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La Parole de Dieu dans la vie et la mission
de l’Eglise de Terre Sainte

Sainteté,
Eminences,
Béatitudes,
Excellences,
Révérends Pères,
Chers Frères et Soeurs dans le Christ,

Introduction
Sur l'autel de la Grotte de la Vierge situé dans la Basilique de l'Annonciation à  Nazareth, on peut lire ces mots : “Verbum caro hic factum est”. En ajoutant le petit mot hic au verset de l'Evangile selon saint Jean (Jn 1, 14), cette phrase nous propulse jusqu'au seuil du grand mystère de l'Incarnation de la Parole de Dieu sur la terre, et plus précisément sur cette Terre Sainte où il a choisi de venir “planter sa tente au milieu de nous” (Jn 1, 14).  
En effet, c'est sur cette Terre Sainte que, par l'intermédiaire de ses patriarches et de ses prophètes, Dieu a commencé de se faire connaître et de former son peuple. C'est encore sur cette Terre Sainte “qu'après avoir, à maintes reprises et sous diverses formes, parlé jadis par les Prophètes, Dieu, en ces jours qui sont les derniers, nous a parlé par son Fils” (He 1, 1-2). C'est enfin sur cette Terre Sainte que l'Esprit Saint a été donné aux apôtres pour leur “enseigner toutes choses, et leur rappeler tout ce que [Jésus leur a] dit (Jn 14, 26).
Pour toutes ces raisons, l'action de lire, de scruter, d'étudier, de méditer et de prier la Parole de Dieu reçoit une valeur et une fécondité uniques lorsqu'elle est accomplie en Terre Sainte. En temps qu'évêque, l'Eglise me confie la mission de faire connaître, aimer et pratiquer la Parole de Dieu au peuple qui m'est confié ; en temps que Patriarche latin de Terre Sainte, cette mission revêt une importance accrue. Je suis conscient à la fois de la grâce et de l'exigence que cela représente.
Après ce préambule, permettez-moi de développer brièvement quelques points concernant la manière dont la Parole de Dieu est présente dans la vie et la mission de l'Eglise en Terre Sainte. Ces points sont :
I- La Terre Sainte : terre de la Parole de Dieu et du Verbe fait chair
II- La pastorale biblique dans le diocèse de Jérusalem
III- Situation politique et lecture de la Bible en Terre Sainte
IV- Parole de Dieu et Eucharistie
V- Deux modèles d’écoute de la Parole de Dieu
  
I- La Terre Sainte : terre de la Parole de Dieu et du Verbe fait chair
La Parole incarnée est née sur cette Terre où “le Verbe s’est fait chair et a planté Sa tente parmi nous” (cf. Jn 1, 14). Cette dernière expression est admirablement appropriée à la vie nomade que nous connaissons - ou avons connue - en Jordanie... La Parole a été en grande partie rédigée sur cette Terre bénie, qui conserve non seulement l’histoire, mais aussi la géographie et la topographie du salut.
Voici quelques avantages - uniques - que l'on trouve dans la “patrie terrestre de la Parole de Dieu” :

  1. Les Lieux saints témoignent du Verbe de Dieu

Les Lieux saints portent la trace écrite, sculptée dans la pierre, visible ou invisible, de Jésus, le Verbe de Dieu fait chair. Au point que “même si [les enfants acclamant Jésus] devaient se taire, ce sont les pierres qui parleraient” (Lc 19, 40). Et, de fait, les pierres de la Terre sainte parlent (cf. F. Manns et E. Alliata, Early Christianity in Context. Monuments and Documents, Jerusalem, Franciscan Printing Press, 1993).
La Catéchèse attribuée à saint Cyrille de Jérusalem (IVème s.) ne cesse de faire référence aux Lieux saints, suscitant la joie et l'enthousiasme des fidèles (Catéchèse XIII, 23). Les Lieux saints sont présentés comme témoins permanents du mystère de Jésus :
 - témoins de son Incarnation et de sa Rédemption : “Nombreux sont, mes bien-aimés, les témoignages véridiques au sujet du Christ. Témoignage du Père…, témoignage de l'Esprit Saint…, témoignage du lieu béni de la crèche… Voyez le saint Golgotha qui se dresse : il témoigne à tous les yeux ; le tombeau de la sainteté témoigne et la pierre restée là jusqu'à nos jours” (Catéchèse X, 19) ;
- témoins de sa croix : “Il a été crucifié et nous ne le nions pas ; bien plutôt, c'est avec fierté que je l'affirme. Et si je me dispose maintenant à le nier, ce Golgotha près duquel nous sommes tous en ce moment me confond ; il me confond, le bois de la croix, désormais distribué en petit morceaux à toute la terre” (Catéchèse XII, 4) ;

- témoins de sa Résurrection et de son Ascension : “Debout jusqu'à ce jour, voici le mont des Oliviers. Il montre pour ainsi dire, jusqu'à ce jour, aux yeux des fidèles, celui qui monte sur la nuée, et la porte céleste de l'Ascension… Tu as donc quantité de témoins; tu as ce lieu de la Résurrection, tu as aussi ce lieu de son Ascension…” (Catéchèse XIV, 23); “Il y a beaucoup de témoins de la résurrection du Sauveur : l'emplacement même, encore visible, et ce monument, cette église sacrée…” (Catéchèse XIV,22).

2- En Terre Sainte, la Parole de Dieu devient une réalité vivante, concrète, charnelle

Quand la Parole évangélique est lue là où Jésus l'a proclamée, en Terre Sainte, la géographie elle-même (lieux, topographie, cadre naturel) vient enrichir les mots pour suggérer une dimension cachée de cette Parole et de sa signification. N'a-t-on pas qualifié la Terre Sainte de “cinquième Evangile”? Dans l’Antiquité, de saints personnages et de grands génies ont pris le chemin de la Terre Sainte  pour mieux comprendre la Parole de Dieu, tels saint Méliton, évêque de Sardes (IIe siècle), et saint Jérôme (Ve siècle) qui a résidé, pour plus de trente ans, sous la Grotte de la Nativité, cherchant l'hebraica veritas.
Aujourd'hui encore, la Terre Sainte fait l'objet de pèlerinages incessants et donne une formation de première main aux fidèles qui y viennent du monde entier et se mettent à l’écoute de la Parole, en suivant les traces des patriarches, des sages, des prophètes, et surtout de “l’éternel Nazaréen”. Contempler le firmament qu'il a contemplé, s'imprégner des paysages qu'Il a vus, admirer comme Lui la beauté du lac de Tibériade, parcourir Sa patrie : autant d’éléments qui aident non seulement à comprendre, mais à “goûter” la Bible. A ce sujet, nous avons besoin d’une pastorale des pèlerinages qui puisse donner une formation biblique solide et approfondie aux animateurs et aux aumôniers de pèlerins.

3- La Terre Sainte : lieu où l'on scrute les Ecritures
La Terre sainte, surtout la ville de Jérusalem, possède des Instituts bibliques - catholiques et autres - de renommée mondiale, tels l’Ecole Biblique et Archéologique Française des Pères dominicains, l’Institut Biblique et Archéologique des Pères franciscains, l’Institut Biblique Pontifical des Pères jésuites, ainsi qu'un grand nombre d’Instituts qui donnent des cours de formation biblique, tel celui des Soeurs de Sion. Enracinés qu'ils sont dans la Terre sainte, tous ces instituts aident l'Eglise universelle à mieux lire et comprendre la Parole en la rattachant à la terre de ses origines.

4- La familiarité linguistique et culturelle avec les Ecritures
Beaucoup des fidèles de notre diocèse peuvent comprendre plus facilement les textes originaux de la Bible pour la bonne raison que leur langue maternelle et/ou liturgique en est issue : ainsi les catholiques d'expression hébraïque et/ou d'origine juive pour l’Ancien Testament hébreu, les Chypriotes grecs pour le grec biblique, les fidèles de l'Eglise syriaque pour l'araméen, langue de Jésus. Quant à la majorité de nos fidèles, ils parlent l'arabe, une langue sémitique proche de l'hébreu et de l'araméen.
            Il en va de même pour l'univers culturel et mental de la Bible. La culture sémite de nos fidèles les rend spontanément plus familiers de l'Ecriture sainte. On peut citer comme exemple la propension de nos langues et de nos cultures à proférer les bénédictions, à manier la parabole, à utiliser l'apophtegme.

II- La pastorale biblique dans le diocèse de Jérusalem
Quelques réussites
Dans la constitution Dei Verbum, le Concile Vatican II “exhortait avec force et de façon spéciale tous les chrétiens, surtout les membres des instituts religieux, à acquérir par la lecture fréquente des divines Ecritures “une science éminente de Jésus-Christ” (Phil 3, 8), car “ignorer les Ecritures, c'est ignorer le Christ” (DV, 25).  On peut affirmer de manière certaine que, depuis lors, notre diocèse a fait des progrès indéniables dans le domaine de la pastorale biblique.

- Diffusion de la Bible

La Bible complète est largement plus diffusée qu'auparavant. On trouve une Bible dans la plupart de nos familles chrétiennes. Un exemple : au cours des dernières décennies, notre Vicariat patriarcal de Jordanie, en collaboration avec l’imprimerie des Pères jésuites de Beyrouth, a acheté et distribué des centaines de milliers d’exemplaires de la version catholique arabe, révisée par d'éminents spécialistes. Même s'il reste encore beaucoup à faire, la Bible est lue comme jamais auparavant.

- La Bible dans la pastorale du diocèse de Jérusalem et des Eglises de Terre Sainte

Les Eglises catholiques de Terre Sainte ont tenu un Synode commun qu'elles ont clôturé en 2000. Dans la première phase des travaux du Synode (“Le parcours de la foi”, 1995-1997), des passages évangéliques ont été lus en tenant compte de la situation spécifique des chrétiens de Terre Sainte, et à la lumière de la Tradition et du Magistère de l'Eglise, locale et universelle. Cette lecture vise à aider les chrétiens de Terre Sainte à situer leur vie dans une perspective de foi afin de développer, avec la grâce de Dieu, une foi personnelle en Jésus-Christ, une véritable communion au mystère de l'Eglise, une présence féconde dans la société et une relation positive avec les autres. Tout cela s'est concrétisé par la suite dans Le Plan pastoral général des Eglises catholiques de Terre Sainte, qui a été rédigé dans le même esprit.
Les lettres pastorales des Patriarches catholiques d'Orient offrent une lecture de la Parole de Dieu dans le contexte actuel du monde arabe et de ses Eglises. Dans ces lettres en effet, l'Evangile est lu et commenté pour aider les chrétiens du monde arabe à se situer au sein de leur milieu dans une perspective de foi. Il suffit de rappeler, à titre d'exemple, le commentaire de la Parabole du sel, de la lumière et du levain (in La Présence chrétienne en Orient, Mission et Témoignage, Deuxième lettre pastorale, N. 19-20).

- Catéchèse biblique
Le Patriarcat latin de Jérusalem, depuis Vatican II, n’a cessé d’améliorer et de mettre à jour les manuels de catéchisme. En 1998, l’Autorité Palestinienne a demandé aux Eglises de rédiger un catéchisme commun. L’un de nos prêtres, spécialiste en catéchèse, est à la tête de ce travail qui a fourni des manuels à toutes les étapes de l’enseignement (élémentaire, préparatoire et secondaire). Par ailleurs, nos catéchismes, en plus de la catéchèse biblique proprement dite qu'on y trouve, contiennent dans chaque leçon un passage biblique, tant de l'Ancien que du Nouveau Testament. Malheureusement, peut-être pour des raisons pédagogiques ou pratiques, l’on ne trouve aucune introduction générale, exhaustive, à la Bible. Les divers éléments d’une telle introduction - qui est indispensable - se trouvent éparpillés dans les divers manuels catéchétiques.

- Liturgie de la Parole et méditation de la Bible
La réforme du Lectionnaire a beaucoup aidé pour une meilleure connaissance de la Bible. Au cours des dix dernières années, le Patriarcat a organisé deux sessions annuelles pour les prêtres avec comme objectif de les former à une homilétique fidèle aux lectures bibliques de l'année liturgique.
La Bible est de plus en plus lue et méditée dans les divers mouvements d'apostolat. Des cercles bibliques sont organisés. Dans nos paroisses se pratiquent également des “veillées évangéliques” (sahraat injilyyah). Le curé - ou le vicaire - prend rendez-vous pour visiter une famille qui invite les voisins et/ou les proches parents, ou même tous les habitants chrétiens d’un quartier. Le prêtre lit un passage de l’Ecriture et le commente brièvement. Ensuite le dialogue s’ouvre et les fidèles posent leurs questions et expriment leurs réflexions. Dans nos pays, les communautés chrétiennes accueillent le prêtre avec joie chez eux et s’offensent s’il ne les visite pas.

- La formation biblique des laïcs
Les laïcs ont de plus en plus accès à la Bible. Une initiation au texte biblique leur est fournie dans les Centres de catéchèse pour adultes et dans les Instituts d'enseignement supérieur (séminaires et départements de sciences religieuses, comme c'est le cas à l'Université de Bethléem). On peut dire que beaucoup de chrétiens ont pris goût à lire la Bible après avoir fréquenté de tels cours.
A la Faculté d'études religieuses de l’Université de Bethléem et dans les “Centres Emmaüs”, les étudiants suivent des cours détaillés comprenant une introduction générale à l’Ecriture (traitant des thèmes de l’inspiration, de la Révélation, de la canonicité, de la vérité et de l’historicité des Livres saints), une introduction à chaque livre des deux Testaments, ainsi que l’exégèse et la théologie bibliques.

Quelques problèmes et obstacles
Malgré ces progrès indéniables, il y a encore beaucoup à faire pour que la Parole de Dieu devienne un aliment essentiel de la communauté chrétienne. Voici quelques exemples des problèmes que nous rencontrons :
- Dans toutes les parties arabophones de notre diocèse, la demande pour l'acquisition de l’édition catholique complète de la Bible se fait de plus en plus pressante. Or il n’est pas facile de la faire venir du Liban en Terre Sainte.
- D’innombrables livres et revues ont été publiés dans notre diocèse pour mieux faire comprendre la Parole de Dieu. Mais les personnes lisent de moins en moins. Par conséquent, les sujets qui ne sont pas traités dans les manuels de catéchisme resteront inconnus pour la plupart des fidèles.
- Parmi les obstacles à une bonne compréhension et à une mise en pratique éclairée de la Parole de Dieu, il faut signaler les lectures fondamentalistes et/ou politico-idéologiques de la Bible. Par exemple, la correspondance automatique et simpliste que les chrétiens sionistes établissent entre certains passages de la Bible et l'Etat d'Israël actuel, ne laissent pas de provoquer des difficultés chez nos fidèles lorsqu'il s'agit d'aborder ces textes.    
Cette question est liée à un autre problème, celui des sectes, en continuelle prolifération chez nous. L'avant-dernière lettre pastorale de S.B. le Patriarche Giacomo Giuseppe Beltritti, publiée en octobre 1986, avait déjà pour sujet Le phénomène des sectes et son incidence sur notre action pastorale. Notre Conférence épiscopale a également traité de ce problème des sectes. Pendant notre réunion d’octobre 2005, tenue à Rome, une conférence a été donnée sur le même thème, suivie d’une longue discussion.

Quelques pistes pour progresser

- Il est nécessaire de développer encore plus les initiatives de pastorale biblique : diffusion gratuite de la Bible au maximum de fidèles, cercles bibliques dans les paroisses, groupes de partage de la Parole de Dieu, commentaires, méditation, prédication, etc.
- Un commentaire catholique complet de la Bible aiderait énormément à la pastorale biblique. Alors que les protestants sont munis d'un tel commentaire, les catholiques en sentent le besoin. Ne pourrait-on imaginer une telle initiative à l'échelle du Moyen-Orient, où biblistes et théologiens collaboreraient à une telle initiative qui s'avère urgente et nécessaire?
- Ne pourrait-on imaginer aussi une traduction liturgique de la Bible en arabe, qui soit simple et accessible aux fidèles, et commune au moins aux Eglises catholiques de langue arabe?
- Pour développer une telle pastorale biblique, une commission ad hoc est nécessaire pour prendre les initiatives pratiques opportunes. Cette commission mettrait au point ce qui déjà est réalisé pour l'approfondir et le généraliser, comme aussi pour prendre des initiatives nouvelles au service de la Parole de Dieu dans nos diocèses.
- Les écoles catholiques sont indéniablement le lieu privilégié - parfois unique - de la catéchèse, du contact avec la Parole de Dieu et de l’évangélisation (directe des chrétiens, et indirecte, timide et discrète des non chrétiens). Malgré les grands sacrifices consentis pour assurer la pérennité et le bon fonctionnement de nos écoles, ce constat est une des raisons principales pour lesquelles nous sommes déterminer à les garder. Dans l’histoire des missions du Patriarcat, l’école a souvent précédé l’église et le presbytère.
En ce qui concerne les enfants, c’est “Eglise en Détresse” (dont le siège se trouve à Königstein, en Allemagne) qui nous a fourni gratuitement une excellente édition illustrée de la Bible pour les enfants, traduite en arabe par l’un de nos prêtres de Jordanie).
- Pour le dialogue oecuménique avec nos frères chrétiens d'autres confessions et dénominations, il s'avère nécessaire et fructueux de prendre comme base l'Ecriture Sainte, que nous considérons tous comme fondement de la Révélation du “Dieu de Jésus-Christ”, même si parfois nous la lisons différemment.                                                                             En ce qui concerne le dialogue interreligieux avec les juifs et les musulmans, sans nier les difficultés liées aux différences de statut et d'interprétation des Livres saints, l'Ecriture sainte offre là aussi l'un des meilleurs moyens de présenter “le Dieu en qui nous avons mis notre foi.”

III- Situation politique et lecture de la Bible en Terre Sainte

Le conflit israélo-palestinien qui sévit depuis tant d'années provoque des difficultés de lecture et de compréhension de certains passages de la Bible. Ainsi, les chrétiens arabes en général - et palestiniens en particulier - ont souvent du mal à lire l'Ancien Testament, non à cause de la Parole de Dieu elle-même, mais à cause des interprétations politiques et idéologiques qui peuvent être faites de certains termes ou catégories (“alliance”, “élection”, “terre”, “peuple élu”…).
Il me semble qu'un double principe nous protège des interprétations politiques et idéologiques :
1- Lire et interpréter la Parole à la lumière du Christ. Jésus a dit : "N'allez pas croire que je sois venu abolir la Loi ou les Prophètes: je ne suis pas venu abolir, mais accomplir" (Mt 5, 17). Le Christ a repris et récapitulé en Lui toutes les catégories de l'Ancien Testament (il ne les a pas abolies) pour leur donner un élan nouveau et une signification nouvelle (il les a “accomplies”). La fidélité de Dieu à lui-même a désormais un nom : Jésus Christ. C'est en Lui et à travers Lui que l'Ancien Testament est lu et compris.

2- Lire et interpréter la Parole in medio Ecclesiae. Le deuxième principe d'interprétation est l'Eglise. Toute interprétation en dehors de l'Eglise est une interprétation dangereuse. Elle court le danger d'être subjective et teintée d'idéologie.

Ces deux principes nous préservent des interprétations rationalistes d'un côté, des interprétations subjectivistes de l'autre. Dans cet esprit, nous pouvons mentionner la lettre pastorale dans laquelle mon prédécesseur, le Patriarche Michel Sabbah, a affronté ces problèmes difficiles avec le concours d'un certain nombre de théologiens et de biblistes de toutes tendances (S.B. Michel Sabbah, Lire et vivre la Bible au pays de la Bible aujourd'hui, Jérusalem, Imprimerie du PLJ, 1993). Un tel approfondissement est toujours requis dans l'Eglise de Jérusalem pour parvenir à des interprétations équilibrées, qui alimentent la foi.

IV- Parole de Dieu et Eucharistie
L’Eglise vit de la Parole incarnée, eucharistique et écrite. Cette Parole n’est autre que le Seigneur Lui-même, “Emmanuel”, “Dieu-avec-nous”, sur notre terre, dans notre pays et sur nos autels. Or c'est en Terre Sainte que le Verbe s’est fait chair, et cette chair de la Parole incarnée est devenue pain. A Nazareth a lieu l’Incarnation (cf. Lc 1, 25 sq). A Bethléem, (étymologiquement “la maison de la nourriture”, ou “la maison du pain”), le Christ  naît. A Jérusalem, sous la forme du pain et du vin, il donne son Corps qui sera livré et son Sang qui sera versé pour tous.
Les documents préparatoires à ce Synode rappellent le dernier Synode sur l’Eucharistie et citent Dei Verbum, n. 21, qui insiste sur le sens de l’unité substantielle entre Ecriture et Eucharistie. Dans notre dernière réunion des Evêques latins du Moyen-Orient, nous avons insisté sur le lien indissoluble entre Bible et Eucharistie, sous peine de sous-estimer le Mysterium Fidei et de nous laisser influencer par une approche exclusivement scripturaire de notre foi.
En Terre Sainte, le lien entre le pain de la Parole de Dieu et le pain du Corps du Christ est très fort. Un signe de cela : nous avons repris l'usage des Eglises orientales qui consiste à exposer l’Evangile ouvert, de l’autre côté du Saint-Sacrement. Au cours de la première partie de la liturgie eucharistique, l’Eglise “mange” le pain de la Parole. La manducation de la Parole de Dieu est une exigence et un appel maintes fois répétés dans les Ecritures. Pour ne citer qu'un exemple, tiré du prophète Ezéchiel : “Le Seigneur me dit : - Fils d’homme, nourris-toi et rassasie-toi de ce volume” (Ez 3, 2). Lors de la deuxième partie de l'Eucharistie, après avoir été nourrie de la Parole, l'Eglise s'approche de la table du Banquet eucharistique pour se nourrir du “Pain de vie”. Ces deux moments sont indissociables ; ces deux Pains sont inséparables. Car il s'agit du seul et même Seigneur qui se donne dans la Parole et dans le Pain. 

V- Deux modèles d’écoute de la Parole de Dieu
Un très bel exemple d'attitude d'écoute de la Parole nous est donné par Marie, sœur de Lazare. L'Evangile dit : “Celle-ci [Marthe] avait une sœur appelée Marie qui, s'étant assise aux pieds su Seigneur, écoutait sa parole” (Jn 10, 39). Marie est assise aux pieds de Jésus dans une attitude d'écoute amoureuse, l'attitude du disciple en face du maître. Le disciple écoute, accueille, réagit, ouvre le cœur à la Parole. Il n'y a pas d'attitude plus significative que celle-là.
Aussi le modèle par excellence du “coeur qui écoute” la Parole est celui de Marie, Mère de Jésus. A la fin de sa première partie, l’Instrumentum laboris (n. 26) offre la Vierge Marie comme Modèle de l’écoute et de l’accueil de la Parole. En effet, elle a accueilli le Verbe. Au messager céleste, elle déclare : “Je suis la servante du Seigneur ; qu’il m’advienne selon ta parole”. Et “le Verbe s’est fait chair” (Jn 1, 14). A deux reprises, l’Evangile évoque sa réflexion et sa méditation sur tous les événements de l’enfance de Jésus (cf. Lc 2, 19 et 51) : “Marie, conservait avec soin toutes ces choses (en hébreu, dabár signifie “chose” et “parole”) et les méditait dans son coeur” (cf. Lc 1, 19 et 2, 51).
L'approche de la Parole de Dieu ne peut se faire sans cette attitude de foi et d'écoute ; c'est dans une telle atmosphère qu'elle est comprise et c'est dans une telle atmosphère qu'elle devient féconde, dans la vie des individus et des communautés. 

Conclusion
En guise de conclusion, je voudrais reprendre la parole de saint Paul citée au paragraphe 59 de l'Instrumentum laboris, en formulant le voeu que l'appel pressant adressé par l'Apôtre des Nations à la communauté chrétienne de Colosses au Ier siècle soit entendu et appliqué de plus en plus par notre communauté chrétienne de Jérusalem au XXIème siècle : “Que la Parole du Christ réside chez vous en abondance : instruisez-vous en toute sagesse par des admonitions réciproques ; chantez à Dieu de tout votre coeur avec reconnaissance, par des psaumes, des hymnes et des cantiques inspirés” (Col 3, 16). Et saint Paul ajoute, dans sa deuxième épître à Timothée : “Ainsi, l’homme de Dieu se trouve-t-il accompli, équipé pour toute oeuvre bonne” (2 Tm 3, 16).
Puissions-nous tous “annoncer l’Evangile à toute créature” (Mc 15, 16) et être les témoins du Christ, Messie, Sauveur et Seigneur, “à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu’aux extrémités de la terre” (Ac 1, 8)!

+ Fouad Twal
Patriarche Latin de Jérusalem
3 octobre 2008

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