dans la vie du monde, faire sienne la vie et le destin de tout homme.

A Noël, le monde entier se tourne vers nous, tous les croyants se tournent vers Bethléem. Aller à Bethléem, cependant, ne signifie pas seulement aller dans un Lieu, célébrer une dévotion, mais aussi assumer, et même adopter le style de Jésus, que nous pourrions aussi appeler le « style de Bethléem ».

Une fois de plus, le passage de l’Évangile qui a été proclamé nous aide à comprendre tout cela. Il peut sembler étrange que le passage de l’Évangile qui raconte la naissance du Sauveur, le Christ, le Seigneur (Lc 2, 11), ait pour protagonistes des bergers.

Lorsqu’une personne importante naît, on prévient généralement les personnes importantes.

Jésus vient comme ça, et sa naissance dit son style, ses choix. Il vient de façon normale, sans clameur, sans publicité, sans honneurs. C’est vrai, le passage commence de manière solennelle, en citant les grands événements et les grands personnages de l’époque : César Auguste (2, 1), le gouverneur de Syrie Quirinius (2, 2), un recensement de toute la terre. Mais ce grand événement est ensuite laissé là, sans suite : ce n’est pas cela qui change l’histoire.

On pourrait dire, à cet égard, que le passage est marqué par deux trajets, par deux déplacements. Il y a le voyage de Marie et de Joseph, et celui de ceux qui, comme eux, se rendent dans la ville d’où leur famille est originaire, en obéissance au décret de César Auguste. Et puis il y a le voyage des bergers, qui partent à la suite d’une annonce jamais entendue auparavant.

Les premiers partent pour se soumettre aux caprices des puissants du moment, qui veulent mesurer leur force et leur richesse. Ils partent, ils viennent, ils font ce qu’on leur ordonne. Mais ensuite, tout revient comme avant.

Les seconds sont partis parce qu’eux, ceux-là même qui ne comptaient pour rien, qui étaient méprisés et marginalisés, sont les premiers bénéficiaires d’un cadeau qui est pour tous.

Comme les évangiles de Pâques, ceux de la naissance sont pleins de verbes de mouvement.

Dieu se met en route, et fait ses premiers pas parmi les hommes. Mais cette venue parmi nous en met beaucoup d’autres en chemin. Les anges, tout d’abord, qui quittent le ciel pour annoncer aux hommes ce qui se passe (2, 9-14). Les bergers, ensuite, qui laissent leur troupeau pour aller chercher ce qui leur a été dit (2,15). Et plus tard aussi les Rois mages (Mt 2,1-11).

Ce voyage, cependant, le voyage de ces personnages insignifiants pour l’histoire du temps, change quelque chose. L’Evangile utilise plusieurs fois une expression qui peut nous aider à comprendre ce qui se passe cette nuit. Lorsque l’ange se présente aux bergers, il est dit que la gloire de Dieu les a enveloppés de sa lumière (2,9).

C’est précisément le mystère de Noël : Dieu s’est revêtu de notre humanité pour nous remettre le vêtement qu’il avait toujours pensé pour nous, celui de sa gloire, de sa propre vie. Un habit que l’homme avait perdu, s’éloignant de sa relation avec Dieu. Avec sa désobéissance, en effet, l’homme s’était habillé de ténèbres.

Le chemin, le mouvement qui commence en cette nuit a pour but la plénitude de cet échange, de cette nouvelle vêture. Tout le reste de l’Évangile est la continuation de ce voyage, qui est un retour du Christ d’où il est venu.

Et le peuple de l’Évangile est divisé en deux : ceux qui se mettent en route avec le Christ et ceux qui restent sur leur propre chemin ; ceux qui accueillent l’annonce avec étonnement et ceux qui ne s’éloignent pas de leur propre sécurité ; ceux qui acceptent, comme les bergers, de se laisser revêtir de lumière, sans mérite, et ceux qui, comme Hérode et les grands de ce temps, restent enfermés dans leurs palais et dans leurs certitudes vides, ne veulent pas quitter leur tenue de deuil. Noël est à rechercher et on ne le rencontre pas si on reste fermés et toujours calfeutrés dans notre sécurité. On pourrait dire que Noël est le jour où nous sommes appelés à nous interroger à nouveau sur notre situation : Sommes-nous avec les bergers en chemin, à la recherche de l’Emmanuel, de Dieu-avec-nous, dans nos vies et dans la vie du monde. Ou sommes-nous aussi enfermés dans nos palais ?

J’adresse cette question d’abord à moi-même et à notre Église.

Que signifie pour moi, pour nous ici aujourd’hui, le fait de nous mettre en route comme des bergers et de ne pas nous enfermer dans nos palais, le fait de chercher le mystère de l’Emmanuel et de ne pas avoir peur de la nouveauté de Jésus ? Que signifie pour nous être le peuple du Christ ? Que signifie adopter le « style de Bethléem » ?

Avant même de faire quoi que ce soit, adopter le « style de Bethléem » signifie sentir comme sien, en soi, dans son cœur et dans sa chair, le destin de tout homme, à commencer par les pauvres, les rejetés et les abandonnés. Cela signifie donc se pencher sur les blessures causées par l’injustice, la haine et la rancœur. Cela signifie travailler en silence, sans bruit et sans clameur, comme cela s’est passé avec la naissance de Jésus, pour apporter la lumière de la gloire de Dieu partout où il y a une ombre de ténèbres. Mais avant cela, cela signifie laisser la lumière de Bethléem nous illuminer nous-mêmes, illuminer nos yeux et notre cœur. Nous ne pourrions pas, en effet, apporter la lumière si auparavant nous ne l’avions pas reçue. Et pour que cette lumière nous illumine, nous devons laisser l’enfant de Bethléem vaincre nos résistances intérieures, nos peurs et gagner nos cœurs. Les bergers de l’Évangile étaient libres, et ils ont immédiatement accueilli le message des anges. Les pauvres de l’Évangile ont cette liberté, qui nous manque peut-être.

En ce sens, ici en Terre Sainte, nous avons encore un long chemin à parcourir pour que ce style devienne vraiment le nôtre.

Parfois, en fait, j’ai l’impression que nous sommes plus guidés par nos peurs que par la lumière de la gloire de Dieu. Que la peur de se tromper, que le jugement de ce monde détermine nos choix plus que le désir de rencontrer chaque homme, de l’aimer et de le vêtir de lumière. J’ai parfois l’impression qu’il nous est difficile de faire nôtre le « style de Bethléem ».

C’est le cas lorsque nous sommes fatigués de voir et de repérer les injustices qui se passent autour de nous, quand par exemple nous nous résignons à accepter et à trouver normales les séparations et les divisions de notre population causées par la politique, ou la fatigue dans la vie quotidienne pour trouver et aller au travail, pour se déplacer librement. Lorsque nous faisons nôtre le refus d’accepter dans notre réalité l’existence de l’autre différent de nous, qu’il soit juif, musulman ou chrétien. Cela arrive quand nous sommes fatigués de parler de paix et de la construire, et que nous considérons que c’est une utopie irréalisable. Cela arrive, en somme, quand nous restons enfermés dans nos palais loin de la vie des gens, dans nos maisons et dans nos certitudes, préoccupés seulement de nous-mêmes, et que nous refusons d’écouter, d’accueillir et de faire nôtre la voix des humbles, de ceux qui sont différents de nous, de ceux qui attendent une parole d’espérance. Et je pense aussi aux divisions dans tant de nos familles, à la violence et à la force qui semblent être la seule langue parlée par tous.

Il serait cependant injuste de se limiter à stigmatiser nos difficultés à adopter le « style de Bethléem », et de ne pas reconnaître plutôt ceux qui le vivent en silence, mais avec détermination.

Je pense à ceux qui passent leur vie au service des personnes en situation de handicap dont personne ne veut, aux écoles où nos jeunes chrétiens et musulmans grandissent ensemble, aux nombreuses initiatives de solidarité qui surgissent continuellement au sein de nos communautés dans tout notre diocèse.

Mais je crois que nous pouvons parler du « style de Bethléem », dans notre terre déchirée et divisée par la politique, les religions et tant de haine, notamment lorsque nous rencontrons des personnes, des associations, des institutions qui veulent, avec détermination et malgré tout, simplement se rencontrer, apprendre à se connaître, construire quelque chose ensemble, en dépassant les malentendus de ceux qui ne partagent pas leur désir de rencontre et de paix. Ce sont ceux, en somme, qui, comme les bergers de Bethléem, se mettent en route, défiant la peur, le soupçon et l’incrédulité, pour rencontrer, aimer, l’Emmanuel, où qu’il soit et qui qu’il soit. Ce sont eux qui nous rappellent aujourd’hui que le « style de Bethléem » est encore possible. Célébrer Noël, c’est donc célébrer ceux qui ont encore le désir d’aimer l’homme, et qui se mettent en jeu pour lui.

Ici en Terre Sainte, et pas seulement aujourd’hui, mais chaque jour de l’année, il y a encore beaucoup de gens qui célèbrent la Nativité de Jésus de cette manière. Et à eux vont nos remerciements les plus sincères et nos encouragements pour continuer à être l’espérance pour nous tous.

Un enfant peut inspirer de la tendresse et un sourire à tout le monde, même au cœur le plus dur. Ce sourire et cette tendresse font partie de la gloire avec laquelle les anges ont enveloppé les bergers.

Que l’enfant de Bethléem éveille en nous tous une telle tendresse et nous redonne le sourire. Même s’il ne résout pas tous nos problèmes, cet enfant nous rendra certainement heureux.

Joyeux Noël !

+Pierbattista Pizzaballa