MESSAGE DES
PATRIARCHES CATHOLIQUES D'ORIENT
Noel
1996
MYSTERE DE L'EGLISE
Je suis la vigne,
vous , les serments (Jn 15, 5)
Quatrième
Lettre Apostoliques des Patriarches Catholiques d'Orient adressée
à leurs fidèles, En Orient et dans la Diaspora
-
-
INTRODUCTION
A
nos frères dans l’épiscopat, aux prêtres, diacres,
religieux, religieuses et à tous nos fidèles, qui sont l’Eglise
de Dieu, dans toutes nos éparchies en Orient et dans la diaspora, "A vous grâce et paix de par Dieu, notre Père, et le Seigneur
Jésus-Christ" (1Co 1, 3).
1. Préoccupations
pastorales et questionnement
Nous
avons commencé cette Lettre Pastorale commune par la salutation
que l’apôtre Paul adressait à l’Eglise des Corinthiens pour
vous faire partager, dès le début, le souci qui hantait le
cœur de l’apôtre des nations, exprimé dans les versets qui
suivent: "Je vous en prie, frères, par le nom de Notre Seigneur
Jésus-Christ, ayez tous même langage; qu’il n’y ait point
parmi vous de divisions; soyez étroitement unis dans le même
esprit et dans la même pensée" (1Co 1, 10); puis il dit: "Je n’ai rien voulu savoir parmi vous, sinon Jésus-Christ, et Jésus-Christ
crucifié" (1Co 2, 2). Voilà le souci qui nous hante et
qui nous interpelle aujourd’hui afin de prendre conscience de notre réalité
d’Eglise. Avons-nous conscience d’être Eglise, et que le fondement
de l’Eglise est Jésus-Christ crucifié? Ou sommes-nous des
communautés confessionnelles à la recherche de réalisations
humaines? Avons-nous conscience d’être Eglise? Vivons-nous réellement
l’Eglise que nous sommes et que nous sommes appelés à être,
toujours plus fidèlement? Nous pourrions faire nôtre aussi
cette autre question de l’apôtre: "Comment nous comporter dans
la maison de Dieu, je veux dire l’Eglise du Dieu vivant?" (I Tm 3,
15). Comment pouvons-nous être des branches vivantes dans la vigne
et porter beaucoup de fruits pour la gloire de Dieu le Père? (cf
Jn 15, 1-5).
2. La réalité de nos Eglises aujourd’hui
Le
souci de l’Apôtre des nations remplit nos cœurs face à la
pluralité et à la diversité de nos traditions, car,
tous, nous désirons avoir un seul cœur et un même langage,
afin d’être les témoins de Jésus-Christ notre Seigneur,
comme il nous le dit: "Vous allez recevoir une force, celle de l’Esprit
Saint qui descendra sur vous. Vous serez alors mes témoins à
Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu’aux
extrémités de la terre" (Ac 1, 8). Nous sommes présentément
sept patriarcats catholiques dans l’Orient arabe: le patriarcat d’Alexandrie
des Coptes catholiques, les trois patriarcats d’Antioche, des Syriens,
des Maronites et des Grecs Catholiques Melkites, les patriarcats de Cilicie
des Arméniens, de Babel des Chaldéens et de Jérusalem
des Latins. Nos fidèles se retrouvent souvent dans les mêmes
pays et travaillent tous dans l’unique champ du Seigneur. Nous désirons
avoir une action unie et un témoignage commun, malgré la
pluralité et la diversité de nos traditions, pour la gloire
de Dieu qui nous a tous envoyés dans sa même vigne, et pour
la consolidation de la foi de nos fidèles dans tous nos Patriarcats.
Nous
avons tenu notre quatrième réunion annuelle à Rabweh
(Liban), du 19 au 24 septembre 1994, grâce à l’hospitalité
de notre frère le Patriarche Maximos V Hakim. Nous avons concentré
notre réflexion sur ce sujet fondamental qu’est le mystère
de l’Eglise et sur ce qui le différencie de la Communauté
Confessionnelle. Nous avons réfléchi sur ce qui nous vient
de Dieu et ce qui nous vient des hommes, sur les traditions figées
et celles qui devraient être une source de renouvellement et de vie,
qui nous rendent capables de faire face aux nombreux défis de notre
vie quotidienne, privée et publique.
3. Référence
aux Lettres Pastorales précédentes
Dans
nos trois lettres précédentes , nous avions réfléchi
avec vous sur l’enracinement, la signification et la mission de nos Eglises
en terre d’Orient. Nous avons cherché ensemble des nouvelles voies
pour renouveler notre vocation et notre témoignage dans nos sociétés
en mutation. Nous y avons vu que notre vocation essentielle dans
nos pays, celle de nos Eglises, est le témoignage commun
à Notre Seigneur Jésus-Christ. Mais nous devons avouer que
l’expérience démontre que cette vocation essentielle de nos
Eglises est entravée par des obstacles qui proviennent de nous,
pasteurs et fidèles, dans nos comportements communautaires. Dans
le symbole de la foi, nous professons que l’Eglise est "une, sainte, catholique
et apostolique"; mais en fait, nous nous comportons en communautés
confessionnelles, poursuivant chacune ses propres intérêts.
C’est pourquoi nous avons jugé nécessaire et important de
réfléchir avec vous sur le mystère de l’Eglise, afin
de faire croître l’esprit de communion entre nos Eglises, dans tous
les domaines de l’apostolat, et afin d’arriver à la réalisation
du "modèle ecclésial" qui rendrait plus transparents et plus
efficaces le témoignage et la mission de nos Eglises.
4. But
et Divisions de la Lettre
Nous
voulons approfondir dans cette lettre pastorale le sens de l’Eglise, telle
que l’a voulue Jésus-Christ, telle que l’ont comprise et vécue
les apôtres après Lui et par conséquent comme nous
devons la comprendre et la vivre nous aussi aujourd’hui.
Lorsque
nous parlons du sens de l’Eglise, il faut bien que nous parlions aussi
du sens de la Communauté Confessionnelle (Ta’ifah). Celle-là
est en effet le cadre historique, politique et humain dans lequel nous
avons vécu notre vie d’Eglise et dans lequel se sont développées
nos traditions ecclésiales particulières. Ces traditions
sont des trésors spirituels et des énergies vives et vivifiantes,
nées de la foi de nos pères et qui sont toujours capables
de ranimer notre foi aujourd’hui. C’est pourquoi notre vie d’Eglise, soutenue
par nos traditions particulières, doit nourrir notre vie quotidienne
dans tous les domaines.
Voilà
le but de cette lettre: affirmer la nécessité de maintenir
un lien permanent entre nos traditions anciennes, dans le cadre de chaque
communauté, et entre tout ce qui est nouveau dans notre vie quotidienne.
Nous voulons qu’il y ait une interaction entre nos traditions, les exigences
de notre vie aujourd’hui et notre espérance dans le futur.
La
communauté confessionnelle" a eu au long de notre histoire comme
Eglises un rôle positif; elle a en effet conservé la tradition
ecclésiale, la culture humaine et ethnique de base en chacune de
nos Eglises. Mais beaucoup de faiblesses se sont introduites en elle, et
cela à cause d’une foi qui devenait parfois superficielle, ou bien
à cause de facteurs sociaux qui ont étouffé le vrai
sens de l’Eglise. Cela a fait paraître le confessionnalisme qui a
été cause de déformation dans notre vie écclesiale.
La principale déformation fut le renfermement sur soi et, partant,
l’infirmité qui a marqué nos relations avec eux qui appartiennent
à une autre confession ou à une autre religion.
La
question que nous voulons donc poser dans cette lettre est la suivante:
comment nous libérer de ce confessionnalisme négatif et comment
confirmer nos traditions et en faire une source de vie? La réponse
sera dans la précision du sens de l’Eglise, dans l’établissement
d’un lien permanent entre la tradition et la vie aujourd’hui, et dans la
capacité de cette tradition à contribuer à la construction
de la vie contemporaine, à comprendre ses besoins et à lui
donner les réponses nécessaires.
Nous
voulons donc dans cette lettre essayer d’arriver à une vision claire
de ce qu’a voulu Jésus-Christ lorsqu’il a fondé l’Eglise,
et de ce que nous avons voulu, nous, lorsque nous avons cru en cette Eglise.
Nous voulons voir ce qui doit être renouvelé dans nos positions
et dans nos comportements. Nous voulons préciser aussi les rapports
entre l’Eglise voulue par Jésus-Christ en tout temps et en tout
lieu, et le cadre humain, connu en Orient sous le nom de "communauté
confessionnelle", dans lequel s’incarne cette Eglise. Nous dirons que nous
sommes d’abord Eglise et que l’Eglise s’incarne dans la réalité
humaine pour la purifier, l’élever et en faire une source d’action
et de libération. Cette réflexion sur le mystère de
l’Eglise sera enfin notre guide pour faire face aux défis actuels
et pour partager la vie de notre temps et de tous nos frères et
sœurs.
Cette
Lettre Pastorale aura quatre chapitres. Dans le premier nous esssaierons
de distinguer entre Eglise et Ta’ifa ou communauté confessionnelle.
Nous insisterons sur les richesses des traditions propres à chacune
de nos Eglises. Nous montrerons aussi en quoi certaines positions confessionnelles,
qui prétendent sauvegarder les traditions et le patrimoine, nous
éloignent en fait du vrai sens de l’Eglise.
Dans
le deuxième, nous dirons ce qu’est le mystère de l’Eglise
et que la communion du Père, Fils et Saint Esprit est la source,
le modèle et la fin de l’Eglise, sacrement de la communion vécue
et, en même temps, signe et instrument de salut pour tous.
Dans
le troisième chapitre, nous parlerons de la pluralité et
de l’unité dans la vie de l’Eglise, à partir de la notion
de Communion, pour démontrer que pluralité et unité
ne se contredisent pas, et que la communion peut être vécue
avec la pluralité et la diversité des traditions et des Eglises.
Dans
le quatrième chapitre, nous proposerons des perspectives et des
orientations pastorales qui s’enracinent dans le mystère de la Communion,
et qui montrent comment le fidèle peut être un membre vivant
dans une Eglise vivante. Il pourra ainsi conserver ses traditions, en vivre,
leur rester fidèle et, en même temps, s’affranchir du confessionnalisme
et de tout élément négatif et destructeur pour l’Eglise
et la foi.
CHAPITRE
I
EGLISE,
COMMUNAUTÉ CONFESSIONNELLE ET TRADITIONS
I. Comment
se sont constituées nos Eglises d’Orient?
5.
A Jérusalem l’Eglise est née
C’est
en notre Orient que Dieu le Père envoya son Fils unique pour y devenir
homme, et y réaliser, par sa mort et sa résurrection, le
salut de l’humanité. Ici il institua l’Eglise pour être le
levain et l’instrument du salut. A Jérusalem, par l’Esprit Saint,
s’est formée, le jour de la Pentecôte, la première
Eglise, lorsque la foule, rassemblée autour des apôtres, écouta
Pierre annoncer Jésus Sauveur et crut en Lui: "D’entendre cela,
ils eurent le cœur transpercé, et ils dirent à Pierre et
aux apôtres: ‘Frères que devons-nous faire?’. Pierre leur
répondit: ‘Repentez-vous et que chacun de vous se fasse baptiser
au nom de Jésus-Christ pour la rémission de ses péchés,
et vous recevrez alors le don du Saint Esprit’... Il s’adjoignit en ce
jour-là environ trois mille âmes".
6.
A Antioche et dans tout l’Orient
A
l’exemple de l’Eglise de Jérusalem, se sont formées toutes
les Eglises, après que les apôtres se répandirent dans
le monde et annoncèrent l’Evangile du salut porté par Jésus-Christ.
A Antioche, s’est formée la première Eglise après
Jérusalem (cf Ac 11, 19-26). En elle les disciples "furent connus
sous le nom de chrétiens" (Ac 11, 26). En elle, l’Eglise devint
"fille des nations", et de là, libérée de la loi judaïque
ancienne, elle se répandit dans tous les pays du monde, s’adressa
à tous les peuples et les attira au Christ.
Ainsi
se répandit l’Eglise en notre Orient, en Egypte, Asie Mineure, Cilicie,
Arménie et Mésopotamie. L’Eglise fut fondée dans la
plupart des régions et des villes, durant les trois premiers siècles,
malgré les persécutions qu’elle eut à affronter. Elle
s’y adapta et s’exprima à travers la variété de ses
cultures multiples. Ce furent des Eglises locales dans le plein sens du
terme. Les circonstances politiques ne favorisaient pas toujours les échanges
fréquents entre les Eglises. Certaines cependant, face au danger
des déviations doctrinales, arrivaient à communiquer entre
elles et avec les Eglises du monde par les Synodes, dans lesquels ils exposaient
leurs problèmes et leurs difficultés internes. Les deux Eglises
d’Antioche et d’Alexandrie, principales métropoles de l’Orient en
ce temps, étaient les points de référence pour la
plupart des Eglises, lorsqu’apparaissait le danger des déviations
et au moment des controverses entre les Eglises. Lorsque les problèmes
devenaient insolubles, Rome restait le dernier recours, comme ce fut, par
exemple, le cas à Chalcédoine et en d’autres conciles. Ainsi
vécurent les Eglises dans notre Orient. Elles vécurent en
Eglises locales et œcuméniques à la fois.
II.
Comment s’est constitué le cadre confessionnel
7.
Les Eglises d’Orient et la diversité des cultures
L’Orient
fut, dans les temps anciens, un champ de guerres et de conquêtes,
entre les peuples de la région et avec des puissances venues du
dehors. Ce qui est étrange c’est que les diverses conquêtes
n’aient pas réussi à faire disparaître les cultures
anciennes. Celles-ci se conservèrent, quoique sous forme de minorités
vaincues et opprimées, et devinrent avec le temps des minorités
ethniques, à l’intérieur des grands empires qui se sont succédés.
Le souci de ces minorités fut la conservation de l’identité
face aux agressions et aux violences dont elles étaient l’objet.
La lutte pour la survie devint ainsi le mobile premier qui déterminait,
à tous les niveaux, leurs comportments et leur conduite.
Les
dernières conquêtes, avant l’époque arabe, et qui laissèrent,
dans le pays et surtout dans les Eglises, des traces jusqu’à aujourd’hui,
furent les conquêtes gréco-romaines. Certains parmi les peuples
de la région adoptèrent la culture des nouveaux conquérants
et en acquirent la citoyenneté. Mais la plus grande partie s’attacha
à sa langue et à sa culture propre, copte en Egypte, araméenne
en Syrie, araméenne orientale ancienne en Mésopotamie et
en Iran, et arménienne en Arménie puis en Cilicie.
A cet
Orient, aux cultures diversifiées, l’Eglise porta le message de
salut. Elle ne vint pas avec des armées ou avec la puissance d’une
nouvelle culture, mais simplement avec le message d’un salut universel,
pour tous. Son seul souci fut de pouvoir annoncer le salut par le moyen
des langues et des cultures existantes. Elle s’adapta, avec une rapidité
étonnante, parfaitement consciente de sa mission. Bientôt
elle devint un élément essentiel dans ses diverses cultures.
8.
Les premiers siècles
Au
cours des trois premiers siècles, l’Eglise naquit comme Eglise locale
incarnée dans les diverses cultures existantes en nos pays. Cette
première Eglise, arrosée par le sang des martyrs, put faire
face aux divisions et aux particularismes divers. Par la bénédiction
de ses martyrs, et malgré les persécutions, elle continua
à vivre le mystère du Christ, soit dans la vie érémitique
dans les déserts, soit au milieu de la société qui
la persécutait et elle fortifia ainsi sa foi et son unité
ecclésiale.
Au
IVe siècle, après la conversion de l’empereur Constantin,
le christianisme devint la religion de l’empire. Celui-ci commença
à soutenir l’Eglise. Mais d’un autre côté, le pouvoir
civil commença à s’y infiltrer avec ses concepts et ses comportements,
et à la soumettre à ses exigences politiques. Dans l’Eglise
vivante animée par le Saint-Esprit pénétrèrent
des concepts administratifs et humains. Une nouvelle face sociale de l’Eglise
apparaissait. Les traditions des Eglises aussi se transformèrent
petit à petit en institutions humaines qui étouffèrent
la foi, au lieu de rester des cultures vivifiées par l’Esprit rénovateur
de Jésus.
A cette
époque commencèrent aussi les divisions et les grandes controverses
dogmatiques, au sujet de la personne de Jésus-Christ, Verbe éternel
de Dieu. Ces divisions eurent des conséquences qui durent jusqu’à
aujourd’hui. Le pouvoir politique se fit l’arbitre dans les affaires religieuses
et se mit à soutenir une Confession contre l’autre. D’autre part,
ayant son identité culturelle et nationale propre, il provoqua tout
naturellement l’opposition des autres cultures. Ainsi commença la
première manifestation du "confessionnalisme", qui rétrécit
le concept d’Eglise en le soumettant peu à peu à une vision
confessionnelle, dont le souci était la conservation de sa tradition,
de son expression dogmatique propre et l’opposition au pouvoir politique
dominant.
9.
Avec la conquête arabe et musulmane
L’Islam
ne voulut pas s’immiscer dans les affaires religieuses chrétiennes.
Il donna aux communautés chrétiennes un statut particulier,
celui de "dhimmis" ou "protégés", sous la sauvegarde de leurs
chefs religieux. L’Islam, en assurant ainsi la survie des Eglises en son
milieu et en reconnaissant leur autonomie, les rejetait dans un confessionnalisme
qui marqua pour toujours ses structures internes religieuses et civiles.
Cette autonomie développa à l’intérieur des communautés
chrétiennes deux caractéristiques principales. La première,
le souci de la survie et de la défense des intérêts
propres vis-à-vis de l’Islam, comme vis-à-vis des autres
Eglises. La deuxième, le chef religieux devint le responsable de
la communauté en tout domaine, et celle-ci lui remettait, en plus
de ses responsabilités religieuses, des responsabilités civiles
requises par les besoins de la survie. Ce cadre confessionnel devenait
ainsi le lieu normal de toute croissance ou promotion. C’est pourquoi le
concept de la confession, communauté soucieuse de défendre
ses droits, se substitua peu à peu à celui de l’Eglise, Corps
du Christ et communauté de croyants unis entre eux et avec les autres
Eglises par le lien du même Esprit.
10.
L’Empire Ottoman
L’Empire
Ottoman, (1516-1918) institutionnalisa définitivement cet état
de choses et le compléta par le statut connu sous le nom de "millah"
ou communauté religieuse. Il accorda aux chefs religieux des compétences
civiles plus grandes à l’égard de leurs fidèles et
en fit les représentants officiels pour tout rapport avec le pouvoir
civil. Ce nouveau statut fut un autre pas décisif dans la formation
de la communauté ethnique et dans la transformation de l’Eglise
en une entité sociale et politique. Nous vivons toujours dans cette
mentalité. Il faut bien mentionner ici les interférences
étrangères qui contribuèrent pour leur part aussi
à la consolidation et à l’exploitation du confessionnalisme.
La
plupart des Etats arabes modernes reconnaissent aujourd’hui dans leurs
constitutions l’égalité de tous les citoyens. Le pouvoir
civil a repris toutes ses responsabilités à l’égard
de tous les citoyens, musulmans ou chrétiens, et affranchi ainsi
les chefs religieux chrétiens de la surcharge de pouvoir que leur
imposa le statut de "dhimmis" ou de la "millah". Cependant la mentalité
confessionnelle ne cesse de prévaloir dans nos Eglises Orientales.
En effet, aucun régime arabe moderne, malgré les textes des
constitutions, n’est encore arrivé à résoudre le problème
du pluralisme religieux dans son pays. Tous les régimes arabes restent
dans un état de perplexité et d’impuissance, lorsqu’il s’agit
d’appliquer le principe de l’égalité à tous les citoyens.
C’est pourquoi, il y a toujours, parmi les fidèles, le sentiment
que l’Eglise, Communauté Confessionnelle, est le cadre qui doit
soutenir les fidèles, non seulement dans leur vie religieuse, mais
aussi dans leur vie civile et sociale.
11.
Communauté confessionnelle et confessionnalisme
Voilà
en bref les circonstances historiques et culturelles qui amenèrent
à la naissance et à la croissance de nos Eglises dans leur
diversité et spécificité, en Orient. Ces mêmes
circonstances, difficiles et négatives, en plus de nos péchés,
ont amené nos Eglises à se fractionner et à se renfermer
chacune sur elle-même. Elles devinrent ainsi des communautés
confessionnelles (Tawa’if), rongées par les divisions et par les
surcharges qui effacèrent de leur visage les traits du Christ. Elles
éteignirent en elles la flamme de l’Esprit et les amenèrent
à oublier qu’elles n’existaient pas pour elles-mêmes mais
pour Dieu, afin de porter le message du salut dans leurs milieux dont elles
étaient tirées et vers lesquelles elles étaient envoyées.
Tout
cela a donné naissance au confessionnalisme qui est une déformation
dangereuse de la religion et une contradiction flagrante avec le sens de
l’Eglise. Le confessionnalisme a pour premier souci la survie, la défense
de soi et des droits et privilèges acquis, beaucoup plus que la
croissance de la foi elle-même. Il se préoccupe des réalisations
humaines plus que des réalisations de la foi, et des manifestations
religieuses extérieures plus que de l’esprit. Des traditions, il
fait une prison qui lie les fidèles à un passé lointain
étranger à la vie présente, sans évolution
qui en fasse une force de présence et de renouveau perpétuel.
De ce fait, nos Eglises devinrent des groupements qui concentrèrent
le plus important de leur souci dans la survie et dans des perspectives
purement humaines. Il en résulta aussi la violation d’une autre
caractéristique ecclésiale: l’ouverture et la charité.
Le confessionnalisme en effet provoque le renfermement sur soi-même
face à l’autre, citoyen ou correligionnaire. L’autre devient un
inconnu, un rival ou un concurrent, malgré le fait qu’il partage
la même foi, la même terre, la même citoyenneté
et la fraternité humaine.
La
mentalité confessionnelle méconnaît l’Eglise dont elle
se réclame et le sens de ses traditions. Elle méconnaît
l’Eglise puisqu’elle ne voit en elle qu’un groupe ethnico-religieux parmi
d’autres, et parce qu’elle se referme sur soi-même comme nous l’avons
dit, alors que l’Eglise du Christ est ouverte à tous, à tout
peuple et nation. Elle méconnaît les traditions ecclésiales,
car souvent elle les ignore purement et simplement, ou elle les réduit
à des réalités socio-culturelles, comme le font la
plupart des medias civils ou parfois même religieux dans leurs reportages.
Ceux-ci mettent en relief la mentalité confessionnelle et négligent
la mission essentielle de l’Eglise.
III. Nos
Traditions Ecclésiales
12. Nouvel
héritage
Par
notre première naissance, nous avons d’abord hérité
d’un ensemble de structures qui ont contribué à façonner
notre nature, à la fois individuelle et sociale: la terre maternelle,
même si beaucoup l’ont quittée depuis longtemps, la langue,
elle aussi maternelle, l’histoire, la patrie, les institutions et coutumes,
familiales, éducatives, professionnelles et civiles. En même
temps et corrélativement, nous avons hérité d’une
culture et d’un ensemble de valeurs qui, étant partagées
par les groupes sociaux avec lesquels nous avons vécu, sont devenues
inconsciemment normatives de notre vision des choses, de nos comportements
personnels, de nos relations avec les autres et aussi avec Dieu.
Par
notre seconde naissance, i.e. le baptême, nous avons revêtu
le Christ et nous sommes oints de l’Esprit Saint (cf Jn 5, 3). Et c’est
dans l’Eglise maternelle et par elle que nous héritons de cette
vie nouvelle, comme co-héritiers du Fils unique (cf Rm 8, 17).
Deux
aspects de ce nouvel héritage peuvent ici retenir notre attention.
D’une part, le baptême ne nous confère pas une nature humaine,
ni une culture de base différentes de celles des non-baptisés.
Notre Eglise locale est de la même pâte que les humains auxquels
elle est envoyée: elle ne constitue pas une société
chrétienne à côté d’une société
non-chrétienne. Sa nouveauté est d’être le levain du
Royaume de Dieu dans la pâte sociale et culturelle du lieu où
elle vit. Parce que le Fils Bien-Aimé a tout assumé de l’homme
pour le sauver, rien n’est sauvé que ce qu’il a assumé. Cela
vaut pour chaque personne et pour chaque culture. Le Christ, notre Dieu
et Sauveur, ne détruit pas ce qu’il a créé, mais il
nous libère du péché et de la mort, nous purifie et
renouvelle en nous son image, si nous y consentons, et cela jusqu’à
notre mentalité profonde où se cache le musée de notre
héritage culturel, tout ce qui y est bon et tout ce qui est à
purifier ou modifier.
D’autre
part, l’Eglise locale où nous naissons et grandissons dans le Christ,
a connu, tout au long de son histoire, le devenir du levain dans la pâte.
Sa nouveauté est d’avoir fait porter le fruit de l’Esprit dans le
terrain socio-culturel où elle a été semée.
C’est de cela que nous héritons aujourd’hui: d’abord les Saintes
Ecritures traduites dans nos langues, la célébration sacramentelle
de la Liturgie, la transmission de la foi apostolique selon notre culture,
l’organisation canonique de la communauté ecclésiale, ainsi
que les approfondissements de la foi demandés par l’apologétique
ou les controverses hérétiques. C’est à travers ces
différentes expressions que s’est développée la pluralité
des traditions ecclésiales de notre Orient, pluralité non
seulement légitime mais nécessaire.
13.
Nos traditions sont divino-humaines
Nos
traditions sont donc divino-humaines. Elles sont à la fois le fruit
de la grâce et des efforts de nos ancêtres dans la foi. Puisqu’elles
sont humaines, il faut commencer par dire que plusieurs tentations nous
guettent. Le plus grave de ces dangers est "l’esprit du monde". Nos pères
et nos mères dans la foi, en particulier nos martyrs et nos auteurs
spirituels, qui furent les serviteurs de la sainte Tradition apostolique,
sont les témoins vivants de cette fidélité de l’Eglise
à son Seigneur, face aux tentations de l’esprit du monde. L’esprit
du monde? C’est le confessionnalisme et c’est aussi observer à la
lettre les rites de nos liturgies ou nous vanter de leur beauté,
alors que nos cœurs sont loin de Celui que nous honorons (cf Mc 7, 7);
c’est "mettre de côté le commandement de Dieu pour nous
attacher à la traditon des hommes" (Mc 7, 8), comme certaines
coutumes du baptême, du mariage et des funérailles, qui sont
peut-être respectables, mais qui obscurcissent le sens authentique
du mystère célébré.
14.
Nos traditions sont l’incarnation de l’Evangile dans la culture
C’est
dans notre Eglise locale que nous avons été appelés
par le Christ pour être membres de son Corps, et c’est en elle que
nous sommes envoyés aux habitants de ce même lieu. Nos traditions
ecclésiales incarnent, dans la chair et l’histoire de chacune de
nos Eglises, l’unique mystère de la Tradition de la foi reçue
des Apôtres; elles constituent les formes particulières, adaptées
à chaque culture, sous lesquelles le même mystère du
salut des hommes est manifesté, actualisé et communiqué.
Or la merveille de l’Esprit Saint dans l’histoire des hommes et des cultures
est de donner Corps au Verbe de Vie, de le manifester dans la chair de
toute culture, d’actualiser son œuvre de salut et de tout mettre en Communion
avec le Père dans le Corps du Christ. C’est cette merveille qu’il
réalise en chacune de nos Eglises, dans le plein respect de son
identité humaine.
15.
L’Eglise s’appuie sur la force de l’Esprit
Pour
chacun de nous, notre Eglise est véritablement Mère. Par
notre première naissance nous sommes les enfants de nos parents.
Notre nouvelle naissance à la vie du Père nous a été
donnée par notre Eglise. Lors de l’Annonciation, Marie conçoit
le Fils de Dieu dans sa chair par la puissance de l’Esprit Saint. De même,
à la Pentecôte, et depuis lors, c’est par la seule puissance
de l’Esprit Saint que l’Eglise est constitutée Corps du Christ.
Pour Marie comme pour l’Eglise, c’est le même mystère de maternité
virginale qui ne s’appuie pas sur la force des hommes, mais sur celle de
l’Esprit. Or c’est cela que méconnaît la mentalité
confessionnelle qui s’appuie sur les puissances de ce monde. Notre Eglise
se comporte en Eglise lorsque, comme la Toute Sainte et Vierge Mère,
elle "ne connaît point d’homme" (Lc 1, 34) et atttend la fécondité
de la puissance de l‘Esprit Saint. C’est Lui l’artisan des œuvres de Dieu,
c’est Lui la source de la sainte et vivante Tradition.
C’est
dans notre Eglise que l’Espit Saint nous a fait renaître à
la vie du Père dans le Fils bien-aimé. C’est en elle qu’il
nous nourrit de la Parole de Dieu par le don de la foi; c’est en elle qu’il
nous fait participer, par l’Eucharistie, à la Pâque du Christ,
i.e. sa mort et sa Résurrection; c’est en elle qu’il nous pardonne
et nous réconcilie avec le Père et avec nos frères;
c’est en elle qu’il nous apprend à prier en vérité;
c’est en elle qu’il nous apprend à aimer et à servir nos
concitoyens, comme le Christ les aime et les sert; c’est en elle qu’il
nous envoie dans le monde, comme signes et serviteurs de la Communion de
Dieu avec les hommes et de tous les hommes en Dieu.
16.
Notre tradition est notre chemin pour connaître Jésus-Christ
Soyons-en
convaincus: c’est par l’expérience vécue de nos traditions
ecclésiales que nous avons accès à "l’intelligence
du mystère du Christ...par le moyen de l’Eglise" (Ep 3, 4-10).
Nos Pères dans la foi, spécialement en Orient, ne réduisaient
pas l’annonce de l’Evangile à un enseignement scolaire des vérités
religieuses. Leur catéchèse ne séparait jamais l’écoute
de la parole de Dieu de la célébration des Saints mystères,
i.e. de la Tradition qui était pour eux une source de vie quotidienne.
La Tradition devenait ainsi l’expérience de la vie évangélique
dans la société et une atmosphère imprégnée
de la prière du cœur. Ainsi se formait "l’homme nouveau"
dans l’Eglise incarnée en un temps et en un lieu déterminés.
CHAPITRE
II
Le
mystère de l’Eglise
I. Le Mystère
de la Communion
17.
L’Eglise est un mystère
Après
avoir réfléchi sur la naissance de nos Eglises, de nos traditions
et l’esprit du confessionnalisme qui y a pénétré,
nous voulons maintenant vous inviter à réfléchir,
frères et sœurs et fils bien aimés, sur le mystère
de l’Eglise. Que signifie l’expression: "nous sommes des membres vivants
dans une Eglise vivante", selon l’esprit du Concile Vatican II?
Trente
ans après le Concile Vatican II, dont le but était le renouveau
de l’Eglise catholique en fidélité au dessein de Dieu pour
le monde, il est possible que les jeunes générations en ignorent
encore le sens et que leurs aînés n’en aient pas accueilli
tout le souffle dans la vie de nos Eglises. Or, il est remarquable que
le premier chapitre de la Constitution fondamentale sur l’Eglise (Lumen
Gentium) s’ouvre par ce titre: "Le mystère de l’Eglise". Les aspects
concrets et juridiques ne seront pas oubliés dans les chapitres
suivants, ni dans les documents ultérieurs: ils sont nécessaires,
mais relatifs au mystère qu’ils doivent refléter. Ce qui
est divin est premier et se manifeste en ce qui est visible. L’Eglise est
appelée à signifier comme sacrement, ce qu’elle est: un mystère
dans la vie des hommes.
C’est
pourquoi nous commençons par dire que l’Eglise est un mystère,
c.à.d. un dessein étonnant de Dieu, "enveloppé
de silence aux siècles éternels" (Rm 16, 25), que le
Père nous a fait connaître "quand vint la plénitude
du temps" (Gal 4, 4), dans "le Bien-Aimé" (Ep 1, 6) dans
lequel il a voulu "ramener toutes choses sous un seul Chef, le Christ" (Ep 1, 10). Tout cela veut dire que l’Eglise vient de Dieu; elle est une
communauté humaine constituée par la grâce de Dieu,
et non seulement par des liens humains; elle n’est engendrée "ni
du sang, ni d’un vouloir de chair, ni d’un vouloir d’homme, mais de Dieu" (Jn 1, 13). La grâce de Dieu cependant s’étend à tout
ce qui est humain pour l’élever, le vivifier et s’y incarner. La
grâce de Dieu ne nous invite pas à nous renfermer sur nous-mêmes;
elle ne nourrit pas les fanatismes confessionnels. Au contraire, elle nous
remplit de l’amour pour tous, ceux qui sont de notre Eglise, ceux qui sont
dans les autres Eglises et ceux qui sont de religions et de croyances différentes.
18.
Mystère de la communion de Dieu et des hommes
Or
ce mystère est inséparablement divin et humain. Il commence
et finit en Dieu et s’étend aux hommes. Il s’agit ici du mystère
de l’Eglise qui réalise la communion de Dieu et des hommes. La communion
- koinonia, l’un des plus beaux noms du Nouveau Testament pour faire pressentir
l’inexprimable mystère de Dieu Amour - est au centre de la redécouverte
du sens de l’Eglise dans le mouvement œcuménique actuel.
Le
Pape Jean Paul II nous le rappelait récemment: "La communion:
c’est là, certainement une notion-clé de l’ecclésiologie
de Vatican II, et, aujourd’hui, vingt-cinq ans après sa conclusion,
il semble qu’il faille encore centrer notre attention sur cette notion.
La koinonia est une dimension qui impose sa marque sur la constitution
même de l’Eglise et recouvre toutes ses expressions: de la confession
de la foi au témoignage de la pratique, de la transmission de la
doctrine à l’articulation des structures... Il s’agit de la communion
théologale et trinitaire de chaque fidèle avec le Père
et le Fils et l’Esprit-Saint, qui se répand avec effusion dans la
communion des croyants entre eux, les rassemblant en un seul peuple...avec
une essentielle dimension visible et sociale".
II.
La Trinité Sainte, source, modèle et fin de l’Eglise
19.
La communion rassemble les croyants en un seul peuple
Les
croyants forment "un seul peuple". Comment comprenons-nous cette expression
? Certains l’entendent au sens ethnique ou politique, mais, dans nos Livres
saints son sens est tout nouveau: il s’agit du "peuple de Dieu", une "assemblée"
appelée par Dieu, dont la raison d’être est Dieu; elle ne
peut exister que par Lui et son but est de vivre saintement comme Lui est
Saint, parce que "Dieu se l’est acquise pour la louange de sa gloire" (Ep 1, 14). Tout le chapitre II de Lumen Gentium nous fait découvrir
l’Eglise comme "Peuple de Dieu":
"Ce
peuple messianique a pour chef le Christ "qui a été livré
pour nos fautes et est ressuscité pour notre sanctification" (Rom
4, 25), et qui, maintenant, après s’être acquis un nom
qui est au-dessus de tout nom, règne glorieusement dans les cieux.
Il est dans l’état de dignité et de liberté propre
aux fils de Dieu, dont le cœur est comme le temple de l’Esprit-Saint. Il
a pour lui un commandement nouveau, celui d’aimer comme le Christ lui-même
nous a aimés (cf Jn 13, 34). Enfin, il a son terme dans le
Royaume de Dieu, inauguré sur terre par Dieu lui-même, destiné
à s’étendre dans la suite des âges en attendant de
recevoir en Lui son perfectionnement final à la fin des siècles,
lorsque le Christ se manifestera, lui qui est notre vie (cf Col 3,
4), et que "la création elle-même sera libérée
de la servitude de la corruption pour participer à la glorieuse
liberté des enfants de Dieu" (Rom 8, 21)".
20.
Sur le modèle de la Trinité Une
De
ce peuple nouveau, le Dieu vivant et vrai est la source gratuite. C’est
lui qui, depuis Abraham, appelle son peuple, suscite en lui la foi et se
révèle à lui. Il lui confie son dessein de salut pour
tous les hommes. Il rassemble cette nouvelle descendance selon la foi "de
toute race, de tout pays, de toute ville, de tout village, de toute maison".
Qu’une telle multitude fasse un seul peuple dépasse l’intelligence
et la puissance humaines: c’est l’œuvre du Dieu un et unique qui, justement,
révèle ainsi que son unité transcendante est un mystère
de plénitude personnelle, le mystère de la communion (koinonia)
du Père, du Fils et de l’Esprit-Saint. L’Eglise n’est pas formée
par l’addition ou la cooptation de personnes: elle est le grand don de
la communion de la Trinité Sainte, une et indivisible, offert aux
hommes pour qu’ils en vivent. "Or la Vie s’est manifestée, et
nous vous annonçons cette Vie éternelle qui était
auprès du Père et qui nous est apparue... afin que vous aussi
soyez en communion avec nous. Quant à notre communion, elle est
avec le Père et avec son Fils Jésus-Christ" (1Jn 1, 2-3).
Un tel mystère de communion ne monte pas du cœur de l’homme, il
descend d’auprès de Dieu comme "l’Epouse de l’Agneau" (Ap
21, 10). L’Eglise n’est pas le fruit de notre décision. Ce n’est
pas nous qui avons choisi d’être les disciples du Christ, c’est Lui
qui nous a choisis (cf Jn 15, 16), parce que le Père nous a aimés
le premier (cf 1 Jn 4, 19).
21.
Peuple un et multiple à l’image de la Sainte Trinité Une
et Indivisible
Depuis
le début de cette Lettre Pastorale, nous nous posons la question:
comment l’unité est-elle compatible avec la diversité de
nos Eglises et de nos traditions ? En cherchant la réponse, nous
avons constaté que la "communauté confes-sionnelle" et la
mentalité qui l’inspire ne nous offrent pas le modèle qui
répond à la réalité de l’Eglise. L’esprit du
monde, en effet, ne peut concevoir l’unité dans le respect de la
diversité ni la réaliser. L’unique modèle qui
nous révèle et peut nous faire vivre ce mystère paradoxal
est l’unité de la communion trinitaire, modèle que nous
retrouvons dans l’icône de la Trinité, célèbre
dans l’iconographie orientale.
En
se révélant dans l’Economie de notre salut, le Dieu unique
se fait connaître comme Père, Fils et Saint-Esprit, Dieu un
et unique. Chaque Personne Divine est "vers" l’Autre, aucune ne s’appartient
mais est donnée, dans la pure transparence. Or, les personnes humaines
sont "à l’image de Dieu" (Gn 1, 26) et aspirent essentiellement
à être aimées et à aimer. Mais nous savons,
malheureusement, que nous ne sommes pas à sa ressemblance, dans
la mesure où chaque personne, ou chaque groupe, se recherche soi-même
et ne vit pas pour l’autre. C’est pourquoi l’unité personnelle ou
communautaire est, humainement parlant, un mirage inaccessible. Notre monde
est malade d’exclusion et de refus de "l’autre". L’esprit du monde engendre
le péché, la division et la mort.
22.
L’Eglise, communion de vie
De
cette communion, l’Eglise est appelée à être le signe
transparent, puisque son modèle divin demeure en elle fidèlement.
C’est pourquoi elle en est aussi la servante; la Trinité Sainte
est la fin de l’Eglise. Anticipant déjà "l’union intime
avec Dieu et l’unité du genre humain", l’Eglise n’est pas encore
la communion de tous les humains avec leur Père et entre eux. Elle
est envoyée pour que vienne le Règne de l’Amour dans toute
la création lorsque Dieu sera tout en tous. C’est dire que l’Eglise
n’existe pas pour elle-même mais pour son Seigneur et pour tous les
humains dont il s’est fait serviteur et Sauveur. Elle est la communion
de vie, symbolisée dans l’iconographie trinitaire par l’arbre de
vie, qui s’enracine dans la communion de la Sainte Trinité.
Nous
ne nous appartenons plus à nous-mêmes mais à Celui
qui est mort et ressuscité pour tous. Cela vaut pour chaque baptisé,
cela vaut pour chaque Eglise. L’Eglise de Dieu, elle est à Dieu,
pour le Père et donc pour tous ses enfants dispersés. Cette
prise de conscience est décisive pour notre conversion ecclésiale,
parce que nous convertir n’est autre que retourner notre cœur vers le Père
par le Fils bien-aimé qui nous remet en communion avec lui et avec
tous ses enfants.
III.
L’Eglise Sacrement de la Communion
23.
Signe visible du mystère divin
Par
l’Eglise, le mystère de la communion de la Trinité Sainte
est révélé et donné aux hommes dans le Verbe
incarné et par l’Esprit Saint, afin qu’ils vivent de cette vie de
communion. Ainsi, l’Eglise est le sacrement de la communion; elle est essentiellement
sacramentelle. On veut dire par là que le mystère de la communion
divine, de soi invisible et transcendant, est communiqué visiblement
dans l’Eglise. Celle-ci est, en même temps, et inséparablement, "groupement humain et communauté spirituelle", "une seule réalité
complexe formée d’un élément humain et d’un élément
divin": il s’agit du mystère du Verbe incarné.
Il
est important, aujourd’hui surtout, que notre expérience de l’Eglise
soit inspirée par cette vision de foi, sinon nous dévions
vers deux tentations extrêmes: ou bien, l’Eglise n’est qu’une organisation
socio-religieuse, et nous voilà de nouveau dans le confessionnalisme,
ou bien, en réaction contre l’institution confessionnelle, les croyants
en Jésus-Christ se rejoignent dans une vague fraternité sentimentale
non incarnée dans la réalité humaine. Dans les deux
cas, on divise le Christ et le mystère de la communion est évacué
de l’histoire des hommes.
24.
Le mystère commence avec la venue du Fils
Or "quand est venue la plénitude du temps" (Ga 4, 4), Dieu a
envoyé son Fils. Alors, la Vie, la communion divine, a pris corps
dans l’histoire. Dans la Personne du Verbe incarné, en tout ce qu’il
dit et fait et par la puissance de l’Esprit Saint, le Père accomplit
son dessein d’amour: libérer l’homme du péché et de
la mort, c’est-à-dire de ce qui est le contraire de la communion,
par la mort de son Fils et en le ressuscitant. Or cette Pâque libératrice
est le seul événement de l’histoire qui ne passe pas: advenu
"une fois pour toutes", il Est, il demeure et agit désormais dans
l’histoire, surtout par sa Parole et par les sacrements.
Comment
le Christ ressuscité est-il toujours présent et agissant
parmi les hommes, puisqu’il n’est plus limité par le temps et par
l’espace, comme il l’était durant sa vie mortelle? La nouvelle "manière
d’être et d’agir" de son humanité ressuscitée dans
notre monde est "sacramentelle’, c’est-à-dire que, pleinement vivant
auprès du Père, le Christ demeure parmi nous, accessible
à notre humanité mortelle. Depuis son ascension auprès
du Père jusqu’à son retour glorieux, le Christ est présent
et agissant dans le monde par la force de l’Esprit-Saint, et par l’intermédiare
de l’Eglise et des sacrements. C’est ce que la foi de l’Eglise confesse
par l’expression "le Corps mystique" du Christ.
25.
L’Eucharistie sacrement de la communion
C’est
justement lors de "la Cène mystique" que Jésus donne à
ses disciples tout le mystère de la communion: en son corps livré
et en son sang répandu pour la multitude, s’accomplit le don plénier
de la communion divine aux hommes, le don de l’amour jusqu’à la
mort, "jusqu’à l’extrême de l’amour" (Jn 13, 1). L’événement
pascal où s’accomplit pour les hommes le mystère de la communion,
Jésus le donne, en se donnant lui-même, "sacramentellement".
Désormais, et "jusqu’à ce qu’il vienne" (I Co 11,
26), le grand sacrement de l’Eucharistie manifeste, actualise et répand
l’événement pascal en ceux qui ont revêtu le Christ
par le baptême et la chrismation. Cette divine Pâque du Seigneur
n’est pas répétée, elle est rendue présente
sacramentellement, de sorte que la Pâques de la Tête devienne
celle de ses membres. En vérité, "quand l’Eglise célèbre
l’Eucharistie, elle réalise ce qu’elle est: Corps du Christ" (1Co 10,17). Par l’Eucharistie, l’événement pascal se dilate
en Eglise". L’Eglise est une réalité eucharistique
dans le sens de communion et d’action de grâces que la communauté
eucharistique rend à Dieu le Père, le Fils et le Saint-Esprit.
26.
L’Esprit Saint vivant dans l’Eglise
Mais
dans notre redécouverte du mystère de l’Eglise, il est essentiel
de renouveler notre connaissance aimante de l’Esprit Saint. Dans le dessein
d’amour du Dieu le Père, il est toujours envoyé avec le Fils,
et c’est lorsque le Christ ressuscité le donne à ses disciples
que l’Eglise est, elle aussi, "envoyée" dans l’Esprit Saint (cf
Jn 20, 21-22). C’est lui qui suscite en nous la foi au Christ, nous fait
renaître à la vie du Père en nous greffant sur le Christ
et pénètre tout notre être de son onction indélébile.
C’est lui qui, dans la liturgie de la Parole, nous rappelle le Christ et
donne vie à sa Parole en nos cœurs. C’est lui qui, dans les épiclèses
sacramentelles, transforme dans le Christ, ce que nous offrons. C’est l’Esprit
de communion (cf 2 Co 13,13), imploré au début de nos anaphores
eucharistiques, qui "met en communion avec le Corps du Christ ceux qui
participent au même Pain et au même Calice". A partir de
là, l’Eglise manifeste ce qu’elle est: le sacrement de la koinonia
trinitaire, "la demeure de Dieu avec les hommes" (Ap 21, 4).
CHAPITRE
III
Pluralité
et Unité dans la vie de l’Eglise
I.
L’Eglise, Mystère de Communion
27.
L’Eglise une
Au
terme de ces réflexions sur le mystère de l’Eglise, il nous
est possible de mieux comprendre, dans l’intelligence de la foi, que l’unité
et la pluralité, loin de s’exclure, s’impliquent l’une l’autre et
sont inséparables dans notre expérience de l’Eglise.
Pour
comprendre pourquoi l’Eglise est Une, alors que de nombreuses Eglises ont
été fondées à travers le monde depuis la première
communauté de Jérusalem, deux conceptions erronnées
sont d’abord à écarter. Selon la première, l’Eglise
Une serait l’addition des Eglises, une sorte de fédération
chrétienne mondiale: cette variante du confessionnalisme ne rend
pas compte du mystère de l’Eglise. Car une fédération
est une réalisation socio-politique: elle ne peut pas manifester
le mystère divin de la Communion et les Eglises resteraient autant de corps différents et divisés. Pour l’autre, à
l’inverse, les Eglises seraient les succursales locales d’un quartier général
qui serait l’Eglise Une: cette caricature juridique reste aussi en deça
du mystère de la communion.
Ces
deux conceptions considèrent la question "l’Eglise et les Eglises"
comme un problème arithmétique, alors qu’il s’agit d’un mystère,
le Mystère du Tout-Autre. En Dieu, il n’y a pas de nombre.
Son unité, inaccessible à la raison, ne peut être pensée
selon la logique qui veut que "un" soit la moitié de deux ou le
tiers de trois. Le mystère de l’unité intime du Dieu vivant
nous est révélé par le Christ comme une plénitude
consubstantielle et indivisible: la communion du Père, du Fils et
de l’Esprit-Saint.
28.
Le mystère de communion et les Eglises particulières
C’est
de cette communion que l’Eglise est le sacrement. "Tous les membres du
corps, en dépit de leur pluralité, ne forment qu’un seul
corps. Ainsi en est-il du Christ. Aussi bien est-ce en un seul Esprit que
tous nous avons été baptisés pour ne former qu’un
seul corps" (1Co 12, 12-13). Quand nous communions au Corps du Christ dans
l’Eucharistie, nous sommes plusieurs; cependant chaque personne, en recevant
une parcelle du Pain eucharistique, ne reçoit pas une partie du
Corps du Christ, mais bien le Christ tout entier, et c’est pourquoi "nous
tous, nous ne formons qu’un seul Corps, car tous nous avons part à
ce pain unique" (1Co 10, 17). De même, chacune de nos Eglises n’est
pas une partie de l’Eglise répandue dans l’univers, mais elle rend
présent, ici et maintenant, le mystère de l’Eglise une dont
elle est le sacrement. C’est pourquoi toute l’Eglise est présente
dans chaque Eglise particulière.
29.
L’Eglise apostolique et catholique
Reste
à préciser les conditions essentielles pour qu’une Eglise
soit authentiquement sacrement de la communion de Dieu et des hommes, malgré
la pluralité et la diversité des Eglises.
Les
deux conditions essentielles, notre foi les professe lors de la célébration
des Saints Mystères dans le symbole de Nicée-Constantinople:
l’Eglise une et sainte est "catholique et apostolique". Si nous arrivons
à mieux comprendre et à vivre effectivement ces deux aspets
essentiels du mystère de l’Eglise, nous pourrons apprendre aussi
comment vivre toujours mieux l’unité dans la diversité.
30.
Eglise Apostolique
Premièrement
l’Eglise est "apostolique". C’est ainsi qu’elle paraît dans le monde
dès le jour de la Pentecôte. Que signifie "apostolique"? Par
ce mot, certains pensent aux Apôtres qui ont fondé les premières
Eglises, en Orient surtout. Cela est vrai, mais il nous faut aller plus
loin. C’est l’Eglise comme telle, rendue présente en chacune de
nos Eglises, qui "a pour fondement les apôtres et les prophètes,
et pour pierre d’angle le Christ Jésus lui-même". "Comme
le Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie" (Jn 20,
21). Cela veut dire que chacune de nos Eglises rend présente sacramentellement,
aujourd’hui et ici, l’Eglise des Apôtres constituée par l’Esprit
Saint lors de la première Pentecôte. C’est le même Corps
et le même Esprit, sans interruption; le même mystère
pascal, advenu "une fois pour toutes", est actualisé par chaque
Eucharistie; l’Eglise ne se divise pas en parties; elle est la même
vigne du Père qui croît et porte beaucoup de fruits.
31.
Critère de l’unité: la communion dans la tradition apostolique
Concrètement,
cela veut dire que nos Eglises ne peuvent vivre dans l’unité que
si elles sont fidèles à leur commune "tradition apostolique",
qui est une tradition vivante reçue des Apôtres. Le contenu
de cette tradition sont les sacrements de la foi, spécialement
le sacrement de la "succession apostolique", et la communion dans la charité,
spécialement du collège des évêques qui actualise
aujourd’hui sacramentellement le collège des Douze Apôtres.
La pluralité et la diversité de nos "traditions ecclésiales"
varient selon le tissu humain de nos Eglises, mais le critère de
leur vérité et de leur unité demeure la communion
dans la tradition apostolique.
Comme
elle serait dynamique et vivifiante la mission de nos Eglises, en Orient
et dans la diaspora, si nous avions le souci de nous abreuver à
cette sainte et vivante Tradition que l’Esprit Saint nous offre à
travers nos traditions authentiques, toujours renouvelées par lui
dans des circonstances qui changent sans cesse. Le contenu de ces traditions
sont: la Parole de Dieu, telles que les Pères de nos Eglises ont
reçu le charisme de l’interpréter selon nos cultures; les
Saints Mystères, qui nous font participer à la nouveauté
du Christ dans notre langue et dans notre vie; le témoignage spirituel
de tant d’hommes et de femmes, cette "nuée de témoins", grâce
auxquels nous pouvons "fixer nos yeux sur le chef de notre foi, Jésus" (He12,1-2); enfin, les attitudes pastorales authentiquement orientales,
au sujet desquelles Vatican II "déclare solenellement" que nos Eglises "ont le droit et le devoir de se régir selon leurs propres disciplines
particulières".
32.
Eglise Catholique
C’est
en nous enracinant dans l’Eglise apostolique que nous pouvons la vivre
de plus en plus comme "catholique". Le mot est à bien comprendre,
selon l’original grec "katholiké" du symbole de Nicée-Constantinople.
Cet adjectif, christianisé par St Ignace d’Antioche signifie littéralement
: "selon le tout", c’est-à-dire que le tout se trouve en chaque
partie, un peu comme l’âme anime un corps vivant.
En
quel sens donc l’Eglise est-elle catholique ? La réponse est souvent:
parce qu’elle est universelle, "répandue par toute la terre". Mais
la communauté de Jérusalem puis celle d’Antioche, sans être
répandues par toute la terre, étaient déjà
catholiques. Ce n’est pas donc l’extension par toute la terre qui fait
que l’Eglise soit catholique. La pluralité croissante des Eglises,
non plus, ne fractionne pas l’Eglise. Le "tout" du mystère de l’Eglise
est présent dans chaque Eglise authentiquement apostolique, comme
mentionné plus haut. L’Eglise qui se dit catholique doit manifester
effectivement qu’elle est en communion avec les autres Eglises fidèles
à la Tradition apostolique .
33.
Le service de la Communion assuré par le charisme de "l’Episkopé"
Concrètement,
comment répondre dans la vie de nos Eglises à ce don divin
de la catholicité ? L’expérience de la Communion entre les
Eglises durant les premiers siècles nous montre comment la Tradition
apostolique n’est pas un catalogue de feuilles mortes mais une sève
créatrice, et cela de deux manières.
D’une
part, il s’agit que les Eglises, qui ont chacune leurs traditions particulières,
se reconnaissent mutuellement comme Eglises, chacune reconnaissant en l’autre
le même mystère de l’Eglise à travers ses particularités
légitimes. Cela, sur la base de la même Tradition apostolique
comme nous l’avons décrite plus haut. Une telle reconnaissance mutuelle
ne peut être vécue que dans un regard de foi, et non avec
les lunettes de la mentalité confessionnelle. La catholicité
vécue est exigeante de sainteté, elle n’est donnée
qu’aux "cœurs purs" (Mt 5, 8).
D’autre
part, les Apôtres en témoignent déjà, le service
de la communion, dans une Eglise et entre les Eglises, est assuré
par le charisme de "l’Episkopé". C’est dire que la catholicité
effective relève principalement de la communion canonique entre
les évêques, laquelle est exigeante de corresponsabilité.
Les conciles furent, depuis les origines, la voie suivie par l’Eglise pour
exprimer cette coresponsabilité. Après Vatican II, la vie
synodale connaît un nouvel élan. Le Synode des Evêques
est désormais une institution ecclésiale qui réunit
régulièrement les Evêques.
Le
mystère de l’Eglise que nous sommes appelés à vivre
est donc essentiellement nouveau par rapport à la "communauté
confessionnelle". Nous allons voir maintenant comment vivre cette Communion,
d’abord à l’intérieur de chacune de nos sept Eglises, puis
entre les Eglises, entre nos sept Eglises catholiques, avec l’Eglise
de Rome, servante de la communion et de l’unité fondée sur
la charité, avec toutes les Eglises catholiques du monde et aussi
avec les autres Eglises et Communautés ecclésiales avec lesquelles
nous ne sommes pas encore en pleine communion.
II.
Pluralité et Unité dans chacune de nos Eglises
34.
L’Eglise particulière
L’Eglise
particulière est le diocèse telle que la décrit Vatican
II: "Un diocèse (éparchie) est une portion du Peuple de Dieu,
confiée à un évêque pour qu’avec l’aide de son
presbyterium il en soit le pasteur: ainsi le diocèse, lié
à son pasteur et par lui rassemblé dans le Saint Esprit grâce
à l’Evangile et à l’Eucharistie, constitue une Eglise particulière
en laquelle est vraiment présente et agissante l’Eglise du Christ,
une, sainte, catholique et apostolique". L’Eglise particulière,
comme définie ici, est donc une réalité de foi. Elle
est le don de la Trinité Sainte. Elle se nourrit par l’Evangile
et l’Eucharisite, et se manifeste dans une portion du peuple de Dieu, confiée
à un évêque qui la garde en communion avec tout le
presbyterium. En elle, le mystère de l’Eglise est présent
dans sa totalité.
La
manifestation la plus sublime de l’Eglise particulière se manifeste
dans la célébration eucharistique autour de l’évêque.
Vatican II dit à ce sujet: "L’évêque doit être
considéré comme le grand prêtre de son troupeau; la
vie chrétienne de ses fidèles découle et dépend
de lui en quelque manière. C’est pourquoi tous doivent accorder
la plus grande estime à la vie liturgique du diocèse autour
de l’évêque, surtout dans l’église cathédrale;
ils doivent être persuadés que la principale manifestation
de l’Eglise consiste dans la participation plénière et active
de tout le saint peuple de Dieu, aux mêmes célébrations
liturgiques, surtout dans la même Eucharistie, dans une seule prière,
auprès de l’autel unique où préside l’évêque
entouré de son presbyterium et de ses ministres".
35.
Plusieurs et unis dans la communion de Dieu.
"Plusieurs"
? Nous pensons d’abord à la pluralité des personnes, des
groupes, des ministères, des vocations, des paroisses etc. La question
qui se pose est la suivante: comment, étant plusieurs dans chaque
Eglise particulière, nous pouvons être pratiquement un dans la diversité des ministères et des vocations ? Comment vivre
dans chaque Eglise particulière le charisme de l’unité et
la richesse de la pluralité, car toutes deux sont enracinées
dans le mystère de la communion trinitaire.
Nous
réaffirmons ici que la pluralité ne contredit pas l’unité
et que l’unité n’annulle pas la pluralité: "Plusieurs,
nous ne sommes qu’un corps"
(1
Co 10, 17). Pluralité signifie pluralité de ministères,
de dons et d’activités (cf 1Co 12, 4-6). Unité signifie l’unité
de l’esprit, du bien commun, de "l’édifice" commun (cf 1 Co ch.12,
13, 14). Les personnes multiples sont un "être nouveau dans le
Christ" (2 Co 5, 16-17). Parce qu’elles sont baptisées dans
le Christ et ointes de l’Esprit Saint, chacune d’elles est dotée
de dons nouveaux en vue d’une fonction irremplaçable dans la paroisse
et dans l’éparchie. C’est pourquoi, si nous voulons que la Communion
soit effective à l’intérieur de chaque Eglise particulière,
il faut raviver ces dons et les faire fructifier, au lieu d’être
méconnus ou "enfouis dans la terre" (cf Mt 25, 14-30). Et
si nous voulons que cette communion soit facteur d’unité, il faut
les faire fructifier en union avec tout le corps.
36.
Les charismes sont multiples, mais l’Esprit est le même
Il
faut prendre au sérieux ce que l’Apôtre écrivait à
l’Eglise de Corinthe: "Il y a diversité de charismes, mais c’est
le même Esprit; diversité de ministères, mais c’est
le même Seigneur; diversité d’énergies, mais c’est
le même Dieu qui opère tout en tous. A chacun la manifestation
de l’Esprit est donnée en vue du bien commun" (1 Co 12, 4-7). Voilà
le "modèle ecclésial" que cette Lettre Pastorale veut d’abord
remettre devant nos yeux. C’est à chacune de nos Eglises que St
Paul adresse l’exhortation: "N’éteignez pas l’Esprit" (1 Th 5, 19).
C’est chaque ministre ordonné, évêque, prêtre
et diacre, qui est invité "à raviver le don que Dieu a déposé
en lui par l’imposition des mains" (2 Tm 1,6). C’est chaque baptisé
qui doit prendre conscience de sa vocation nouvelle: "Vous êtes le
Corps du Christ et membres chacun pour sa part" (1 Co 12, 27). "Chacun
pour sa part" veut dire participer effectivement: "grandir de toutes manières
vers Celui qui est la Tête, le Christ, dont le Corps tout entier
reçoit concorde et cohésion" (Ep 4, 15-16).
37.
La première communauté est le modèle de toute Eglise
particulière
Les
expressions concrètes de la communion, où coopèrent
les dons, les ministères et les énergies de tous, nous sont
décrites dans le livre des Actes des Apôtres. La première
communauté de Jérusalem demeure pour nous "le modèle
ecclésial" toujours actuel: les disciples "se montraient assidus
à l’enseignement des apôtres, fidèles à la communion
fraternelle, à la fraction du pain et aux prières". Voici
donc comment, étant plusieurs, nous pouvons vivre "l’unité"
en chacune de nos Eglises:
1)
Transmettre la foi des Apôtres est un acte de Tradition et
nous en sommes tous responsables, chacun pour sa part, selon sa place,
son rôle et sa vocation, dans l’Eglise. Dans la famille (qui est
"l’Eglise domestique") et dans la communauté paroissiale (aux adultes
et pas seulement aux enfants et aux jeunes), c’est la Parole de Dieu écoutée,
méditée et partagée qui nourrit notre communion fondamentale
dans la foi vivante.
2)
"Etre fidèle à la communion fraternelle", implique
concrètement que la paroisse soit, plus qu’un organisme administratif,
une communauté vivante où fidèles et pasteurs se connaissent,
veillent à l’accord des esprits et des cœurs, s’entraident dans
leurs besoins, matériels et spirituels, et travaillent ensemble
au service de leurs concitoyens, puisque leur "être nouveau" est
d’être le sacrement de l’amour du Christ pour tous les humains.
3)
"La fraction du pain", l’Eucharistie, est le moment le plus intense
de la Communion, puisque c’est là que l’Evénement du salut,
le sacrifice d’amour du Christ, est offert et partagé par ses membres.
Mais la célébration de l’Eucharistie, et toute la vie liturgique
de la paroisse, implique que tous y participent en vérité,
pas en spectateurs ou auditeurs, mais en y prenant part activement et communautairement.
4)
"Etre fidèle aux prières", celles qui rassemblent
les membres de la famille ou de diverses communautés de la paroisse,
signifie que chacun soit convaincu de l’appel de Jésus: "Il faut
toujours prier sans jamais se lasser" (Lc 18, 1). Mais, qui va apprendre
aux enfants de Dieu comment prier, de la vraie prière du cœur? Nos
traditions spirituelles sont des trésors à ce sujet. Les
pasteurs et les fidèles qui ont accueilli ce don de l’Esprit Saint,
lui le "maître de la prière", sont appelés à
le vivre et à le partager avec la communauté.
5)
La diaconie ou partage des biens: Le
diaconat fut d’abord institué afin de mettre en pratique le commandement
de l’amour au plan de la vie matérielle (cf Ac ch.6). Puis il s’étendit
à divers domaines dans la vie de la communauté, spirituels,
culturels et matériels. Chaque Eglise, jusqu’à aujourd’hui,
a différents services, par lesquels elle essaie de répondre
aux divers besoins des fidèles. L’avenir de nos Eglises requiert
une meilleure organisation de ces services. Il exige la coordination, sinon
l’unification, de ces services parmi les différentes Eglises. Car
nous avons tous à affronter les mêmes problèmes et
le même destin. Le domaine du développement a besoin d’être
organisé parmi les fidèles, de sorte que chacun soit le serviteur
de son frère, partageant ses soucis, collaborant avec lui dans sa
propre croissance. Mais il faut savoir aussi que la croissance matérielle,
selon la vision de l’Eglise et du commandement de l’amour, requiert une
croissance spirituelle équivalente. Cela suppose aussi un sens mûr
de l’appartenance ecclésiale, de sorte que chacun se sente membre
dans le même Corps du Christ, où il rencontre tous ses frères
et sœurs dans la même vie divine.
6)
Le témoignage commun: L’Eglise
est une communion pour la vie. La communauté chrétienne accueille
la vie pour la redonner. Lorsqu’elle est "un seul cœur et une seule âme",
elle peut témoigner de la Résurrection du Seigneur Jésus
(cf Ac 4, 32-35). C’est ce témoignage commun qui fit que les premiers
chrétiens "avaient la faveur de tout le peuple" (Ac 2, 47).
Cela veut dire que malgré leur petit nombre, ils trouvaient accueil
et estime dans leur société qui refusait cependant leur message.
38.
Des circonstances difficiles
Ce
modèle ecclésial que nous offre la première communauté
de Jérusalem est à prendre au sérieux. Méditons-le
dans la prière et comparons-le avec ce que nous vivons dans nos
paroisses et nos éparchies. Il suscitera en nous une nostalgie salutaire,
une volonté de conversion et un dynamisme spirituel communautaire
et ecclésial, en vue de l’annonce de l’Evangile. Au lieu de nous
décourager, il nous rendra humbles et réalistes dans l’espérance.
Nous
n’avons pas à imaginer la première Eglise apostolique comme
appartenant à "l’âge d’or" de l’histoire de l’Eglise. Le livre
des Actes des Apôtres et les Epîtres de St Paul nous transmettent
l’expérience concrète des premières Eglises locales
dans laquelle nous pouvons reconnaître des situations difficiles
qui ressemblent à la situation actuelle de chacune de nos Eglises.
Dans cette expérience des premières Eglises, deux réalités
sont spécialement à souligner, parce que, si nous les oublions,
nous ne pouvons pas vivre le "modèle ecclésial" de l’Eglise
apsotolique.
La
première réalité vient de la misère des hommes
: leurs limites et leurs faiblesses, leur inclination au mal et leurs péchés.
Tout cela apparaît dès la première communauté
de Jérusalem, à Antioche entre Pierre et Paul, à Corinthe,
etc. Nous n’avons ni à idéaliser la situation des premières
Eglises, ni à nous étonner des misères de la nôtre:
nous sommes de la même pâte humaine que nos ancêtres
dans la foi. Loin de nous résigner et de nous décourager,
cette réalité est bien la preuve que la nouveauté
de l’Eglise "ne vient pas des hommes mais de Dieu", comme le pressentait
Gamaliel (cf Ac 5, 38-39). Les divisions internes qui entravent la Communion
dans une paroisse et une éparchie sont autant de stimulants qui
nous appellent à retourner nos cœurs vers notre Père dans
l’humilité et la fidélité. C’est par cette conversion
continuelle que nous serons purifiés du triomphalisme de la mentalité
confessionnelle. Chaque Eglise est une communauté de pécheurs
appelés sans cesse à être réconciliés
avec Dieu par le Christ (cf 2 Co 5, 18-20). C’est seulement la grâce
de Dieu qui fait l’Eglise "une et sainte", et c’est pour cela qu’il lui
a donné, dès le début, d’être apostolique.
La
seconde réalité à souligner, parce que la merveille
inouïe de la communion est portée dans les "vases d’argile"
de notre misère humaine (2 Co 4, 7), est que le Seigneur ne cesse
d’être dans chaque Eglise le Serviteur de la communion. C’est ce
qui nous invite à ne pas avoir peur et à ne pas nous décourager
à cause de nos faiblesses.
39.
Le sacrement de l’Ordre aide à réaliser le modèle
ecclésial
C’est
cela que Jésus a voulu signifier lors de la Cène mystique,
en lavant les pieds de ses disciples. Cette fonction de "serviteur", il
la confie à ceux qu’il "envoie" (Jn 13, 16), de sorte que
les apôtres et leurs successeurs accomplisssent réellement,
mais sacramentellement, au milieu de la communauté eucharistique,
la fonction de Celui "qui se tient au milieu de vous comme celui qui
sert".
Le
sacrement de l’Ordre est celui de la succession apostolique. Par lui, chacune
de nos Eglises est vraiment "apostolique" et rend ainsi présente
et agissante l’Eglise des Apôtres. Grâce à l’évêque,
à ses prêtres et à ses diacres, l’Eglise locale peut
réaliser, à travers toutes ses faiblesses humaines, le "modèle
ecclésial" de communion de la première communauté
de Jérusalem. Sans l’évêque et ses collaborateurs,
il n’y a pas de communion ecclésiale dans la foi apostolique, les
sacrements et la charité. Le sacrement de l’Ordre est le signe,
le garant et le serviteur de l’unité de chaque Eglise, dans la pluralité
de ses membres.
40.
Responsabilités de l’évêque
L’évêque
a reçu l’Esprit Saint par l’imposition des mains d’autres évêques,
d’abord pour annoncer fidèlement l’Evangile du salut, puis pour
présider l’Eucharistie et vivifier son Eglise par les sacrements
de la foi, enfin pour assurer la communion des charismes des fidèles
dans l’unité, en vue de la mission de son Eglise. Cependant, beaucoup
d’autres charges lui sont imposées et n’ont pas de rapport direct
avec ses responsabilités épiscopales, et leur accomplissement
ne requiert pas l’ordination épiscopale. Les fidèles le savent.
Les uns en sont complices; d’autres s’en plaignent, ou se taisent et s’éloignent.
Mais que font-ils pour aider leur évêque à porter ses
responsabilités que lui impose le sacrement de l’Ordre ? et que
font-ils, eux, pour porter leurs propres responsabilités au lieu
de les jeter sur les épaules de leur évêque ? Car la
communion n’est pas une relation à sens unique. Tous partagent la
même foi et donc doivent contribuer ensemble à l’édification
de l’Eglise de Dieu.
Par
son ordination, l’évêque n’a pas reçu la science infuse
pour connaître toutes les situations pastorales de son éparchie,
ni pour être compétent quant aux divers moyens de les résoudre.
Vatican II demande à cet effet la création d’un Conseil
pastoral, consultatif, autour de l’évêque, composé
de prêtres, diacres, religieux, religieuses et fidèles laïcs.
Pasteurs et fidèles s’inquiètent-ils de l’existence et du
service effectif de ce Conseil pastoral afin de construire l’Eglise sur
le double plan ecclésial et humain ? ou bien sont-ils plutôt
intéressés par les notables qui représentent leur
communauté confessionnelle dans les domaines civil, politique et
social ?
41.
Les curés et les diacres
Le
curé est le serviteur de la Parole, des sacrements, et de la communion
de charité dans la paroisse que l’évêque lui a confiée.
L’Eglise l’invite à remplir ce ministère avec zèle
et amour. Mais aussi, faut-il assurer aux prêtres une vie matérielle
convenable, de sorte qu’ils ne soient pas contraints, pour gagner leur
vie, à recourir à d’autres professions qui pourraient limiter
leur action sacerdotale première. Les fidèles, laïcs
ou religieux, sont aussi responsables avec leur curé. Que font-ils
pour l’aider à remplir le service pour lequel il a été
ordonné et le décharger de ce qui ne relève pas de
son ministère ? A cet effet, le nouveau Code des Canons des Eglises
Orientales prévoit l’opportunité de Conseils paroissiaux,
afin de traiter des questions pastorales et économiques pour le
bien des fidèles.
Dans
la même ligne de partage des responsabilités, chacun selon
son charisme, il serait important, dans chaque éparchie, de revaloriser
le diaconat. Actuellement, sauf de rares exceptions, il est considéré
comme un simple ‘degré’ avant le presbytérat et, pratiquement,
ce charisme ministériel ordonné ne remplit pas sa fonction.
Pourtant, le Concile Vatican II, a recommandé la restauration du
diaconat permanent. Ne faudrait-il pas répondre à cette invitation
en conformité avec les authentiques traditions orientales ? Car
les tâches diaconales sont multiples aujourd’hui dans la curie de
l’éparchie ou dans les paroisses: la catéchèse, la
diaconie de la Parole de Dieu, l’animation liturgique, les services missionnaires,
sociaux, humanitaires et médiatiques. Il ne suffirait pas d’ordonner
diacres des hommes mûrs. Il faudrait d’abord les préparer
à leur ministère par une formation distincte de celle des
futurs prêtres et aussi exigeante.
42.
Les Fidèles Laïcs
Les
fidèles laïcs sont, de par leur baptême, leur confirmation
et le partage eucharistique, une partie intégrante de l’unique Corps
du Christ. Ils ont leur dignité dans ce Corps, et leur mission dans
l’Eglise et dans le monde à tous les niveaux, de par leur position
et leur vocation dans l’Eglise de Dieu. L’Eglise particulière dans
laquelle les laïcs ne participent pas à sa vie et à
sa mission d’une manière efficace reste comme amputée et
ne réalise pas le sens entier du mystère de l’Eglise. Telle
est la participation à laquelle invite le Concile Vatican II et
les documents qui ont suivi. C’est aujourd’hui une caractéristique
saillante de l’Eglise.
Le
Concile dit: "Le peuple de Dieu est donc un: "un seul Seigneur, une
seule foi, un seul baptême" (Ep 4, 5). La dignité des
membres est commune à tous par le fait de leur régénération
dans le Christ: commune est la grâce des fils, commune la vocation
à la perfection, unique est le salut, unique l’espérance
et indivise la charité. Il n’existe donc pas d’inégalité
dans le Christ et dans l’Eglise en raison de la race ou de la nation, de
la condition sociale ou du sexe, car "il n’y a plus ni juif ni gentil;
il n’y a plus ni esclave ni homme libre, il n’y a plus ni homme ni femme:
vous êtes tous un dans le Christ Jésus" (Ga 3, 28; cf
Col 3, 11)".
Au
terme de ces réflexions sur la pluralité et l’unité
dans chacune de nos Eglises, l’important, on l’aura compris, est d’avoir
toujours en éveil le souci de "l’œuvre du ministère, en
vue de la construction du Corps du Christ, au terme de laquelle nous devons
parvenir, tous ensemble, à ne faire plus qu’un dans la foi et la
connaissance du Fils de Dieu" (Ep 4, 12-13). Nous sommes en effet "les
pierres vivantes" (1P 2, 5) de notre Eglise et "chacun de nous a
reçu sa part de la grâce divine selon que le Christ a mesuré
ses dons" (Ep 4, 7).
III.
Pluralité et Unité dans les Relations entre nos Eglises Catholiques
43.
Unité de nos Eglises
En
Orient aujourd’hui, dans les pays où sont présentes nos sept
Eglises catholiques, les limites de nos éparchies et de nos paroisses
sont imbriquées les unes dans les autres, surtout dans les villes.
Dans la Diaspora, il en est parfois de même. Nos Eglises sont en
pleine communion canonique dans la même foi, les mêmes sacrements
et la même action pastorale, entre elles et avec l’évêque
de l’Eglise de Rome. Elles participent à la communion catholique
à travers le monde. Mais, effectivement, aux plans national et local,
comment sont-elles unies entre elles ? Elles sont "plusieurs": comment
expriment-elles leur unité et comment faisons-nous de nos multiples
traditions une source de collaboration et de charité au lieu d’en
faire un principe de divisions ?
Le
modèle ecclésial des relations entre nos Eglises se fonde
sur ce qui a été dit plus haut sur la communion comme "catholique"
et "apostolique". Les expressions de la communion entre nos Eglises sont
fondamentalement les mêmes que celles où s’exprime l’unité
dans la pluralité à l’intérieur de chacune de nos
Eglises. Elles comportent deux éléments nouveaux: d’une part,
chacune est vraiment Eglise comme les autres, d’autre part, le service
de l’unité entre nos Eglises incombe en premier lieu aux évêques
de par leur collégialité dans la succession apostolique.
Ainsi, chaque évêque est le pasteur responsable de son éparchie,
mais tous sont responsables, ensemble, de la communion effective entre
leurs éparchies.
44.
L’Eglise est une dans la mesure où elle est "catholique"
Il
est évident que l’unité, dans la pluralité de nos
Eglises catholiques d’Orient ne peut être réalisée
par l’absorption d’une Eglise en une autre: ce totalitarisme autoritaire
n’a rien à voir avec le mystère de l’Eglise une. Il est évident
aussi que le respect de la pluralité ne construit pas l’unité,
si chaque Eglise est juxtaposée aux autres, sur le même territoire,
et prétend rester dans son isolement. Chaque Eglise est Une dans
la mesure où elle est effectivement Catholique. Le seul modèle
ecclésial que nous offre la Tradition apostolique est celui de la
communion. Or les structures qui permettent de répondre aux besoins
de l’unité dans la pluralité nous sont aussi offertes par
la Tradition apostolique. La principale est la collégialité
épiscopale.
45.
La Collégialité Episcopale
La
collégialité épiscopale, autour de l’évêque
de Rome, actualise sacramentellement la collégialité des
Douze apôtres autour de Pierre. Cette communion hiérarchique
et canonique est indispensable pour que la pluralité soit au service
de l’unité. La collégialité des évêques
n’est pas seulement affective, de loin et en sentiments: elle doit être
effective, sur le terrain et en acte. Elle implique donc la coresponsabilité
des évêques dans les situations qui leur sont communes, à
commencer par le plan local et national.
Or,
depuis les Apôtres, l’expression traditionnelle de cette coresponsabilité
est le synode. Bien avant les conciles dits "œcuméniques", c’est-à
dire "de la terre habitée" par les Eglises, les évêques
d’un même territoire se réunissaient pour se concerter et
prendre ensemble les décisions concernant leurs problèmes
communs. La composition de ces synodes variait selon l’étendue du
territoire et des problèmes. Mais la collégialité
coresponsable que veut traduire la structure synodale n’était pas
informe: il y avait toujours un évêque, un "premier parmi
ses pairs", pour être le signe et le serviteur de la communion de
tous. Sans vie synodale, pas de communion effective entre les Eglises d’un
même lieu, quelle que soit l’étendue de ce lieu. L’histoire
de nos Eglises en Orient nous apprend que c’est la carence de la synodalité
qui a causé la plupart des divisions, ou, en tout cas, empêché
leur guérison. Il est donc urgent de raviver le Synode des évêques
de l’Eglise patriarcale et les assemblée des patriarches et évêques.
46.
Synodes des Evêques de l’Eglise Patriarcale et Assemblées
des Patriarches et des Evêques
La
synodalité, au sens strict, s’exerce aujourd’hui dans nos Eglises
catholiques d’Orient, au niveau de chaque Patriarcat. Le Saint-Synode se
réunit au moins une fois par an et consacre ses travaux aux questions
qui sont communes aux éparchies du Patriarcat, en Orient et dans
la diaspora. Son obejctif global est de promouvoir, en fidélité
à la tradition propre de son Eglise et en réponse aux besoins
actuels, la communion des Eglises de cette tradition selon les divers liens
de la communion ecclésiale: l’évangélisation des fidèles,
le renouveau de la vie liturgique, la tradition spirituelle et théologique,
la vie monastique et apostolique, la mission et la formation initiale et
permanente du clergé.
Les
relations avec les autres Eglises entrent aussi, dans cet objectif global,
mais, de soi, le synode patriarcal ne traite pas des relations entre l’une
de ses éparchies et une éparchie d’une autre Eglise patriarcale.
Cette dernière question se pose en effet à toutes les éparchies
de nos Eglises patriarcales là où elles sont limitrophes
les unes des autres, en particulier, à l’intérieur des frontières
d’un même pays. C’est pourquoi, suite à Vatican II, les évêques
catholiques se sont regroupés dans chaque pays en une Assemblée
de la hiérarchie catholique. Cette nouvelle structure ne constitue
pas un Saint-Synode (propre aux Eglises patriarcales), ni une Conférence
Episcopale (propre aux Eglises de tradition latine), mais une formule pragmatique
et souple qui permet aux Eglises qui en sont membres de répondre
ensemble aux problèmes qui leur sont communs au niveau national.
Nous espérons pouvoir développer ces Conseils dans l’avenir
de sorte qu’ils puissent avoir plus d’efficacité, dans la prise
des décisions et dans la définition des positions ecclésiales
communes.
Il
est cependant nécessaire que le synode des évêques
de l’Eglise patriarcale ou l’assemblée des patriarches et évêques
d’un pays, puissent atteindre par leurs décisions et recommandations
la vie des diocèses et des paroisses. C’est là en effet que
le Peuple de Dieu vit sa mission prophétique, sacerdotale et royale
en communion avec les évêques, les prêtres et les diacres.
Ils devraient traiter aussi des problèmes communs résultant
de l’imbrication des familles, des paroisses et des éparchies, et
ensuite, des problèmes de relation entre Eglises catholiques différentes.
Il est nécessaire en effet de répondre aux besoins actuels
de la mission dans le même milieu de vie.
47.
La Communion Ecclésiale dans les Eparchies et les Paroisses
Il
va de soi que les questions communes à nos Eglises au niveau local
demandent à être résolues, au même niveau, ensemble,
par les Eglises concernées, où les relations sont rarement
impersonnelles. C’est pourquoi nous invitons à approfondir la communion
ecclésiale, afin de répondre à toutes ses exigences
à tous les niveaux et dans toutes les circonstances. Cela ne vaut
pas seulement des agglomérations rurales mais aussi des quartiers
de villes plus importantes. C’est dans ce tissu humain que se tisse l’Eglise
locale comme communion de Dieu et des hommes.
Il
serait utile pour cela de réactiver les synodes provinciaux du premier
millénaire, mais dans des conditions nouvelles. Il suffirait que
les évêques concernés dans le même milieu conviennent
de se réunir périodiquement,. A ces concertations pourraient
alors participer les prêtres et les fidèles, les diacres,
les religieux et religieuses, concernés par les questions à
l’ordre du jour. Ainsi chacun pour sa part se découvrirait responsable
de la mission de l’Eglise locale et s’y engagerait avec conviction.
En
approfondissant la communion ecclésiale entre toutes nos Eglises,
l’autre ne serait plus un rival mais reconnu comme frère, dans l’estime
de sa tradition particulière et dans la fidélité à
notre tradition propre. La communion est inventive: elle est la nouveauté
de l’amour dont le Père nous aime dans le Christ: elle est "la communion
de l’Esprit Saint" (2 Co 13, 13).
48.
Avec les autres Eglises Apostoliques
De
même que notre redécouverte du mystère de l’Eglise
comme communion nous appelle à un renouveau radical de nos relations
à l’intérieur de notre Eglise locale et entre nos Eglises
catholiques, de même nous sommes appelés à réviser
nos relations avec les autres Eglises apostoliques qui ne sont pas en pleine
communion avec nous. Il s’agit ici des Eglises du Proche-Orient qui sont
authentiquement apostoliques, c’est-à-dire qui partagent avec nous
les sacrements et la foi fondamentale dans le mystère de l’Eglise
comme sacrement de la communion de la Trinité Sainte, telle que
nous l’a transmise la Tradition des Apôtres.
Nous
avons à opérer cette révision profonde en fidélité
à la Tradition qui nous est commune et qui, aujourd’hui, s’exprime
par un "souffle de grâce de l’Esprit Saint", étonnant de puissance:
"le mouvement œcuménique". Or, de nouveau, il nous faut constater
que l’obstacle principal que les chrétiens opposent à ce
mouvement vers l’unité des Eglises dans leur pluralité provient
de notre mentalité confessionnelle. C’est à une conversion
radicale de notre mentalité que nous sommes appelés: passer
du confessionnalisme qui inspire nos comportements à la nouveauté
de la communion de l’Esprit Saint. Oui, "que celui qui a des oreilles
écoute ce que l’esprit dit aux Eglises". La règle d’or
du mouvement œcuménique est d’agir "selon la vérité
et dans la charité" (Ep 4, 15). C’est ainsi que se construit
le Corps du Christ et que l’Esprit en guérit les divisions. Nous
traiterons ce sujet, dans une lettre prochaine, d’une façon plus
compréhensive et plus profonde.
CHAPITRE
IV
Perspectives
et orientations pastorales
49.
Le mystère de la foi source d’action pastorale
Nous
avons réfléchi ensemble, frères et sœurs et fils bien-aimés,
sur les divers aspects du mystère de l’Eglise. Le mystère
est un trésor précieux. A mesure que nous y méditons,
nous découvrons sa beauté et sa richesse. Dans notre réflexion,
nous avons insisté surtout sur un aspect essentiel de ce mystère:
la communion. Ses effets sur notre action pastorale sont importants et
multiples, jusqu’à lui donner un nouveau visage. Car toute activité
est une extension et une traduction de la manière dont nous comprenons
la foi en l’Eglise.
Nous
voulons, dans cette dernière partie de notre lettre, attirer votre
attention, frères et sœurs et fils bien-aimés. pasteurs et
fidèles, à quelques secteurs de la vie pastorale qui exigent
aujourd’hui un renouvellement à la lumière du mystère
de la communion. Cette revision pastorale est une nécessité
urgente. Elle nous permettra de collaborer ensemble afin de bâtir
le "modèle ecclésial" capable de transformer le don de la
communion que Dieu nous a accordé en une réalité vécue
et en principe d’action. Ce don divin reste une référence
permanente et un guide qui nous éclaire, nous inspire, féconde
tous les domaines de notre vie pastorale et nous aide à en faire
l’évaluation. Nous avons mentionné dans les pages précédentes,
ici et là, quelques orientations pastorales. Nous voulons ici en
regrouper les plus importantes sous trois titres: formation du sens ecclésial,
les moyens de fortifier la communion et la spiritualité avec laquelle
nous accueillons nos multiples et diverses traditions.
I.
De la Communauté Confessionnelle à l’Eglise – Formation du
Sens Ecclésial
50.
La mentalité confessionnelle
La
première conversion à laquelle cette réflexion nous
invite, est la conversion de la mentalité confessionnelle à
un sens d’Eglise authentique. Nous avons vu que l’Eglise est une merveille
que Dieu nous accorde et dans laquelle nous sommes "un être nouveau"
(cf 2 Co 5, 17). Presqu’à chaque pas, la lumière du mystère
de l’Eglise nous a fait découvrir que nous portons cette merveille
dans des vases d’argile (2 Co 4, 7). Parmi les misères dont nous
sommes pétris, il en est une qui s’est révélée
être un obstacle majeur à la compréhension du mystère
de l’Eglise, et à notre comportement en Eglise: notre mentalité
confessionnelle.
Certains
pourraient croire que le dépassement du concept de la communauté
et de la mentalité confessionnelle veut dire l’annulaction de tout
ce qu’il y a dans nos Eglises comme histoire, patrimoine et traits spécifiques,
ou bien une méconnaissance de tout cela, ou l’abandon des droits
et des devoirs des Eglises dans une société civile, ou même
une démission de notre rôle dans les divers domaines de la
vie publique, social, économique, culturel, politique etc. Cela
ne peut pas être le but, car l’Eglise est une réalité
enracinée dans le temps et le lieu. Elle est incarnée dans
la pâte humaine et elle y est le levain et la lumière. C’est
pourquoi le but à atteindre est le dépassement de tout élément
négatif qui s’est surajouté à notre réalité
incarnée, causé par la mentalité confessionnelle qui
est étrangère au mystère de l’Eglise, tel que Dieu
nous l’a révélé dans nos Livres Saints, et à
nos traditions antiques.
51.
Dépasser la mentalité confessionnelle est chose possible
Nous
avons essayé tout au long de cette lettre de découvrir les
effets de cette mentalité à tous les niveaux, afin d’y attirer
votre attention, et de la dépasser. Elle peut être davantage
transformée. Changer de mentalité dépend de l’action
de l’Esprit en nous, mais aussi de chacun de nous et de notre collaboration
avec l’action de l’Esprit en nous. Nous devons prendre la voie étroite
de la sainteté qui mène à la vie (cf Mt 7, 13-14).
Nous remettre dans la vérité du Christ (cf 2 Co 11, 10) nous
libèrera de l’esprit du monde: "Bien-aimés, ne vous fiez
pas à tout esprit, mais éprouvez les esprits pour voir s’ils
viennent de Dieu" (1 Jn 4,1). Si nous le demandons, humblement et avec
décision, l’Esprit de vérité nous fera comprendre
que notre première identité de disciples du Christ consiste
à exister par Lui et en Lui, en un mot: "Etre Eglise". Chacun de
nous est appelé à commencer une conversion dans son âme
et son esprit, afin de se libérer de toute limitation qu’impose
la communauté ou la mentalité confessionnelle. Chacun est
appelé à se renouveler par la force de l’Esprit qui agit
en nous et dans nos Eglises. La grâce de Dieu peut nous unir et notre
amour mutuel nous rendra plus forts sur le même chemin de conversion: "Qui a des oreilles qu’il écoute ce que l’Esprit dit aux Eglises" (Ap 3, 6).
52.
Une âme ecclésiale
Etre
d’Eglise exige de chacun d’entre nous de vivre avec "une âme ecclésiale",
qui nous guide dans tous nos comportements. Par cette belle expression,
nos Pères dans la foi entendaient la disposition habituelle de l’âme
chrétienne grâce à laquelle "la multitude des croyants
n’avait qu’un cœur et qu’une âme. Nul ne disait sien ce qui lui appartenait,
mais entre eux tout était commun" (Ac 5, 32). Tel est le "modèle
ecclésial" que nous trouvons auprès de la première
communauté des Actes des Apôtres et que l’Esprit du Seigneur
Jésus veut nous donner.
C’est
surtout dans notre vie liturgique, et principalement dans l’Eucharisite,
que notre Pédagogue forme en nous "l’âme ecclésiale".
Quand nous professons notre foi, nous disons: "Nous croyons...". Quand
nous prions la prière reçue du Seigneur, nous disons: "Notre
Père...". D’un bout à l’autre de la célébration
liturgique, c’est le "nous" ecclésial qui s’exprime dans l’unité
de la communion de la Trinité Sainte. Ce que nous célébrons
dans le Christ, nous avons à le vivre ensuite et en imprégner
notre mentalité. Dans cette communion, le ‘je’ de chaque personne
n’est pas noyé dans une foule anonyme. Bien au contraire, étant
"à l’image de Dieu" notre mystère personnel ne peut s’accomplir
que dans la communion, "à sa ressemblance". Et c’est la même
com-munion qui nous unit à notre Père et à tous ses
enfants, dans son Fils unique et bien-aimé.
L’âme
ecclésiale est simple: elle est animée par l’Esprit des Béatitudes
(Mt 5, 1-12) et reçoit de lui sa force. Vigilante dans la prière
du cœur, elle démasque et fuit les tentations mensongères
de l’individualisme, qu’elles soient celles de l’égocentrisme personnel
ou de l’égoïsme confessionnel. Elle est humble et patiente;
elle connaît sa misère et la miséricorde de notre Sauveur,
et se trouve ainsi accordée à la compassion de notre Père
pour tous les humains. L’âme ecclésiale est libre, elle est
large comme l’Amour du Christ (cf Ep 3, 18), comme l’Eglise. Il est une
exhortation pressante de St Paul qui peut nous faire comprendre cet amour: "Mettez le comble à ma joie par l’accord de vos sentiments; ayez
le même amour, une seule âme, un seul sentiment; n’accordez
rien à l’esprit de parti, rien à la vaine gloire, mais que
chacun par l’humilité estime les autres supérieurs à
soi; ne recherchez pas chacun vos propres intérêts, mais plutôt
que chacun songe à ceux des autres. Ayez entre vous les mêmes
sentiments qui furent dans le Christ Jésus" (Ph 2, 2-5).
53.
Formation au sens authentique de l’Eglise
L’Eglise
est le sacrement de l’Amour en tout lieu où elle est envoyée.
Elle est appelée à en être le vivant témoignage.
Elle en est aussi la servante, communautairement et par chacun de ses membres
personnellement. Tous les fidèles, que ce soit dans le charisme
du mariage ou de la vie consacrée, dans la solitude du célibat
ou du veuvage, ainsi que ceux qui sont ordonnés au ministère
de l’épiscopat, du presbytérat ou du diaconat, tous, quels
que soient leur âge, leur santé et leurs capacités,
tous sont abreuvés d’un seul Esprit et peuvent coopérer à
la croissance du Corps du Christ.
La
formation de tous au sens authentique de l’Eglise, tel que les pages précédentes
l’ont souligné, est nécessaire. Cette formation est d’abord
initiale et doit devenir permanente, et cela dans la diversité des
charismes et des situations vécues par tous les membres de nos Eglises.
Elle concerne les hommes et les femmes, les enfants, les jeunes et les
personnes âgées, car la catéchèse de la foi
et de l’amour ne connaît pas de limites d’âge. Elle concerne
spécialement ceux et celles qui ont un ministère particulier
dans le service de la communion ecclésiale: l’évêque
avec ses prêtres et ses diacres, les religieux et les religieuses,
les fidèles responsables de mouvements apostoliques et d’activités
socio-culturelles ou caritatives.
54.
Formation par l’enseignement
L’esprit
ecclésial exige des pasteurs et des fidèles un renouveau
dans tous les domaines de l’éducation, dans les séminaires,
les maisons de formation religieuses, les instituts scientifiques, les
manuels de catéchisme, les homélies et dans tous les moyens
de communication disponibles. Le renouvellement du discours ecclésial,
à tous les niveaux, est une nécessité incontournable,
si nous voulons vraiment arriver à une conversion dans notre vie
ecclésiale et dans nos relations réciproques. Pour cela nous
devons remonter aux sources premières de notre foi, à Jésus-Christ,
aux apôtres et à nos pères dans la foi. Nous devons
reprendre aussi les documents conciliaires de Vatican II et tous les documents
qui l’ont suivi, car ils sont une source sûre de renouveau. Soyons-en
persuadés, notre formation au service de l’unité est l’une
des conditions préalables au renouveau de la communion dans nos
Eglises et avec les autres Eglises. Il est inutile de nous plaindre des
maux de notre Eglise locale ou de la lenteur du mouvement œcuménique
si nous omettons de nous rénover dans le mystère de l’Eglise.
55.
Formation par la pratique
Cette
formation ne peut pas rester théorique. Elle doit s’acquérir
par la pratique et l’action. Il ne suffit pas de renouveler le discours;
il ne suffit pas non plus de tracer les lignes d’un idéal ecclésial.
Il faut que les membres de l’Eglise puissent vivre concrètement
ce discours et ce modèle. Nous devons procurer à tous nos
fidèles, à tous les groupements et à tous les âges,
l’occasion de pouvoir vivre une expérience ecclésiale dans
des petites communautés, qu’elle qu’en soit la forme, qui les préparent
à rejoindre la grande communauté ecclésiale. L’engagement
pratique dans la vie de l’Eglise et dans sa mission est une école
de formation au sens ecclésial. Lorsque nous mettons la main sur
la charrue et que nous collaborons avec nos frères et sœurs nous
découvrons petit à petit le mystère de l’Eglise et
la joie d’en faire partie et de contribuer à son édification.
Cette
expérience, pour qu’elle soit féconde, doit être vécue
en présence de Dieu, et doit être évaluée sans
cesse à la lumière de sa Parole vivifiante, de sorte qu’elle
se purifie toujours plus, et qu’elle puisse croître et dépasser
tout obstacle. Nous aurons le sens d’Eglise lorsque nous serons "Eglise
ensemble", en tout ce que nous disons et faisons. Il est certain que ces
expériences peuvent passer par des crises et des difficultés.
Si nous les vivons avec l’esprit de conversion, de pénitence et
de croissance spirituelle, elles contribueront à éveiller
le sens ecclésial qui s’enracine, croît et se développe
en faisant route et en travaillant ensemble.
II.
De la Communion à la Participation – Moyens de fortifier la Communion
56.
Communion et participation
La
communion est un don de Dieu à son Eglise. Si nous accueillons ce
don il mènera à la participation active et concrète.
Sinon elle reste un concept abstrait et un vœu pieux sans application dans
le concret. La participation dans la vie de l’Eglise est, d’un côté,
l’expression de la communion, et, de l’autre, un moyen de la faire croître.
Nous remarquons aujourd’hui un fort désir de rencontre parmi les
hommes. C’est un signe des temps. C’est le même désir que
nous rencontrons aussi entre nos Eglises depuis des années. Il faut
encourager et développer cette orientation et essayer de la traduire
dans des actions concrètes, afin d’en faire une réalité
constante et ferme dans la vie de nos Eglises.
Cette
participation peut avoir diverses formes, selon la vocation de chacun dans
l’Eglise et selon les charismes accordés par Dieu à chacun.
Il n’est pas requis que la main soit pied et que l’œil soit l’oreille.
D’un autre côté, le pied ne peut pas dire: je ne suis pas
la main, donc je ne suis pas du corps, ni l’oreille ne peut dire: je ne
suis pas l’œil, donc je ne suis pas du corps. De même "l’œil ne
peut pas dire à la main: je n’ai pas besoin de toi, ni la tête
aux pieds: je n’ai pas besoin de vous, car si tous étaient membres
où serait le corps? mais les membres multiples forment un seul corps".
Enfin nul ne peut dire je suis petit ou faible ou superflu dans le corps,
car tout membre a sa dignité, sa contribution et son rôle
dans l’édification du corps (cf 1Co 12, 12-29). Avec cet esprit
tous participent à l’unité dans la vie de l’Eglise, afin
que l’édifice soit beau et solide.
57.
Les formes de communion
Pour
que cette communion puisse atteindre la vie de tous les fidèles,
dans la diversité de leurs vocations et de leurs ministères,
il faut créer des organes de participation dans l’Eglise. Le Concile
Vatican II a indiqué plusieurs de ces formes (Conseil des Evêques,
Conseil Presbytéral, Conseils Pastoraux etc...). Nous avons nous
aussi mentionné déjà dans cette lettre quelques formes
selon l’esprit de nos traditions orientales.
Nous
avons besoin de ces formes de participation à tous les niveaux:
des personnes (évêques, prêtres, religieux, religieuses
et fidèles laïcs), des lieux (paroisse, éparchie et
région) et des différentes Eglises (locales et régionales).
Ces formes favoriseront la rencontre des personnes au sein d’un même
groupe, entre groupes différents et entre toutes les Eglises de
la région. La rencontre mènera à la connaissance réciproque:
la connaissance à la fraternité et la fraternité à
la coordination et à la collaboration. Ainsi nous aurons vécu
une expérience de vraie communion et nous aurons transformé
le mystère en réalité concrète.
"Enfin,
dignes d’atttention sont les Synodes diocésains ou les Assemblées
Eparchiales, au cours desquels l’évêque, mettant en action
une forme spéciale de communion avec les prêtres, les religieux
et les fidèles laïcs, s’adresse à l’Eglise particulière
pour faire face dans la réflexion, la prière et la sollicitude
pastorale, aux problèmes posés par la proclamation de la
foi et le témoignage de la charité, dans les situations concrètes
du monde d’aujourd’hui".
Les
mutations accélérées de notre époque demandent
certainement d’actualiser périodiquement cette expression traditionnelle
de la communion ecclésiale.
58. Conditions
pour la participation
Il
est certain que toutes ces formes de participation resteront faibles tant
qu’elles ne s’appuient pas sur des positions spirituelles conformes au
but pour lequel elles sont créées. Si les comportements de
"la chair", tels "les haines, la discorde, la jalousie, les emportements,
les disputes, les dissensions, les scissions, les sentiments d’envie et
choses semblables" (Ga 5, 20) prévalent, ces formes vont dévier
de leur but. Si, au contraire, elles sont vivifiées par les actions
de l’Esprit, telles "la charité, la joie, la paix, la longanimité,
la serviabilité, la bonté, la confiance dans les autres,
la douceur et la maîtrise de soi" (Ga 5, 22) ces formes seront
fécondes; elles porteront beaucoup de fruits. Ce sont surtout les
intérêts privés des personnes ou des groupes, l’esprit
de parti, l’orgueil et les inimitiés personnelles qui corrompent
toute orientation vers l’action commune. Elle est par contre consolidée
et garantie par l’esprit de corps, le sens du bien commun, de l’édifice
commun, par l’abnégation, l’écoute de l’autre, le dialogue,
l’humilité, la mansuétude et l’amour. C’est sur la base de
cette vision et de cette spiritualité que la communion peut être
vécue.
59.
Le rôle des fidèles laïcs dans nos Eglises
Nous
voulons ici attirer l’attention sur l’importance croissante du rôle
des laïcs dans l’Eglise. Vatican II lui a donné une importance
particulière comme nous l’avons déjà dit. Le document
"Apostolicam Actuositatem" et les documents suivants restent un signe lumineux
sur la voie du renouveau ecclésial dans notre époque. Cet
esprit a eu des échos en Orient. Nous avons vu en effet, durant
les dernières décennies, un réveil des laïcs.
Il a besoin d’être poursuivi et d’en affirmer les traits et le contenu,
dans tous les domaines de la vie de l’Eglise.
Il
faut dire que la participation des laïcs dans la vie de l’Eglise appelle
le clergé et les laïcs pareillement à une conversion
des mentalités, si nous voulons que cet aspect de la communion prenne
la voie juste et devienne une méthode de vie constante et efficiente
dans nos Eglises. D’un côté, le clergé s’est habitué
à être seul dans l’action pastorale et dans l’administration
des affaires de l’Eglise, dans les diocèses et les paroisses. Il
a une vision pyramidale qui considère le laïc comme inférieur
plus que comme participant. Cette mentalité a besoin de changer,
sur le plan de la réflexion théologique comme dans la pastorale
et la vie spirituelle, de sorte à considérer le laïc
comme un membre à part entière de l’Eglise. Les laïcs,
de leur côté, ont eux aussi besoin d’une conversion semblable.
Leur vision de l’Eglise, de même que leur comportement, est souvent
de type confessionnel ou tribal. Ils sont mus parfois par des intérêts
matériels et humains qui sont étrangers au mystère
de l’Eglise: autant d’obstacles face à leur participation à
la vie de l’Eglise de façon vivante, efficace et véritable.
Ces conversions rendront le clergé et les laïcs aptes à
s’accepter mutuellement et à bâtir leurs rapports non sur
l’antithèse "vous-nous", comme si les deux étaient des catégories
opposées ou rivales, mais sur l’aspect du "nous ensemble", i.e.
nous tous membres du même corps du Christ, chacun selon sa vocation
et sa mission propres dans l’Eglise. A ce point, nous ne pouvons que louer
les laïcs, dont le nombre ne cesse de croître, qui ont découvert
le mystère de l’Eglise et qui ont commencé à porter
leur mission avec l’esprit de foi et d’appartenance véritable au
Corps du Christ. Cette participation des laïcs s’exprime surtout dans
les Conseils Pastoraux, que Vatican II invite à former dans chaque
éparchie.
III.
De la Communion à la Communication et la Collaboration – Spiritualité
de la Communion
60.
Authenticité et ouverture
Nous
avons parlé, dans les chapitres précédents, des richesses
de nos traditions ecclésiales. Elles sont aujourd’hui objet
de recherches et d’études, dans le but de les vivifier et de les
mettre à la portée de tous les fidèles. Ici, nous
voulons parler de la spiritualité avec laquelle nous devons traiter
avec le patrimoine particulier à chaque Eglise. Nous pouvons la
résumer en deux mots: authenticité et ouverture. D’un côté
il est naturel que toute Eglise considère sa tradition comme une
reférence pour sa pensée et pour sa vie spirituelle. Il est
naturel aussi qu’elle s’efforce de la conserver, de la vivifier, de la
développer et de la diffuser. Cela est signe d’authenticité
et une aide pour sa vie et son évolution. C’est également
le droit de chaque Eglise de se glorifier de son patrimoine; c’est aussi
un objet de gloire pour l’Eglise universelle.
Mais,
comme nous l’avons déjà dit, en tout cela, peut s’infiltrer
la mentalité confessionnelle qui crée l’isolement et l’éloignement
des autres. Un esprit ecclésial authentique n’invite pas à
l’isolement; il ne dresse pas des barrières; il n’approfondit pas
les divisions; il ne nourrit pas un esprit de fanatisme, d’orgueil, de
concurrence et de rivalité. L’authenticité se vit dans l’ouverture
aux autres et à toutes les richesses de leur patrimoine. Nos traditions
nombreuses ne sont pas un principe de division mais une source de communion,
donc une source de collaboration et d’amour.
61.
Le patrimoine de toute Eglise est notre patrimoine à tous
Le
patrimoine de nos Eglises, avec sa diversité et sa richesse singulière,
est le patrimoine de l’Eglise universelle. Il est à plus forte raison
notre patrimoine à tous en Orient. Par toutes ses expressions, pensée,
spiritualité et liturgie, il nous nourrit, nous vivifie et nous
fait croître. Toute Eglise, outre son enracinement dans son propre
patrimoine, est appelée à s’enrichir des patrimoines respectifs
des autres Eglises. C’est pourquoi, tout notre patrimoine oriental, multiple
et diversifié, doit figurer dans les programmes d’études
de nos séminaires. Ceci permettra au clergé de connaître
et de s’assimiler un patrimoine commun et aidera au rapprochement et à
l’estime réciproque.
Nous
ne pouvons que louer et encourager tous les efforts déployés
en ce domaine, recherches, congrès, publications etc... Nous rappelons
aussi à l’attention de tous le patrimoine arabe chrétien,
créé, mis à point et développé par toutes
les Eglises à la fois: il est donc commun à nous tous. Lui
aussi peut nous éclairer et nous guider dans le présent et
l’avenir. Nous demandons à nos instituts scientifiques d’en faire
l’objet d’une étude particulière et de collaborer pour lui
redonner vie et le mettre sur les programmes de formation.
62.
Incarnation de l’Evangile dans la vie présente
Redonner
vie à notre patrimoine aujourd’hui a un sens, si nous en faisons
une nourriture spirituelle pour notre présent, et une aide pour
construire le monde dans lequel nous témoignons et nous portons
notre mission. Le patrimoine n’est pas une pièce de musée
dont nous nous glorifions. Il est un dépôt vivant de pensée
et de spiritualité qui garde son actualité lorsque nous parlons
avec notre monde contemporain. Il est le levain dans la pâte. Il
doit pouvoir répondre aux besoins, aux soucis, aux difficultés
et aux espoirs de notre monde.
La
vitalité de notre patrimoine est évaluée à
sa capacité d’interpeller l’homme d’aujourd’hui, dans cette région
de la terre dans laquelle Dieu nous a voulus et dans ce moment de l’histoire
dans lequel Dieu nous appelle à vivre.
Le
patrimoine culturel de toute nation et de tout peuple n’est pas figé
et son évolution ne s’arrête jamais. Au contraire, il se forme
et ne cesse de s’enrichir par tout ce que lui apportent les générations
successives. Cela est vrai aussi en ce qui concerne nos traditions ecclésiales.
Car l’Evangile s’incarne dans tout milieu, en tout temps et en toute culture.
De même qu’il s’est incarné par le passé et a formé
nos premières traditions, de même aujourd’hui il continue
à s’incarner dans notre culture. Si cette interaction ne continue
pas dans le présent, la vitalité de l’Eglise s’arrêtera
et la tradition deviendra lettre morte, un esclavage qui étouffe
la vie, et elle ne répondra plus à ses exigences. Cela serait
aussi une des raisons de l’éloignement des fidèles de nos
Eglises.
Nos
Eglises orientales ont-elles conscience de ce danger qui les menace, si
elles empêchent l’évolution de leurs Traditions pour les rendre
aptes à répondre aux exigences de la culture présente
et si elles empêchent l’incarnation de ces traditions dans la réalité
de nos sociétés et de nos cultures toujours en mutation ?
Nos Eglises ont-elles conscience qu’elles doivent toujours annoncer l’Evangile
dans la langue et la mentalité du temps présent ? Question
grave que nous nous posons à nous-mêmes, à tous nos
collaborateurs et à nos fidèles. Notre réponse est
la suivante: l’Evangile de Notre Seigneur et Dieu Jésus-Christ est
pour tous les temps et pour tous les lieux. C’est pourquoi il faut l’incarner
dans notre culture présente, à la lumière de la Parole
de Dieu, de nos traditions du passé et de l’enseignement de l’Eglise,
de sorte qu’il n’y ait ni opposition ni tension entre le passé et
le présent, mais un perfectionnement et une évolution salutaires
de nos traditions.
63.
Connaissance réciproque
La
pluralité des traditions nous ramène à la pluralité
des Eglises, chacune avec son organisation particulière, son administration
indépendante, et son activité pastorale propre. Cette réalité
ne peut pas nous retenir chacun renfermé sur soi, dans l’isolement
de ses soucis propres et dans l’ignorance de l’autre: chacun pense seul
à son œuvre, à son initiative, et "l’autre" est oublié
parce qu’il est "autre". La vraie question, au fond, est moins la pluralité
que l’altérité. C’est une tentation pour nos écoles
catholiques, pour les mouvements apostoliques, et même les Congrégations
religieuses dites "inter-rituelles": on gère la pluralité
des appartenances ecclésiales en les ignorant et l’on résoud
la question de leur unité par l’uniformité, i.e. on fond
les diverses appartenances ecclésiales en une unique appartenance
ecclésiale. L’ignorance réciproque a été dans
le passé la cause de trop de divisions et les fruits furent amers.
C’est pourquoi, aujourd’hui, s’informer est le premier service demandé
par la communion.
Les
moyens de communication jouent ici un rôle important. Ils devraient
manifester le sens ecclésial dans toutes nos institutions et les
domaines de notre témoignage. Par eux nous essayons de manifester
le mystère de Jésus sauveur et de proclamer l’annonce joyeuse
qu’il porte au monde, au lieu de montrer le visage humain de nos Eglises
dans ses diverses institutions et activités que nous avons à
annoncer: "Je n’ai rien voulu savoir parmi vous sinon Jésus-Christ
et Jésus-Christ crucifié" (1Co 2, 2). Nous n’avons
qu’un seul choix à faire: ne rien préférer à
la connaissance et à l’amour du Christ, Seigneur et Tête de
l’Eglise. St Ignace d’Antioche nous le rappelle, lui qui fut l’un des
premiers témoins de la formation de nos traditions ecclésiales: "Pour moi, mes archives c’est Jésus-Christ; mes archives inviolables
c’est sa croix, sa mort, et sa résurrection, et la foi qui vient
de lui" .
64.
Communication et collaboration
La
communion nous invite à la communication, à la coordination
et à la collaboration dans tous les domaines. Lorsque nous jetons
un regard sur la réalité pastorale dans nos Eglises nous
remarquons la multiplicité des initiatives particulières,
créées sans souci de coordination et qui font double emploi;
de là, une dispersion de forces matérielles et humaines qui
arrive, consciemment ou inconsciemment, jusqu’à la concurrence stérile
ou même à la rivalité et à l’inimitié.
Nous trouvons cela malheureusement dans tous les domaines de la vie pastorale:
écoles, catéchèse, information, mouvements, instituts
et toutes sortes d’activités. De plus, plusieurs services sont paralysés
par manque de personnes ou de moyens, alors que dans chaque Eglise particulière
il y a assez de générosité, de sacrifice et d’énergies
qui puissent répondre aux divers besoins.
Nous
invitons nos Eglises, au niveau des éparchies et des paroisses,
à la coordination et à l’échange des expériences
et des personnes, en vue d’épargner les énergies, les personnes
et les moyens, et en vue de garantir des meilleurs résultats dans
tous les services. Il est normal que toute coordination et collaboration
doit se faire avec le respect des particularités de chaque Eglise.
Car le recours à l’uniformisation, sans prendre garde à l’identité
et à la tradition propre des Eglises ou des fidèles, conduit
à la confusion et, chez les fidèles, à la perte de
leur identité et à leur déracinement.
Ensemble,
et dans le respect et la charité réciproques, nous avons
à faire face à toutes les questions posées à
nos Eglises aujourd’hui, et aux nouveaux défis auxquels elles doivent
répondre. Ainsi sera fortifiée la Communion entre nous.
CONCLUSION
65.
L’Eglise est ouverte sur l’infini et sur le monde entier, elle accueille
dans son sein tous ceux qui viennent à elle, sans distinction de
race, de genre ou de langue. Alors que la ‘mentalité confessionnelle’ est refermée sur elle-même et n’accueille en son sein que
ceux qui professent ses principes, ses traditions et ses coutumes, et contribuent
à la réalisation de ses buts particuliers, sans se soucier
des affaires de l’Esprit.
Dans
l’Eglise est la source d’eau vive dont s’abreuvent tous les chrétiens
par la Grâce de Jésus-Christ Notre Seigneur (cf Jn 4, 14),
par les sacrements qu’ils reçoivent en elle, et l’aide spirituelle
qu’ils y trouvent, et par l’intercession de la Vierge Marie et de tous
les saints. La ‘mentalité confessionnelle’ rend par contre
l’Eglise une réalité figée spirituellement; elle tend
à survivre et à conserver ses privilèges et ses droits,
en vue du prestige mondain de la communauté.
L’Eglise
fait renaître les hommes par l’eau et l’Esprit et les guide vers
Dieu qui est leur fin suprême. La ‘mentalité confessionnelle’,
si elle n’est pas vivifiée par l’Esprit de l’Eglise, court le risque
de se transformer en un parti qui tend à des buts temporels, qui
sont les les intérêts de ses individus et de ses groupes.
L’Eglise est le Corps du Christ. Il en est la tête. La ‘communauté
confessionnelle’, sans l’Esprit de l’Eglise, peut devenir tout simplement
un groupe de personnes unies par des liens de tribalisme et par des intérêts
qui sont étrangers à l’Esprit et à l’Eglise.
Avec
vous, frères et sœurs et fils bien-aimés, nous demandons
à Dieu, de nous donner la grâce de l’appartenance authentique
à l’Eglise une, catholique, sainte et apostolique. Nous vous invitons
à rester fidèles à vos traditions et à votre
Eglise, et en même temps à vous ouvrir sur les traditions
de toute Eglise autre que la vôtre et à l’amour de tous vos
frères et sœurs, avec toutes leurs traditions particulières.
Tel est la devise et la conduite de tout disciple du Christ: la fidélité
à soi-même et l’amour du frère qui est différent
dans sa tradition, ou même dans sa croyance et sa religion.
Nous
vous invitons à faire votre possible pour dépasser tous les
obstacles que met le confessionnalisme devant l’union du Corps du Christ
et à prendre les initiatives sages et prudentes pour rapprocher
et consolider les liens de la fraternité. Activez toutes les voies
de la collaboration entre toutes nos Eglises, pour que nous puissions croître
ensemble dans la foi, dans le "sens ecclésial" et dans tous les
domaines de la vie sociale qui est la même pour tous. Notre foi et
nos Eglises seront ainsi source d’ouverture et d’amour à l’égard
de tous ceux avec qui Dieu nous a appelés à construire notre
société.
Nous
voulons conclure par une parole d’espérance. Notre espérance
n’est pas fondée sur de l’humain mais sur Dieu. Il a toujours été,
dans le passé, présent parmi nous. Cette présence
dans le passé est le garant de sa présence parmi nous aujourd’hui
et dans l’avenir. Nos Eglises sont des Eglises de l’espérance. L’Esprit
agit et éveille en elles une nouvelle prise de conscience de leur
identité, de leur existence, de leur vocation et de leur mission.
Nous ne pouvons qu’écouter ce que dit l’Esprit aujourd’hui à
nos Eglises en Orient, afin qu’elles puissent se renouveler et continuer
leur pèlerinage terrestre, en répondant aux appels du monde
qui les interpelle.
Nous
demandons à la Sainte Vierge, notre Mère et la mère
de l’Eglise "merveille de l’espérance sûre, et consolation
du peuple de Dieu sur terre" de nous soutenir sur la voie de la fidélité
à nos traditions, sur la voie de l’amour mutuel et de l’amour de
tous nos frères qui sont différents de nous. Par son intercession,
nous demandons à Dieu de vous protéger et de vous accorder
sa Divine Bénédiction, Lui "dont la puissance agissant
en nous est capable de faire bien au-delà, infiniment au-delà
de ce que nous pouvons demander ou concevoir, à Lui la gloire, dans
l’Eglise et le Christ Jésus, pour tous les âges et tous les
siècles. Amen" (Ep 3, 20-21).
- † Stefanos
II Ghattas, Patriarche d’Alexandrie pour les Coptes Catholiques
- † Maximos
V Hakim, Patriarche d’Antioche et de tout l’Orient, d’Alexandrie et
de Jérusalem, pour les Grecs Catholiques Melkites
- † Ignace
Antoine II Hayek, Patriarche d’Antioche pour les Syriaques Catholiques
- † Nasrallah
Boutros Card. Sfeir, Patriarche d’Antioche pour les Maronites
- † Rafaël
I Bidawid, Patriarche de Babylone pour les Chaldéens
- † Jean-Pierre
XVIII Kasparian, Patriarche de Cilicie pour les Arméniens Catholiques
- † Michel
Sabbah, Patriarche de Jérusalem pour les Latins