MESSAGE DES
PATRIARCHES CATHOLIQUES D'ORIENT
Noel
1996
MYSTERE DE L'EGLISE
Je suis la vigne,
vous , les serments (Jn 15, 5)
Quatrième
Lettre Apostoliques des Patriarches Catholiques d'Orient adressée
à leurs fidèles, En Orient et dans la Diaspora
-
-
INTRODUCTION
A
nos frères dans l’épiscopat, aux prêtres, diacres,
religieux, religieuses et à tous nos fidèles, qui sont l’Eglise
de Dieu, dans toutes nos éparchies en Orient et dans la diaspora, "A vous grâce et paix de par Dieu, notre Père, et le Seigneur
Jésus-Christ" (1Co 1, 3).
1. Préoccupations
pastorales et questionnement
Nous
avons commencé cette Lettre Pastorale commune par la salutation
que l’apôtre Paul adressait à l’Eglise des Corinthiens pour
vous faire partager, dès le début, le souci qui hantait le
cœur de l’apôtre des nations, exprimé dans les versets qui
suivent: "Je vous en prie, frères, par le nom de Notre Seigneur
Jésus-Christ, ayez tous même langage; qu’il n’y ait point
parmi vous de divisions; soyez étroitement unis dans le même
esprit et dans la même pensée" (1Co 1, 10); puis il dit: "Je n’ai rien voulu savoir parmi vous, sinon Jésus-Christ, et Jésus-Christ
crucifié" (1Co 2, 2). Voilà le souci qui nous hante et
qui nous interpelle aujourd’hui afin de prendre conscience de notre réalité
d’Eglise. Avons-nous conscience d’être Eglise, et que le fondement
de l’Eglise est Jésus-Christ crucifié? Ou sommes-nous des
communautés confessionnelles à la recherche de réalisations
humaines? Avons-nous conscience d’être Eglise? Vivons-nous réellement
l’Eglise que nous sommes et que nous sommes appelés à être,
toujours plus fidèlement? Nous pourrions faire nôtre aussi
cette autre question de l’apôtre: "Comment nous comporter dans
la maison de Dieu, je veux dire l’Eglise du Dieu vivant?" (I Tm 3,
15). Comment pouvons-nous être des branches vivantes dans la vigne
et porter beaucoup de fruits pour la gloire de Dieu le Père? (cf
Jn 15, 1-5).
2. La réalité de nos Eglises aujourd’hui
Le
souci de l’Apôtre des nations remplit nos cœurs face à la
pluralité et à la diversité de nos traditions, car,
tous, nous désirons avoir un seul cœur et un même langage,
afin d’être les témoins de Jésus-Christ notre Seigneur,
comme il nous le dit: "Vous allez recevoir une force, celle de l’Esprit
Saint qui descendra sur vous. Vous serez alors mes témoins à
Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu’aux
extrémités de la terre" (Ac 1, 8). Nous sommes présentément
sept patriarcats catholiques dans l’Orient arabe: le patriarcat d’Alexandrie
des Coptes catholiques, les trois patriarcats d’Antioche, des Syriens,
des Maronites et des Grecs Catholiques Melkites, les patriarcats de Cilicie
des Arméniens, de Babel des Chaldéens et de Jérusalem
des Latins. Nos fidèles se retrouvent souvent dans les mêmes
pays et travaillent tous dans l’unique champ du Seigneur. Nous désirons
avoir une action unie et un témoignage commun, malgré la
pluralité et la diversité de nos traditions, pour la gloire
de Dieu qui nous a tous envoyés dans sa même vigne, et pour
la consolidation de la foi de nos fidèles dans tous nos Patriarcats.
Nous
avons tenu notre quatrième réunion annuelle à Rabweh
(Liban), du 19 au 24 septembre 1994, grâce à l’hospitalité
de notre frère le Patriarche Maximos V Hakim. Nous avons concentré
notre réflexion sur ce sujet fondamental qu’est le mystère
de l’Eglise et sur ce qui le différencie de la Communauté
Confessionnelle. Nous avons réfléchi sur ce qui nous vient
de Dieu et ce qui nous vient des hommes, sur les traditions figées
et celles qui devraient être une source de renouvellement et de vie,
qui nous rendent capables de faire face aux nombreux défis de notre
vie quotidienne, privée et publique.
3. Référence
aux Lettres Pastorales précédentes
Dans
nos trois lettres précédentes , nous avions réfléchi
avec vous sur l’enracinement, la signification et la mission de nos Eglises
en terre d’Orient. Nous avons cherché ensemble des nouvelles voies
pour renouveler notre vocation et notre témoignage dans nos sociétés
en mutation. Nous y avons vu que notre vocation essentielle dans
nos pays, celle de nos Eglises, est le témoignage commun
à Notre Seigneur Jésus-Christ. Mais nous devons avouer que
l’expérience démontre que cette vocation essentielle de nos
Eglises est entravée par des obstacles qui proviennent de nous,
pasteurs et fidèles, dans nos comportements communautaires. Dans
le symbole de la foi, nous professons que l’Eglise est "une, sainte, catholique
et apostolique"; mais en fait, nous nous comportons en communautés
confessionnelles, poursuivant chacune ses propres intérêts.
C’est pourquoi nous avons jugé nécessaire et important de
réfléchir avec vous sur le mystère de l’Eglise, afin
de faire croître l’esprit de communion entre nos Eglises, dans tous
les domaines de l’apostolat, et afin d’arriver à la réalisation
du "modèle ecclésial" qui rendrait plus transparents et plus
efficaces le témoignage et la mission de nos Eglises.
4. But
et Divisions de la Lettre
Nous
voulons approfondir dans cette lettre pastorale le sens de l’Eglise, telle
que l’a voulue Jésus-Christ, telle que l’ont comprise et vécue
les apôtres après Lui et par conséquent comme nous
devons la comprendre et la vivre nous aussi aujourd’hui.
Lorsque
nous parlons du sens de l’Eglise, il faut bien que nous parlions aussi
du sens de la Communauté Confessionnelle (Ta’ifah). Celle-là
est en effet le cadre historique, politique et humain dans lequel nous
avons vécu notre vie d’Eglise et dans lequel se sont développées
nos traditions ecclésiales particulières. Ces traditions
sont des trésors spirituels et des énergies vives et vivifiantes,
nées de la foi de nos pères et qui sont toujours capables
de ranimer notre foi aujourd’hui. C’est pourquoi notre vie d’Eglise, soutenue
par nos traditions particulières, doit nourrir notre vie quotidienne
dans tous les domaines.
Voilà
le but de cette lettre: affirmer la nécessité de maintenir
un lien permanent entre nos traditions anciennes, dans le cadre de chaque
communauté, et entre tout ce qui est nouveau dans notre vie quotidienne.
Nous voulons qu’il y ait une interaction entre nos traditions, les exigences
de notre vie aujourd’hui et notre espérance dans le futur.
La
communauté confessionnelle" a eu au long de notre histoire comme
Eglises un rôle positif; elle a en effet conservé la tradition
ecclésiale, la culture humaine et ethnique de base en chacune de
nos Eglises. Mais beaucoup de faiblesses se sont introduites en elle, et
cela à cause d’une foi qui devenait parfois superficielle, ou bien
à cause de facteurs sociaux qui ont étouffé le vrai
sens de l’Eglise. Cela a fait paraître le confessionnalisme qui a
été cause de déformation dans notre vie écclesiale.
La principale déformation fut le renfermement sur soi et, partant,
l’infirmité qui a marqué nos relations avec eux qui appartiennent
à une autre confession ou à une autre religion.
La
question que nous voulons donc poser dans cette lettre est la suivante:
comment nous libérer de ce confessionnalisme négatif et comment
confirmer nos traditions et en faire une source de vie? La réponse
sera dans la précision du sens de l’Eglise, dans l’établissement
d’un lien permanent entre la tradition et la vie aujourd’hui, et dans la
capacité de cette tradition à contribuer à la construction
de la vie contemporaine, à comprendre ses besoins et à lui
donner les réponses nécessaires.
Nous
voulons donc dans cette lettre essayer d’arriver à une vision claire
de ce qu’a voulu Jésus-Christ lorsqu’il a fondé l’Eglise,
et de ce que nous avons voulu, nous, lorsque nous avons cru en cette Eglise.
Nous voulons voir ce qui doit être renouvelé dans nos positions
et dans nos comportements. Nous voulons préciser aussi les rapports
entre l’Eglise voulue par Jésus-Christ en tout temps et en tout
lieu, et le cadre humain, connu en Orient sous le nom de "communauté
confessionnelle", dans lequel s’incarne cette Eglise. Nous dirons que nous
sommes d’abord Eglise et que l’Eglise s’incarne dans la réalité
humaine pour la purifier, l’élever et en faire une source d’action
et de libération. Cette réflexion sur le mystère de
l’Eglise sera enfin notre guide pour faire face aux défis actuels
et pour partager la vie de notre temps et de tous nos frères et
sœurs.
Cette
Lettre Pastorale aura quatre chapitres. Dans le premier nous esssaierons
de distinguer entre Eglise et Ta’ifa ou communauté confessionnelle.
Nous insisterons sur les richesses des traditions propres à chacune
de nos Eglises. Nous montrerons aussi en quoi certaines positions confessionnelles,
qui prétendent sauvegarder les traditions et le patrimoine, nous
éloignent en fait du vrai sens de l’Eglise.
Dans
le deuxième, nous dirons ce qu’est le mystère de l’Eglise
et que la communion du Père, Fils et Saint Esprit est la source,
le modèle et la fin de l’Eglise, sacrement de la communion vécue
et, en même temps, signe et instrument de salut pour tous.
Dans
le troisième chapitre, nous parlerons de la pluralité et
de l’unité dans la vie de l’Eglise, à partir de la notion
de Communion, pour démontrer que pluralité et unité
ne se contredisent pas, et que la communion peut être vécue
avec la pluralité et la diversité des traditions et des Eglises.
Dans
le quatrième chapitre, nous proposerons des perspectives et des
orientations pastorales qui s’enracinent dans le mystère de la Communion,
et qui montrent comment le fidèle peut être un membre vivant
dans une Eglise vivante. Il pourra ainsi conserver ses traditions, en vivre,
leur rester fidèle et, en même temps, s’affranchir du confessionnalisme
et de tout élément négatif et destructeur pour l’Eglise
et la foi.
CHAPITRE
I
EGLISE,
COMMUNAUTÉ CONFESSIONNELLE ET TRADITIONS
I. Comment
se sont constituées nos Eglises d’Orient?
5.
A Jérusalem l’Eglise est née
C’est
en notre Orient que Dieu le Père envoya son Fils unique pour y devenir
homme, et y réaliser, par sa mort et sa résurrection, le
salut de l’humanité. Ici il institua l’Eglise pour être le
levain et l’instrument du salut. A Jérusalem, par l’Esprit Saint,
s’est formée, le jour de la Pentecôte, la première
Eglise, lorsque la foule, rassemblée autour des apôtres, écouta
Pierre annoncer Jésus Sauveur et crut en Lui: "D’entendre cela,
ils eurent le cœur transpercé, et ils dirent à Pierre et
aux apôtres: ‘Frères que devons-nous faire?’. Pierre leur
répondit: ‘Repentez-vous et que chacun de vous se fasse baptiser
au nom de Jésus-Christ pour la rémission de ses péchés,
et vous recevrez alors le don du Saint Esprit’... Il s’adjoignit en ce
jour-là environ trois mille âmes".
6.
A Antioche et dans tout l’Orient
A
l’exemple de l’Eglise de Jérusalem, se sont formées toutes
les Eglises, après que les apôtres se répandirent dans
le monde et annoncèrent l’Evangile du salut porté par Jésus-Christ.
A Antioche, s’est formée la première Eglise après
Jérusalem (cf Ac 11, 19-26). En elle les disciples "furent connus
sous le nom de chrétiens" (Ac 11, 26). En elle, l’Eglise devint
"fille des nations", et de là, libérée de la loi judaïque
ancienne, elle se répandit dans tous les pays du monde, s’adressa
à tous les peuples et les attira au Christ.
Ainsi
se répandit l’Eglise en notre Orient, en Egypte, Asie Mineure, Cilicie,
Arménie et Mésopotamie. L’Eglise fut fondée dans la
plupart des régions et des villes, durant les trois premiers siècles,
malgré les persécutions qu’elle eut à affronter. Elle
s’y adapta et s’exprima à travers la variété de ses
cultures multiples. Ce furent des Eglises locales dans le plein sens du
terme. Les circonstances politiques ne favorisaient pas toujours les échanges
fréquents entre les Eglises. Certaines cependant, face au danger
des déviations doctrinales, arrivaient à communiquer entre
elles et avec les Eglises du monde par les Synodes, dans lesquels ils exposaient
leurs problèmes et leurs difficultés internes. Les deux Eglises
d’Antioche et d’Alexandrie, principales métropoles de l’Orient en
ce temps, étaient les points de référence pour la
plupart des Eglises, lorsqu’apparaissait le danger des déviations
et au moment des controverses entre les Eglises. Lorsque les problèmes
devenaient insolubles, Rome restait le dernier recours, comme ce fut, par
exemple, le cas à Chalcédoine et en d’autres conciles. Ainsi
vécurent les Eglises dans notre Orient. Elles vécurent en
Eglises locales et œcuméniques à la fois.
II.
Comment s’est constitué le cadre confessionnel
7.
Les Eglises d’Orient et la diversité des cultures
L’Orient
fut, dans les temps anciens, un champ de guerres et de conquêtes,
entre les peuples de la région et avec des puissances venues du
dehors. Ce qui est étrange c’est que les diverses conquêtes
n’aient pas réussi à faire disparaître les cultures
anciennes. Celles-ci se conservèrent, quoique sous forme de minorités
vaincues et opprimées, et devinrent avec le temps des minorités
ethniques, à l’intérieur des grands empires qui se sont succédés.
Le souci de ces minorités fut la conservation de l’identité
face aux agressions et aux violences dont elles étaient l’objet.
La lutte pour la survie devint ainsi le mobile premier qui déterminait,
à tous les niveaux, leurs comportments et leur conduite.
Les
dernières conquêtes, avant l’époque arabe, et qui laissèrent,
dans le pays et surtout dans les Eglises, des traces jusqu’à aujourd’hui,
furent les conquêtes gréco-romaines. Certains parmi les peuples
de la région adoptèrent la culture des nouveaux conquérants
et en acquirent la citoyenneté. Mais la plus grande partie s’attacha
à sa langue et à sa culture propre, copte en Egypte, araméenne
en Syrie, araméenne orientale ancienne en Mésopotamie et
en Iran, et arménienne en Arménie puis en Cilicie.
A cet
Orient, aux cultures diversifiées, l’Eglise porta le message de
salut. Elle ne vint pas avec des armées ou avec la puissance d’une
nouvelle culture, mais simplement avec le message d’un salut universel,
pour tous. Son seul souci fut de pouvoir annoncer le salut par le moyen
des langues et des cultures existantes. Elle s’adapta, avec une rapidité
étonnante, parfaitement consciente de sa mission. Bientôt
elle devint un élément essentiel dans ses diverses cultures.
8.
Les premiers siècles
Au
cours des trois premiers siècles, l’Eglise naquit comme Eglise locale
incarnée dans les diverses cultures existantes en nos pays. Cette
première Eglise, arrosée par le sang des martyrs, put faire
face aux divisions et aux particularismes divers. Par la bénédiction
de ses martyrs, et malgré les persécutions, elle continua
à vivre le mystère du Christ, soit dans la vie érémitique
dans les déserts, soit au milieu de la société qui
la persécutait et elle fortifia ainsi sa foi et son unité
ecclésiale.
Au
IVe siècle, après la conversion de l’empereur Constantin,
le christianisme devint la religion de l’empire. Celui-ci commença
à soutenir l’Eglise. Mais d’un autre côté, le pouvoir
civil commença à s’y infiltrer avec ses concepts et ses comportements,
et à la soumettre à ses exigences politiques. Dans l’Eglise
vivante animée par le Saint-Esprit pénétrèrent
des concepts administratifs et humains. Une nouvelle face sociale de l’Eglise
apparaissait. Les traditions des Eglises aussi se transformèrent
petit à petit en institutions humaines qui étouffèrent
la foi, au lieu de rester des cultures vivifiées par l’Esprit rénovateur
de Jésus.
A cette
époque commencèrent aussi les divisions et les grandes controverses
dogmatiques, au sujet de la personne de Jésus-Christ, Verbe éternel
de Dieu. Ces divisions eurent des conséquences qui durent jusqu’à
aujourd’hui. Le pouvoir politique se fit l’arbitre dans les affaires religieuses
et se mit à soutenir une Confession contre l’autre. D’autre part,
ayant son identité culturelle et nationale propre, il provoqua tout
naturellement l’opposition des autres cultures. Ainsi commença la
première manifestation du "confessionnalisme", qui rétrécit
le concept d’Eglise en le soumettant peu à peu à une vision
confessionnelle, dont le souci était la conservation de sa tradition,
de son expression dogmatique propre et l’opposition au pouvoir politique
dominant.
9.
Avec la conquête arabe et musulmane
L’Islam
ne voulut pas s’immiscer dans les affaires religieuses chrétiennes.
Il donna aux communautés chrétiennes un statut particulier,
celui de "dhimmis" ou "protégés", sous la sauvegarde de leurs
chefs religieux. L’Islam, en assurant ainsi la survie des Eglises en son
milieu et en reconnaissant leur autonomie, les rejetait dans un confessionnalisme
qui marqua pour toujours ses structures internes religieuses et civiles.
Cette autonomie développa à l’intérieur des communautés
chrétiennes deux caractéristiques principales. La première,
le souci de la survie et de la défense des intérêts
propres vis-à-vis de l’Islam, comme vis-à-vis des autres
Eglises. La deuxième, le chef religieux devint le responsable de
la communauté en tout domaine, et celle-ci lui remettait, en plus
de ses responsabilités religieuses, des responsabilités civiles
requises par les besoins de la survie. Ce cadre confessionnel devenait
ainsi le lieu normal de toute croissance ou promotion. C’est pourquoi le
concept de la confession, communauté soucieuse de défendre
ses droits, se substitua peu à peu à celui de l’Eglise, Corps
du Christ et communauté de croyants unis entre eux et avec les autres
Eglises par le lien du même Esprit.
10.
L’Empire Ottoman
L’Empire
Ottoman, (1516-1918) institutionnalisa définitivement cet état
de choses et le compléta par le statut connu sous le nom de "millah"
ou communauté religieuse. Il accorda aux chefs religieux des compétences
civiles plus grandes à l’égard de leurs fidèles et
en fit les représentants officiels pour tout rapport avec le pouvoir
civil. Ce nouveau statut fut un autre pas décisif dans la formation
de la communauté ethnique et dans la transformation de l’Eglise
en une entité sociale et politique. Nous vivons toujours dans cette
mentalité. Il faut bien mentionner ici les interférences
étrangères qui contribuèrent pour leur part aussi
à la consolidation et à l’exploitation du confessionnalisme.
La
plupart des Etats arabes modernes reconnaissent aujourd’hui dans leurs
constitutions l’égalité de tous les citoyens. Le pouvoir
civil a repris toutes ses responsabilités à l’égard
de tous les citoyens, musulmans ou chrétiens, et affranchi ainsi
les chefs religieux chrétiens de la surcharge de pouvoir que leur
imposa le statut de "dhimmis" ou de la "millah". Cependant la mentalité
confessionnelle ne cesse de prévaloir dans nos Eglises Orientales.
En effet, aucun régime arabe moderne, malgré les textes des
constitutions, n’est encore arrivé à résoudre le problème
du pluralisme religieux dans son pays. Tous les régimes arabes restent
dans un état de perplexité et d’impuissance, lorsqu’il s’agit
d’appliquer le principe de l’égalité à tous les citoyens.
C’est pourquoi, il y a toujours, parmi les fidèles, le sentiment
que l’Eglise, Communauté Confessionnelle, est le cadre qui doit
soutenir les fidèles, non seulement dans leur vie religieuse, mais
aussi dans leur vie civile et sociale.
11.
Communauté confessionnelle et confessionnalisme
Voilà
en bref les circonstances historiques et culturelles qui amenèrent
à la naissance et à la croissance de nos Eglises dans leur
diversité et spécificité, en Orient. Ces mêmes
circonstances, difficiles et négatives, en plus de nos péchés,
ont amené nos Eglises à se fractionner et à se renfermer
chacune sur elle-même. Elles devinrent ainsi des communautés
confessionnelles (Tawa’if), rongées par les divisions et par les
surcharges qui effacèrent de leur visage les traits du Christ. Elles
éteignirent en elles la flamme de l’Esprit et les amenèrent
à oublier qu’elles n’existaient pas pour elles-mêmes mais
pour Dieu, afin de porter le message du salut dans leurs milieux dont elles
étaient tirées et vers lesquelles elles étaient envoyées.
Tout
cela a donné naissance au confessionnalisme qui est une déformation
dangereuse de la religion et une contradiction flagrante avec le sens de
l’Eglise. Le confessionnalisme a pour premier souci la survie, la défense
de soi et des droits et privilèges acquis, beaucoup plus que la
croissance de la foi elle-même. Il se préoccupe des réalisations
humaines plus que des réalisations de la foi, et des manifestations
religieuses extérieures plus que de l’esprit. Des traditions, il
fait une prison qui lie les fidèles à un passé lointain
étranger à la vie présente, sans évolution
qui en fasse une force de présence et de renouveau perpétuel.
De ce fait, nos Eglises devinrent des groupements qui concentrèrent
le plus important de leur souci dans la survie et dans des perspectives
purement humaines. Il en résulta aussi la violation d’une autre
caractéristique ecclésiale: l’ouverture et la charité.
Le confessionnalisme en effet provoque le renfermement sur soi-même
face à l’autre, citoyen ou correligionnaire. L’autre devient un
inconnu, un rival ou un concurrent, malgré le fait qu’il partage
la même foi, la même terre, la même citoyenneté
et la fraternité humaine.
La
mentalité confessionnelle méconnaît l’Eglise dont elle
se réclame et le sens de ses traditions. Elle méconnaît
l’Eglise puisqu’elle ne voit en elle qu’un groupe ethnico-religieux parmi
d’autres, et parce qu’elle se referme sur soi-même comme nous l’avons
dit, alors que l’Eglise du Christ est ouverte à tous, à tout
peuple et nation. Elle méconnaît les traditions ecclésiales,
car souvent elle les ignore purement et simplement, ou elle les réduit
à des réalités socio-culturelles, comme le font la
plupart des medias civils ou parfois même religieux dans leurs reportages.
Ceux-ci mettent en relief la mentalité confessionnelle et négligent
la mission essentielle de l’Eglise.
III. Nos
Traditions Ecclésiales
12. Nouvel
héritage
Par
notre première naissance, nous avons d’abord hérité
d’un ensemble de structures qui ont contribué à façonner
notre nature, à la fois individuelle et sociale: la terre maternelle,
même si beaucoup l’ont quittée depuis longtemps, la langue,
elle aussi maternelle, l’histoire, la patrie, les institutions et coutumes,
familiales, éducatives, professionnelles et civiles. En même
temps et corrélativement, nous avons hérité d’une
culture et d’un ensemble de valeurs qui, étant partagées
par les groupes sociaux avec lesquels nous avons vécu, sont devenues
inconsciemment normatives de notre vision des choses, de nos comportements
personnels, de nos relations avec les autres et aussi avec Dieu.
Par
notre seconde naissance, i.e. le baptême, nous avons revêtu
le Christ et nous sommes oints de l’Esprit Saint (cf Jn 5, 3). Et c’est
dans l’Eglise maternelle et par elle que nous héritons de cette
vie nouvelle, comme co-héritiers du Fils unique (cf Rm 8, 17).
Deux
aspects de ce nouvel héritage peuvent ici retenir notre attention.
D’une part, le baptême ne nous confère pas une nature humaine,
ni une culture de base différentes de celles des non-baptisés.
Notre Eglise locale est de la même pâte que les humains auxquels
elle est envoyée: elle ne constitue pas une société
chrétienne à côté d’une société
non-chrétienne. Sa nouveauté est d’être le levain du
Royaume de Dieu dans la pâte sociale et culturelle du lieu où
elle vit. Parce que le Fils Bien-Aimé a tout assumé de l’homme
pour le sauver, rien n’est sauvé que ce qu’il a assumé. Cela
vaut pour chaque personne et pour chaque culture. Le Christ, notre Dieu
et Sauveur, ne détruit pas ce qu’il a créé, mais il
nous libère du péché et de la mort, nous purifie et
renouvelle en nous son image, si nous y consentons, et cela jusqu’à
notre mentalité profonde où se cache le musée de notre
héritage culturel, tout ce qui y est bon et tout ce qui est à
purifier ou modifier.
D’autre
part, l’Eglise locale où nous naissons et grandissons dans le Christ,
a connu, tout au long de son histoire, le devenir du levain dans la pâte.
Sa nouveauté est d’avoir fait porter le fruit de l’Esprit dans le
terrain socio-culturel où elle a été semée.
C’est de cela que nous héritons aujourd’hui: d’abord les Saintes
Ecritures traduites dans nos langues, la célébration sacramentelle
de la Liturgie, la transmission de la foi apostolique selon notre culture,
l’organisation canonique de la communauté ecclésiale, ainsi
que les approfondissements de la foi demandés par l’apologétique
ou les controverses hérétiques. C’est à travers ces
différentes expressions que s’est développée la pluralité
des traditions ecclésiales de notre Orient, pluralité non
seulement légitime mais nécessaire.
13.
Nos traditions sont divino-humaines
Nos
traditions sont donc divino-humaines. Elles sont à la fois le fruit
de la grâce et des efforts de nos ancêtres dans la foi. Puisqu’elles
sont humaines, il faut commencer par dire que plusieurs tentations nous
guettent. Le plus grave de ces dangers est "l’esprit du monde". Nos pères
et nos mères dans la foi, en particulier nos martyrs et nos auteurs
spirituels, qui furent les serviteurs de la sainte Tradition apostolique,
sont les témoins vivants de cette fidélité de l’Eglise
à son Seigneur, face aux tentations de l’esprit du monde. L’esprit
du monde? C’est le confessionnalisme et c’est aussi observer à la
lettre les rites de nos liturgies ou nous vanter de leur beauté,
alors que nos cœurs sont loin de Celui que nous honorons (cf Mc 7, 7);
c’est "mettre de côté le commandement de Dieu pour nous
attacher à la traditon des hommes" (Mc 7, 8), comme certaines
coutumes du baptême, du mariage et des funérailles, qui sont
peut-être respectables, mais qui obscurcissent le sens authentique
du mystère célébré.
14.
Nos traditions sont l’incarnation de l’Evangile dans la culture
C’est
dans notre Eglise locale que nous avons été appelés
par le Christ pour être membres de son Corps, et c’est en elle que
nous sommes envoyés aux habitants de ce même lieu. Nos traditions
ecclésiales incarnent, dans la chair et l’histoire de chacune de
nos Eglises, l’unique mystère de la Tradition de la foi reçue
des Apôtres; elles constituent les formes particulières, adaptées
à chaque culture, sous lesquelles le même mystère du
salut des hommes est manifesté, actualisé et communiqué.
Or la merveille de l’Esprit Saint dans l’histoire des hommes et des cultures
est de donner Corps au Verbe de Vie, de le manifester dans la chair de
toute culture, d’actualiser son œuvre de salut et de tout mettre en Communion
avec le Père dans le Corps du Christ. C’est cette merveille qu’il
réalise en chacune de nos Eglises, dans le plein respect de son
identité humaine.
15.
L’Eglise s’appuie sur la force de l’Esprit
Pour
chacun de nous, notre Eglise est véritablement Mère. Par
notre première naissance nous sommes les enfants de nos parents.
Notre nouvelle naissance à la vie du Père nous a été
donnée par notre Eglise. Lors de l’Annonciation, Marie conçoit
le Fils de Dieu dans sa chair par la puissance de l’Esprit Saint. De même,
à la Pentecôte, et depuis lors, c’est par la seule puissance
de l’Esprit Saint que l’Eglise est constitutée Corps du Christ.
Pour Marie comme pour l’Eglise, c’est le même mystère de maternité
virginale qui ne s’appuie pas sur la force des hommes, mais sur celle de
l’Esprit. Or c’est cela que méconnaît la mentalité
confessionnelle qui s’appuie sur les puissances de ce monde. Notre Eglise
se comporte en Eglise lorsque, comme la Toute Sainte et Vierge Mère,
elle "ne connaît point d’homme" (Lc 1, 34) et atttend la fécondité
de la puissance de l‘Esprit Saint. C’est Lui l’artisan des œuvres de Dieu,
c’est Lui la source de la sainte et vivante Tradition.
C’est
dans notre Eglise que l’Espit Saint nous a fait renaître à
la vie du Père dans le Fils bien-aimé. C’est en elle qu’il
nous nourrit de la Parole de Dieu par le don de la foi; c’est en elle qu’il
nous fait participer, par l’Eucharistie, à la Pâque du Christ,
i.e. sa mort et sa Résurrection; c’est en elle qu’il nous pardonne
et nous réconcilie avec le Père et avec nos frères;
c’est en elle qu’il nous apprend à prier en vérité;
c’est en elle qu’il nous apprend à aimer et à servir nos
concitoyens, comme le Christ les aime et les sert; c’est en elle qu’il
nous envoie dans le monde, comme signes et serviteurs de la Communion de
Dieu avec les hommes et de tous les hommes en Dieu.
16.
Notre tradition est notre chemin pour connaître Jésus-Christ
Soyons-en
convaincus: c’est par l’expérience vécue de nos traditions
ecclésiales que nous avons accès à "l’intelligence
du mystère du Christ...par le moyen de l’Eglise" (Ep 3, 4-10).
Nos Pères dans la foi, spécialement en Orient, ne réduisaient
pas l’annonce de l’Evangile à un enseignement scolaire des vérités
religieuses. Leur catéchèse ne séparait jamais l’écoute
de la parole de Dieu de la célébration des Saints mystères,
i.e. de la Tradition qui était pour eux une source de vie quotidienne.
La Tradition devenait ainsi l’expérience de la vie évangélique
dans la société et une atmosphère imprégnée
de la prière du cœur. Ainsi se formait "l’homme nouveau"
dans l’Eglise incarnée en un temps et en un lieu déterminés.
CHAPITRE
II
Le
mystère de l’Eglise
I. Le Mystère
de la Communion
17.
L’Eglise est un mystère
Après
avoir réfléchi sur la naissance de nos Eglises, de nos traditions
et l’esprit du confessionnalisme qui y a pénétré,
nous voulons maintenant vous inviter à réfléchir,
frères et sœurs et fils bien aimés, sur le mystère
de l’Eglise. Que signifie l’expression: "nous sommes des membres vivants
dans une Eglise vivante", selon l’esprit du Concile Vatican II?
Trente
ans après le Concile Vatican II, dont le but était le renouveau
de l’Eglise catholique en fidélité au dessein de Dieu pour
le monde, il est possible que les jeunes générations en ignorent
encore le sens et que leurs aînés n’en aient pas accueilli
tout le souffle dans la vie de nos Eglises. Or, il est remarquable que
le premier chapitre de la Constitution fondamentale sur l’Eglise (Lumen
Gentium) s’ouvre par ce titre: "Le mystère de l’Eglise". Les aspects
concrets et juridiques ne seront pas oubliés dans les chapitres
suivants, ni dans les documents ultérieurs: ils sont nécessaires,
mais relatifs au mystère qu’ils doivent refléter. Ce qui
est divin est premier et se manifeste en ce qui est visible. L’Eglise est
appelée à signifier comme sacrement, ce qu’elle est: un mystère
dans la vie des hommes.
C’est
pourquoi nous commençons par dire que l’Eglise est un mystère,
c.à.d. un dessein étonnant de Dieu, "enveloppé
de silence aux siècles éternels" (Rm 16, 25), que le
Père nous a fait connaître "quand vint la plénitude
du temps" (Gal 4, 4), dans "le Bien-Aimé" (Ep 1, 6) dans
lequel il a voulu "ramener toutes choses sous un seul Chef, le Christ" (Ep 1, 10). Tout cela veut dire que l’Eglise vient de Dieu; elle est une
communauté humaine constituée par la grâce de Dieu,
et non seulement par des liens humains; elle n’est engendrée "ni
du sang, ni d’un vouloir de chair, ni d’un vouloir d’homme, mais de Dieu" (Jn 1, 13). La grâce de Dieu cependant s’étend à tout
ce qui est humain pour l’élever, le vivifier et s’y incarner. La
grâce de Dieu ne nous invite pas à nous renfermer sur nous-mêmes;
elle ne nourrit pas les fanatismes confessionnels. Au contraire, elle nous
remplit de l’amour pour tous, ceux qui sont de notre Eglise, ceux qui sont
dans les autres Eglises et ceux qui sont de religions et de croyances différentes.
18.
Mystère de la communion de Dieu et des hommes
Or
ce mystère est inséparablement divin et humain. Il commence
et finit en Dieu et s’étend aux hommes. Il s’agit ici du mystère
de l’Eglise qui réalise la communion de Dieu et des hommes. La communion
- koinonia, l’un des plus beaux noms du Nouveau Testament pour faire pressentir
l’inexprimable mystère de Dieu Amour - est au centre de la redécouverte
du sens de l’Eglise dans le mouvement œcuménique actuel.
Le
Pape Jean Paul II nous le rappelait récemment: "La communion:
c’est là, certainement une notion-clé de l’ecclésiologie
de Vatican II, et, aujourd’hui, vingt-cinq ans après sa conclusion,
il semble qu’il faille encore centrer notre attention sur cette notion.
La koinonia est une dimension qui impose sa marque sur la constitution
même de l’Eglise et recouvre toutes ses expressions: de la confession
de la foi au témoignage de la pratique, de la transmission de la
doctrine à l’articulation des structures... Il s’agit de la communion
théologale et trinitaire de chaque fidèle avec le Père
et le Fils et l’Esprit-Saint, qui se répand avec effusion dans la
communion des croyants entre eux, les rassemblant en un seul peuple...avec
une essentielle dimension visible et sociale".
II.
La Trinité Sainte, source, modèle et fin de l’Eglise
19.
La communion rassemble les croyants en un seul peuple
Les
croyants forment "un seul peuple". Comment comprenons-nous cette expression
? Certains l’entendent au sens ethnique ou politique, mais, dans nos Livres
saints son sens est tout nouveau: il s’agit du "peuple de Dieu", une "assemblée"
appelée par Dieu, dont la raison d’être est Dieu; elle ne
peut exister que par Lui et son but est de vivre saintement comme Lui est
Saint, parce que "Dieu se l’est acquise pour la louange de sa gloire" (Ep 1, 14). Tout le chapitre II de Lumen Gentium nous fait découvrir
l’Eglise comme "Peuple de Dieu":
"Ce
peuple messianique a pour chef le Christ "qui a été livré
pour nos fautes et est ressuscité pour notre sanctification" (Rom
4, 25), et qui, maintenant, après s’être acquis un nom
qui est au-dessus de tout nom, règne glorieusement dans les cieux.
Il est dans l’état de dignité et de liberté propre
aux fils de Dieu, dont le cœur est comme le temple de l’Esprit-Saint. Il
a pour lui un commandement nouveau, celui d’aimer comme le Christ lui-même
nous a aimés (cf Jn 13, 34). Enfin, il a son terme dans le
Royaume de Dieu, inauguré sur terre par Dieu lui-même, destiné
à s’étendre dans la suite des âges en attendant de
recevoir en Lui son perfectionnement final à la fin des siècles,
lorsque le Christ se manifestera, lui qui est notre vie (cf Col 3,
4), et que "la création elle-même sera libérée
de la servitude de la corruption pour participer à la glorieuse
liberté des enfants de Dieu" (Rom 8, 21)".
20.
Sur le modèle de la Trinité Une
De
ce peuple nouveau, le Dieu vivant et vrai est la source gratuite. C’est
lui qui, depuis Abraham, appelle son peuple, suscite en lui la foi et se
révèle à lui. Il lui confie son dessein de salut pour
tous les hommes. Il rassemble cette nouvelle descendance selon la foi "de
toute race, de tout pays, de toute ville, de tout village, de toute maison".
Qu’une telle multitude fasse un seul peuple dépasse l’intelligence
et la puissance humaines: c’est l’œuvre du Dieu un et unique qui, justement,
révèle ainsi que son unité transcendante est un mystère
de plénitude personnelle, le mystère de la communion (koinonia)
du Père, du Fils et de l’Esprit-Saint. L’Eglise n’est pas formée
par l’addition ou la cooptation de personnes: elle est le grand don de
la communion de la Trinité Sainte, une et indivisible, offert aux
hommes pour qu’ils en vivent. "Or la Vie s’est manifestée, et
nous vous annonçons cette Vie éternelle qui était
auprès du Père et qui nous est apparue... afin que vous aussi
soyez en communion avec nous. Quant à notre communion, elle est
avec le Père et avec son Fils Jésus-Christ" (1Jn 1, 2-3).
Un tel mystère de communion ne monte pas du cœur de l’homme, il
descend d’auprès de Dieu comme "l’Epouse de l’Agneau" (Ap
21, 10). L’Eglise n’est pas le fruit de notre décision. Ce n’est
pas nous qui avons choisi d’être les disciples du Christ, c’est Lui
qui nous a choisis (cf Jn 15, 16), parce que le Père nous a aimés
le premier (cf 1 Jn 4, 19).
21.
Peuple un et multiple à l’image de la Sainte Trinité Une
et Indivisible
Depuis
le début de cette Lettre Pastorale, nous nous posons la question:
comment l’unité est-elle compatible avec la diversité de
nos Eglises et de nos traditions ? En cherchant la réponse, nous
avons constaté que la "communauté confes-sionnelle" et la
mentalité qui l’inspire ne nous offrent pas le modèle qui
répond à la réalité de l’Eglise. L’esprit du
monde, en effet, ne peut concevoir l’unité dans le respect de la
diversité ni la réaliser. L’unique modèle qui
nous révèle et peut nous faire vivre ce mystère paradoxal
est l’unité de la communion trinitaire, modèle que nous
retrouvons dans l’icône de la Trinité, célèbre
dans l’iconographie orientale.
En
se révélant dans l’Economie de notre salut, le Dieu unique
se fait connaître comme Père, Fils et Saint-Esprit, Dieu un
et unique. Chaque Personne Divine est "vers" l’Autre, aucune ne s’appartient
mais est donnée, dans la pure transparence. Or, les personnes humaines
sont "à l’image de Dieu" (Gn 1, 26) et aspirent essentiellement
à être aimées et à aimer. Mais nous savons,
malheureusement, que nous ne sommes pas à sa ressemblance, dans
la mesure où chaque personne, ou chaque groupe, se recherche soi-même
et ne vit pas pour l’autre. C’est pourquoi l’unité personnelle ou
communautaire est, humainement parlant, un mirage inaccessible. Notre monde
est malade d’exclusion et de refus de "l’autre". L’esprit du monde engendre
le péché, la division et la mort.
22.
L’Eglise, communion de vie
De
cette communion, l’Eglise est appelée à être le signe
transparent, puisque son modèle divin demeure en elle fidèlement.
C’est pourquoi elle en est aussi la servante; la Trinité Sainte
est la fin de l’Eglise. Anticipant déjà "l’union intime
avec Dieu et l’unité du genre humain", l’Eglise n’est pas encore
la communion de tous les humains avec leur Père et entre eux. Elle
est envoyée pour que vienne le Règne de l’Amour dans toute
la création lorsque Dieu sera tout en tous. C’est dire que l’Eglise
n’existe pas pour elle-même mais pour son Seigneur et pour tous les
humains dont il s’est fait serviteur et Sauveur. Elle est la communion
de vie, symbolisée dans l’iconographie trinitaire par l’arbre de
vie, qui s’enracine dans la communion de la Sainte Trinité.
Nous
ne nous appartenons plus à nous-mêmes mais à Celui
qui est mort et ressuscité pour tous. Cela vaut pour chaque baptisé,
cela vaut pour chaque Eglise. L’Eglise de Dieu, elle est à Dieu,
pour le Père et donc pour tous ses enfants dispersés. Cette
prise de conscience est décisive pour notre conversion ecclésiale,
parce que nous convertir n’est autre que retourner notre cœur vers le Père
par le Fils bien-aimé qui nous remet en communion avec lui et avec
tous ses enfants.
III.
L’Eglise Sacrement de la Communion
23.
Signe visible du mystère divin
Par
l’Eglise, le mystère de la communion de la Trinité Sainte
est révélé et donné aux hommes dans le Verbe
incarné et par l’Esprit Saint, afin qu’ils vivent de cette vie de
communion. Ainsi, l’Eglise est le sacrement de la communion; elle est essentiellement
sacramentelle. On veut dire par là que le mystère de la communion
divine, de soi invisible et transcendant, est communiqué visiblement
dans l’Eglise. Celle-ci est, en même temps, et inséparablement, "groupement humain et communauté spirituelle", "une seule réalité
complexe formée d’un élément humain et d’un élément
divin": il s’agit du mystère du Verbe incarné.
Il
est important, aujourd’hui surtout, que notre expérience de l’Eglise
soit inspirée par cette vision de foi, sinon nous dévions
vers deux tentations extrêmes: ou bien, l’Eglise n’est qu’une organisation
socio-religieuse, et nous voilà de nouveau dans le confessionnalisme,
ou bien, en réaction contre l’institution confessionnelle, les croyants
en Jésus-Christ se rejoignent dans une vague fraternité sentimentale
non incarnée dans la réalité humaine. Dans les deux
cas, on divise le Christ et le mystère de la communion est évacué
de l’histoire des hommes.
24.
Le mystère commence avec la venue du Fils
Or "quand est venue la plénitude du temps" (Ga 4, 4), Dieu a
envoyé son Fils. Alors, la Vie, la communion divine, a pris corps
dans l’histoire. Dans la Personne du Verbe incarné, en tout ce qu’il
dit et fait et par la puissance de l’Esprit Saint, le Père accomplit
son dessein d’amour: libérer l’homme du péché et de
la mort, c’est-à-dire de ce qui est le contraire de la communion,
par la mort de son Fils et en le ressuscitant. Or cette Pâque libératrice
est le seul événement de l’histoire qui ne passe pas: advenu
"une fois pour toutes", il Est, il demeure et agit désormais dans
l’histoire, surtout par sa Parole et par les sacrements.
Comment
le Christ ressuscité est-il toujours présent et agissant
parmi les hommes, puisqu’il n’est plus limité par le temps et par
l’espace, comme il l’était durant sa vie mortelle? La nouvelle "manière
d’être et d’agir" de son humanité ressuscitée dans
notre monde est "sacramentelle’, c’est-à-dire que, pleinement vivant
auprès du Père, le Christ demeure parmi nous, accessible
à notre humanité mortelle. Depuis son ascension auprès
du Père jusqu’à son retour glorieux, le Christ est présent
et agissant dans le monde par la force de l’Esprit-Saint, et par l’intermédiare
de l’Eglise et des sacrements. C’est ce que la foi de l’Eglise confesse
par l’expression "le Corps mystique" du Christ.
25.
L’Eucharistie sacrement de la communion
C’est
justement lors de "la Cène mystique" que Jésus donne à
ses disciples tout le mystère de la communion: en son corps livré
et en son sang répandu pour la multitude, s’accomplit le don plénier
de la communion divine aux hommes, le don de l’amour jusqu’à la
mort, "jusqu’à l’extrême de l’amour" (Jn 13, 1). L’événement
pascal où s’accomplit pour les hommes le mystère de la communion,
Jésus le donne, en se donnant lui-même, "sacramentellement".
Désormais, et "jusqu’à ce qu’il vienne" (I Co 11,
26), le grand sacrement de l’Eucharistie manifeste, actualise et répand
l’événement pascal en ceux qui ont revêtu le Christ
par le baptême et la chrismation. Cette divine Pâque du Seigneur
n’est pas répétée, elle est rendue présente
sacramentellement, de sorte que la Pâques de la Tête devienne
celle de ses membres. En vérité, "quand l’Eglise célèbre
l’Eucharistie, elle réalise ce qu’elle est: Corps du Christ" (1Co 10,17). Par l’Eucharistie, l’événement pascal se dilate
en Eglise". L’Eglise est une réalité eucharistique
dans le sens de communion et d’action de grâces que la communauté
eucharistique rend à Dieu le Père, le Fils et le Saint-Esprit.
26.
L’Esprit Saint vivant dans l’Eglise
Mais
dans notre redécouverte du mystère de l’Eglise, il est essentiel
de renouveler notre connaissance aimante de l’Esprit Saint. Dans le dessein
d’amour du Dieu le Père, il est toujours envoyé avec le Fils,
et c’est lorsque le Christ ressuscité le donne à ses disciples
que l’Eglise est, elle aussi, "envoyée" dans l’Esprit Saint (cf
Jn 20, 21-22). C’est lui qui suscite en nous la foi au Christ, nous fait
renaître à la vie du Père en nous greffant sur le Christ
et pénètre tout notre être de son onction indélébile.
C’est lui qui, dans la liturgie de la Parole, nous rappelle le Christ et
donne vie à sa Parole en nos cœurs. C’est lui qui, dans les épiclèses
sacramentelles, transforme dans le Christ, ce que nous offrons. C’est l’Esprit
de communion (cf 2 Co 13,13), imploré au début de nos anaphores
eucharistiques, qui "met en communion avec le Corps du Christ ceux qui
participent au même Pain et au même Calice". A partir de
là, l’Eglise manifeste ce qu’elle est: le sacrement de la koinonia
trinitaire, "la demeure de Dieu avec les hommes" (Ap 21, 4).
CHAPITRE
III
Pluralité
et Unité dans la vie de l’Eglise
I.
L’Eglise, Mystère de Communion
27.
L’Eglise une
Au
terme de ces réflexions sur le mystère de l’Eglise, il nous
est possible de mieux comprendre, dans l’intelligence de la foi, que l’unité
et la pluralité, loin de s’exclure, s’impliquent l’une l’autre et
sont inséparables dans notre expérience de l’Eglise.
Pour
comprendre pourquoi l’Eglise est Une, alors que de nombreuses Eglises ont
été fondées à travers le monde depuis la première
communauté de Jérusalem, deux conceptions erronnées
sont d’abord à écarter. Selon la première, l’Eglise
Une serait l’addition des Eglises, une sorte de fédération
chrétienne mondiale: cette variante du confessionnalisme ne rend
pas compte du mystère de l’Eglise. Car une fédération
est une réalisation socio-politique: elle ne peut pas manifester
le mystère divin de la Communion et les Eglises resteraient autant de corps différents et divisés. Pour l’autre, à
l’inverse, les Eglises seraient les succursales locales d’un quartier général
qui serait l’Eglise Une: cette caricature juridique reste aussi en deça
du mystère de la communion.
Ces
deux conceptions considèrent la question "l’Eglise et les Eglises"
comme un problème arithmétique, alors qu’il s’agit d’un mystère,
le Mystère du Tout-Autre. En Dieu, il n’y a pas de nombre.
Son unité, inaccessible à la raison, ne peut être pensée
selon la logique qui veut que "un" soit la moitié de deux ou le
tiers de trois. Le mystère de l’unité intime du Dieu vivant
nous est révélé par le Christ comme une plénitude
consubstantielle et indivisible: la communion du Père, du Fils et
de l’Esprit-Saint.
28.
Le mystère de communion et les Eglises particulières
C’est
de cette communion que l’Eglise est le sacrement. "Tous les membres du
corps, en dépit de leur pluralité, ne forment qu’un seul
corps. Ainsi en est-il du Christ. Aussi bien est-ce en un seul Esprit que
tous nous avons été baptisés pour ne former qu’un
seul corps" (1Co 12, 12-13). Quand nous communions au Corps du Christ dans
l’Eucharistie, nous sommes plusieurs; cependant chaque personne, en recevant
une parcelle du Pain eucharistique, ne reçoit pas une partie du
Corps du Christ, mais bien le Christ tout entier, et c’est pourquoi "nous
tous, nous ne formons qu’un seul Corps, car tous nous avons part à
ce pain unique" (1Co 10, 17). De même, chacune de nos Eglises n’est
pas une partie de l’Eglise répandue dans l’univers, mais elle rend
présent, ici et maintenant, le mystère de l’Eglise une dont
elle est le sacrement. C’est pourquoi toute l’Eglise est présente
dans chaque Eglise particulière.
29.
L’Eglise apostolique et catholique
Reste
à préciser les conditions essentielles pour qu’une Eglise
soit authentiquement sacrement de la communion de Dieu et des hommes, malgré
la pluralité et la diversité des Eglises.
Les
deux conditions essentielles, notre foi les professe lors de la célébration
des Saints Mystères dans le symbole de Nicée-Constantinople:
l’Eglise une et sainte est "catholique et apostolique". Si nous arrivons
à mieux comprendre et à vivre effectivement ces deux aspets
essentiels du mystère de l’Eglise, nous pourrons apprendre aussi
comment vivre toujours mieux l’unité dans la diversité.
30.
Eglise Apostolique
Premièrement
l’Eglise est "apostolique". C’est ainsi qu’elle paraît dans le monde
dès le jour de la Pentecôte. Que signifie "apostolique"? Par
ce mot, certains pensent aux Apôtres qui ont fondé les premières
Eglises, en Orient surtout. Cela est vrai, mais il nous faut aller plus
loin. C’est l’Eglise comme telle, rendue présente en chacune de
nos Eglises, qui "a pour fondement les apôtres et les prophètes,
et pour pierre d’angle le Christ Jésus lui-même". "Comme
le Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie" (Jn 20,
21). Cela veut dire que chacune de nos Eglises rend présente sacramentellement,
aujourd’hui et ici, l’Eglise des Apôtres constituée par l’Esprit
Saint lors de la première Pentecôte. C’est le même Corps
et le même Esprit, sans interruption; le même mystère
pascal, advenu "une fois pour toutes", est actualisé par chaque
Eucharistie; l’Eglise ne se divise pas en parties; elle est la même
vigne du Père qui croît et porte beaucoup de fruits.
31.
Critère de l’unité: la communion dans la tradition apostolique
Concrètement,
cela veut dire que nos Eglises ne peuvent vivre dans l’unité que
si elles sont fidèles à leur commune "tradition apostolique",
qui est une tradition vivante reçue des Apôtres. Le contenu
de cette tradition sont les sacrements de la foi, spécialement
le sacrement de la "succession apostolique", et la communion dans la charité,
spécialement du collège des évêques qui actualise
aujourd’hui sacramentellement le collège des Douze Apôtres.
La pluralité et la diversité de nos "traditions ecclésiales"
varient selon le tissu humain de nos Eglises, mais le critère de
leur vérité et de leur unité demeure la communion
dans la tradition apostolique.
Comme
elle serait dynamique et vivifiante la mission de nos Eglises, en Orient
et dans la diaspora, si nous avions le souci de nous abreuver à
cette sainte et vivante Tradition que l’Esprit Saint nous offre à
travers nos traditions authentiques, toujours renouvelées par lui
dans des circonstances qui changent sans cesse. Le contenu de ces traditions
sont: la Parole de Dieu, telles que les Pères de nos Eglises ont
reçu le charisme de l’interpréter selon nos cultures; les
Saints Mystères, qui nous font participer à la nouveauté
du Christ dans notre langue et dans notre vie; le témoignage spirituel
de tant d’hommes et de femmes, cette "nuée de témoins", grâce
auxquels nous pouvons "fixer nos yeux sur le chef de notre foi, Jésus" (He12,1-2); enfin, les attitudes pastorales authentiquement orientales,
au sujet desquelles Vatican II "déclare solenellement" que nos Eglises "ont le droit et le devoir de se régir selon leurs propres disciplines
particulières".
32.
Eglise Catholique
C’est
en nous enracinant dans l’Eglise apostolique que nous pouvons la vivre
de plus en plus comme "catholique". Le mot est à bien comprendre,
selon l’original grec "katholiké" du symbole de Nicée-Constantinople.
Cet adjectif, christianisé par St Ignace d’Antioche signifie littéralement
: "selon le tout", c’est-à-dire que le tout se trouve en chaque
partie, un peu comme l’âme anime un corps vivant.
En
quel sens donc l’Eglise est-elle catholique ? La réponse est souvent:
parce qu’elle est universelle, "répandue par toute la terre". Mais
la communauté de Jérusalem puis celle d’Antioche, sans être
répandues par toute la terre, étaient déjà
catholiques. Ce n’est pas donc l’extension par toute la terre qui fait
que l’Eglise soit catholique. La pluralité croissante des Eglises,
non plus, ne fractionne pas l’Eglise. Le "tout" du mystère de l’Eglise
est présent dans chaque Eglise authentiquement apostolique, comme
mentionné plus haut. L’Eglise qui se dit catholique doit manifester
effectivement qu’elle est en communion avec les autres Eglises fidèles
à la Tradition apostolique .
33.
Le service de la Communion assuré par le charisme de "l’Episkopé"
Concrètement,
comment répondre dans la vie de nos Eglises à ce don divin
de la catholicité ? L’expérience de la Communion entre les
Eglises durant les premiers siècles nous montre comment la Tradition
apostolique n’est pas un catalogue de feuilles mortes mais une sève
créatrice, et cela de deux manières.
D’une
part, il s’agit que les Eglises, qui ont chacune leurs traditions particulières,
se reconnaissent mutuellement comme Eglises, chacune reconnaissant en l’autre
le même mystère de l’Eglise à travers ses particularités
légitimes. Cela, sur la base de la même Tradition apostolique
comme nous l’avons décrite plus haut. Une telle reconnaissance mutuelle
ne peut être vécue que dans un regard de foi, et non avec
les lunettes de la mentalité confessionnelle. La catholicité
vécue est exigeante de sainteté, elle n’est donnée
qu’aux "cœurs purs" (Mt 5, 8).
D’autre
part, les Apôtres en témoignent déjà, le service
de la communion, dans une Eglise et entre les Eglises, est assuré
par le charisme de "l’Episkopé". C’est dire que la catholicité
effective relève principalement de la communion canonique entre
les évêques, laquelle est exigeante de corresponsabilité.
Les conciles furent, depuis les origines, la voie suivie par l’Eglise pour
exprimer cette coresponsabilité. Après Vatican II, la vie
synodale connaît un nouvel élan. Le Synode des Evêques
est désormais une institution ecclésiale qui réunit
régulièrement les Evêques.
Le
mystère de l’Eglise que nous sommes appelés à vivre
est donc essentiellement nouveau par rapport à la "communauté
confessionnelle". Nous allons voir maintenant comment vivre cette Communion,
d’abord à l’intérieur de chacune de nos sept Eglises, puis
entre les Eglises, entre nos sept Eglises catholiques, avec l’Eglise
de Rome, servante de la communion et de l’unité fondée sur
la charité, avec toutes les Eglises catholiques du monde et aussi
avec les autres Eglises et Communautés ecclésiales avec lesquelles
nous ne sommes pas encore en pleine communion.
II.
Pluralité et Unité dans chacune de nos Eglises
34.
L’Eglise particulière
L’Eglise
particulière est le diocèse telle que la décrit Vatican
II: "Un diocèse (éparchie) est une portion du Peuple de Dieu,
confiée à un évêque pour qu’avec l’aide de son
presbyterium il en soit le pasteur: ainsi le diocèse, lié
à son pasteur et par lui rassemblé dans le Saint Esprit grâce
à l’Evangile et à l’Eucharistie, constitue une Eglise particulière
en laquelle est vraiment présente et agissante l’Eglise du Christ,
une, sainte, catholique et apostolique". L’Eglise particulière,
comme définie ici, est donc une réalité de foi. Elle
est le don de la Trinité Sainte. Elle se nourrit par l’Evangile
et l’Eucharisite, et se manifeste dans une portion du peuple de Dieu, confiée
à un évêque qui la garde en communion avec tout le
presbyterium. En elle, le mystère de l’Eglise est présent
dans sa totalité.
La
manifestation la plus sublime de l’Eglise particulière se manifeste
dans la célébration eucharistique autour de l’évêque.
Vatican II dit à ce sujet: "L’évêque doit être
considéré comme le grand prêtre de son troupeau; la
vie chrétienne de ses fidèles découle et dépend
de lui en quelque manière. C’est pourquoi tous doivent accorder
la plus grande estime à la vie liturgique du diocèse autour
de l’évêque, surtout dans l’église cathédrale;
ils doivent être persuadés que la principale manifestation
de l’Eglise consiste dans la participation plénière et active
de tout le saint peuple de Dieu, aux mêmes célébrations
liturgiques, surtout dans la même Eucharistie, dans une seule prière,
auprès de l’autel unique où préside l’évêque
entouré de son presbyterium et de ses ministres".
35.
Plusieurs et unis dans la communion de Dieu.
"Plusieurs"
? Nous pensons d’abord à la pluralité des personnes, des
groupes, des ministères, des vocations, des paroisses etc. La question
qui se pose est la suivante: comment, étant plusieurs dans chaque
Eglise particulière, nous pouvons être pratiquement un dans la diversité des ministères et des vocations ? Comment vivre
dans chaque Eglise particulière le charisme de l’unité et
la richesse de la pluralité, car toutes deux sont enracinées
dans le mystère de la communion trinitaire.
Nous
réaffirmons ici que la pluralité ne contredit pas l’unité
et que l’unité n’annulle pas la pluralité: "Plusieurs,
nous ne sommes qu’un corps"
(1
Co 10, 17). Pluralité signifie pluralité de ministères,
de dons et d’activités (cf 1Co 12, 4-6). Unité signifie l’unité
de l’esprit, du bien commun, de "l’édifice" commun (cf 1 Co ch.12,
13, 14). Les personnes multiples sont un "être nouveau dans le
Christ" (2 Co 5, 16-17). Parce qu’elles sont baptisées dans
le Christ et ointes de l’Esprit Saint, chacune d’elles est dotée
de dons nouveaux en vue d’une fonction irremplaçable dans la paroisse
et dans l’éparchie. C’est pourquoi, si nous voulons que la Communion
soit effective à l’intérieur de chaque Eglise particulière,
il faut raviver ces dons et les faire fructifier, au lieu d’être
méconnus ou "enfouis dans la terre" (cf Mt 25, 14-30). Et
si nous voulons que cette communion soit facteur d’unité, il faut
les faire fructifier en union avec tout le corps.
36.
Les charismes sont multiples, mais l’Esprit est le même
Il
faut prendre au sérieux ce que l’Apôtre écrivait à
l’Eglise de Corinthe: "Il y a diversité de charismes, mais c’est
le même Esprit; diversité de ministères, mais c’est
le même Seigneur; diversité d’énergies, mais c’est
le même Dieu qui opère tout en tous. A chacun la manifestation
de l’Esprit est donnée en vue du bien commun" (1 Co 12, 4-7). Voilà
le "modèle ecclésial" que cette Lettre Pastorale veut d’abord
remettre devant nos yeux. C’est à chacune de nos Eglises que St
Paul adresse l’exhortation: "N’éteignez pas l’Esprit" (1 Th 5, 19).
C’est chaque ministre ordonné, évêque, prêtre
et diacre, qui est invité "à raviver le don que Dieu a déposé
en lui par l’imposition des mains" (2 Tm 1,6). C’est chaque baptisé
qui doit prendre conscience de sa vocation nouvelle: "Vous êtes le
Corps du Christ et membres chacun pour sa part" (1 Co 12, 27). "Chacun
pour sa part" veut dire participer effectivement: "grandir de toutes manières
vers Celui qui est la Tête, le Christ, dont le Corps tout entier
reçoit concorde et cohésion" (Ep 4, 15-16).
37.
La première communauté est le modèle de toute Eglise
particulière
Les
expressions concrètes de la communion, où coopèrent
les dons, les ministères et les énergies de tous, nous sont
décrites dans le livre des Actes des Apôtres. La première
communauté de Jérusalem demeure pour nous "le modèle
ecclésial" toujours actuel: les disciples "se montraient assidus
à l’enseignement des apôtres, fidèles à la communion
fraternelle, à la fraction du pain et aux prières". Voici
donc comment, étant plusieurs, nous pouvons vivre "l’unité"
en chacune de nos Eglises:
1)
Transmettre la foi des Apôtres est un acte de Tradition et
nous en sommes tous responsables, chacun pour sa part, selon sa place,
son rôle et sa vocation, dans l’Eglise. Dans la famille (qui est
"l’Eglise domestique") et dans la communauté paroissiale (aux adultes
et pas seulement aux enfants et aux jeunes), c’est la Parole de Dieu écoutée,
méditée et partagée qui nourrit notre communion fondamentale
dans la foi vivante.
2)
"Etre fidèle à la communion fraternelle", implique
concrètement que la paroisse soit, plus qu’un organisme administratif,
une communauté vivante où fidèles et pasteurs se connaissent,
veillent à l’accord des esprits et des cœurs, s’entraident dans
leurs besoins, matériels et spirituels, et travaillent ensemble
au service de leurs concitoyens, puisque leur "être nouveau" est
d’être le sacrement de l’amour du Christ pour tous les humains.
3)
"La fraction du pain", l’Eucharistie, est le moment le plus intense
de la Communion, puisque c’est là que l’Evénement du salut,
le sacrifice d’amour du Christ, est offert et partagé par ses membres.
Mais la célébration de l’Eucharistie, et toute la vie liturgique
de la paroisse, implique que tous y participent en vérité,
pas en spectateurs ou auditeurs, mais en y prenant part activement et communautairement.
4)
"Etre fidèle aux prières", celles qui rassemblent
les membres de la famille ou de diverses communautés de la paroisse,
signifie que chacun soit convaincu de l’appel de Jésus: "Il faut
toujours prier sans jamais se lasser" (Lc 18, 1). Mais, qui va apprendre
aux enfants de Dieu comment prier, de la vraie prière du cœur? Nos
traditions spirituelles sont des trésors à ce sujet. Les
pasteurs et les fidèles qui ont accueilli ce don de l’Esprit Saint,
lui le "maître de la prière", sont appelés à
le vivre et à le partager avec la communauté.
5)
La diaconie ou partage des biens: Le
diaconat fut d’abord institué afin de mettre en pratique le commandement
de l’amour au plan de la vie matérielle (cf Ac ch.6). Puis il s’étendit
à divers domaines dans la vie de la communauté, spirituels,
culturels et matériels. Chaque Eglise, jusqu’à aujourd’hui,