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Seconda lettera Pastorale
di H.B. Mons. MICHEL SABBAH
Patriarca Latino di Gerusalemme

“In pulchritudine pacis”
“Appelez la Paix sur Jérusalem”
(Ps. 122,6)

Pentecôte 1990

Pourquoi, Seigneur, restes-tu loin,
te caches-tu aux temps de détresse?
Dresse-toi Seigneur! O Dieu, lève ta main,
n’oublie pas les malheureux!
Tu as vu, toi, la peine et les pleurs,
tu regardes pour les prendre en main:
à toi le misérable s’abandonne,
l’orphelin, toi tu le secours (Ps 10,1,12,14).

Aux prêtres,
Aux religieux et religieuses,
Aux fidèles de notre diocèse,
A tous ceux et toutes celles qui aiment la vérité
et désirent pratiquer la justice pour voir régner la paix.

1.      Paix à vous, dans le Christ qui nous a réconciliés avec Dieu notre Père, et avec chacun de nos frères.

“Nul d’entre nous ne vit pour soi-même, comme nul ne meurt pour soi-même; si nous vivons, nous vivons pour le Seigneur, et si nous mourons, nous mourons pour le Seigneur. Donc, dans la vie comme dans la mort nous appartenons au Seigneur”(Rm 14,7-8).

Nous ne pouvons mieux dire dans la situation de mort et de violence que nous vivons. Avec S. Paul, nous voyons le visage du Seigneur en tout, dans la mort et les souffrances. Et nous essayons de lire sa volonté à travers le drame de notre histoire.

2.      En ce jour de Pentecôte, contemplant, en cette cité sainte, lieu de la Pentecôte, “l’amour de Dieu répandu dans nos cœurs, par le Saint Esprit qui nous fut donné”(Rm 5,5), chers frères et sœurs, nous vous adressons ce message. Avec vous, nous voulons réfléchir sur le conflit dont nous souffrons tous, depuis de très longues années, en cette ville sainte de Jérusalem et en cette Terre Sainte, sujet de préoccupation et source d’inspiration.

3.      Avec les Pères du Concile Vatican II, nous disons: “Les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des hommes de ce temps, des pauvres surtout et de tous ceux qui souffrent, sont aussi les joies et les espoirs , les tristesses et les angoisses des disciples du Christ, et il n’est rien de vraiment humain qui ne trouve écho dans leur cœur”(Concile Vatican II, l’Eglise dans le monde de ce temps, 1).

Chers fidèles, dans ce conflit, votre souffrance est grande. Nous la ressentons et nous la vivons avec vous. Vous attendez de nous une parole d’encouragement et de lumière. À plusieurs reprises nous nous sommes déjà exprimé. Dans ce message, nous continuons à vous parler, à vivre avec vous votre dure expérience. Mais avec vous aussi, nous voulons découvrir ensemble ce que nous dit notre foi, sur la situation dramatique que nous vivons. Nous adressons à vous, nous entendons remplir notre devoir de pasteur, d’homme et de citoyen de cette Terre Sainte.

“Appelez la paix sur Jérusalem… Pour l’amour de mes frères, de mes amis, laisse-moi dire: paix sur toi!”(Ps 122,6,8). Dans la beauté de la paix, ‘In pulchritudine pacis’, cela était et reste pour nous la devise de notre service épiscopale.

4.      Ce conflit concerne en premier lieu nos fidèles vivants dans les Territoires Occupés. Mais tous, dans les autres partie du diocèse, en ressentent les conséquences d’une façon ou d’une autre et se savent solidaires et intimement liés avec leurs frères et leurs sœurs, dans l’épreuve. C’est à tous que nous nous adressons, invitant chacun à une réflexion de foi commune.

Nous nous adressons également à toute personne humaine, concernée par ce conflit de la Terre Sainte, quelle qu’elle soit, et quelle que soit son appartenance religieuse ou nationale.

I. UNE SITUATION DE CONFLIT ET DE SOUFFRANCE

Un drame imposé

5.      Ce conflit entre le peuple palestinien et le peuple israélien dure depuis de longues années. Beaucoup d’entre vous y sont nés et leur premier regard d’enfant s’est ouvert sur un drame imposé à leurs pères, et dans lequel il se sont vus, eux-mêmes, dès leurs premiers jours, implacablement impliqués. Et la situation ne fait que s’aggraver et se détériorer, jour après jour.

Souffrances de tous les jours

6.      Avec vous, chers frères et sœurs, nous participons à ce drame. Nous avons prié pour les morts, qui ne cessent de tomber tous les jours. Nous avons essayé de dire un mot de réconfort aux blessés, aux handicapés pour la vie. Nous aurions voulu visiter les prisonniers, les détenus administratifs. Nous avons entendu les récits de ceux soumis à la torture, et nous souffrons avec tous ceux qui y sont encore soumis. Nous plaignons ceux qui sont obligés d’exécuter de tels ordres, parfois contre leur conscience et contre leur volonté, et nous déplorons la blessure dont leur âme de personne humaine restera marquée.

Nous avons vu les déportés éloignés de leur patrie, les maisons scellées ou démolies, et les famille restées sans abri.

Sanctions économiques

7.      Les sanctions économiques ne cessent de rendre la vie plus difficile: mainmise sure les ressources d’eau, expropriation des terre, arrachage d’arbre, destruction de cultures, obstacles mis au marché, imposition de taxes arbitrairement élevées, etc.

Education

8.      Le domaine de l’éducation a été, lui aussi, singulièrement affecté. Les écoles ont été très longtemps fermées, et l’enseignement ne cesse d’y être gravement perturbé. Les universités sont toujours fermées, cela fait maintenant presque trois ans. Cette longue fermeture comporte des conséquences graves, tant pour l’avenir des milliers de jeunes, empêchés de continuer régulièrement leurs études, que pour l’avenir de la société palestinienne qui est en train de naître, et qui a besoin de toutes ses capacités intellectuelles et morales, pour poursuivre son développement et son organisation.

Camps des réfugiés

9.      Avec vous nous passons et nous considérons les multiples camps des réfugiés. Nous les voyons entourés de barbelés et de gardes, transformés en de vastes cages humaines. Leurs existence même est un appel continuel pour la justice, la liberté, la dignité humaine, et un témoignage de la résolution qu’a un peuple de survivre et de trouver sa place parmi les peuples de la terre.

II. REPERCUSSIONS DE CETTE SITUATION

10.   La situation présente à beaucoup de répercussions négatives et positives, peu visibles peut-être actuellement, mais aussi réelles et profondes. Elles sont d’autant humaine intime des générations.

Répercussions sur les Palestiniens

Répercussions négatives

Destruction du tissu social

11.   On assiste à la destruction du tissu social par une désintégration progressive des infrastructures économiques, agricoles et pédagogiques. Un facteur grave est l’absence d’une vraie vie politique, au grand jour, limitée qu’elle est dans sa réalité, à s’exercer dans le souterrain. L’absence, en outre, d’une vie législative, exécutive et judiciaire, incarnée dans des institutions respectées par le peuple, comme siennes, fait qu’il y a en conséquence des règlements de compte souterrains qui sont à déplorer.

Les jeunes, dans leur lutte contre l’autorité opprimante et dans leur révolte contre tous les cadres de la société qui les ont conduits vers, ou maintenus dans le drame de l’occupation militaire, risquent de devenir de plus en plus rebelles à toutes les forme d’autorité, qui ce soit au niveau de l’école ou au niveau de la famille.

Raidissement dans le cœur des enfants

12.   Les violences, les souffrances et les humiliations dont les enfants, eux-mêmes, ou leurs aînés ou parents, sont les témoins ou les victimes, ne peuvent avoir que des répercussions psychologiques néfastes, qui se traduisent soit en rancune et en soif de vengeance, soit en peur et en désespoir à l’égard de toute justice humaine, deux voies apparemment désastreux: entretenir le cycle infernal et inhumain de la violence.

Radicalisation

13.   D’autre part on constate une radicalisation dans les positions des adultes, due à la frustration, résultant d’un endurcissement idéologique et de positions politiques extrémistes, qui empêche tout progrès dans le processus de paix.

Censure de la presse

14.  la censure de la presse contribue à sa façon à ce raidissement, en supprimant l’expression des vérités souvent utiles au cheminement vers la paix.

Exploitation du sentiment religieux

15.   En même temps, il faut déplorer l’exploitation ou la manipulation du sentiment religieux- qui constitue une atteinte à ce qu’il y a de plus sacré dans l’intime de la personne et de la société humaine-, pour créer des fanatismes et pour noyer, dans les luttes fratricides ou dans les positions extrémistes, aussi bien la fidélité à la patrie que toute chance de paix.

Emigration

16.   L’une des conséquences les plus graves pour l’avenir est l’accélération de l’émigration qui prive la société palestinienne, et l’Eglise locale, de ressources humaines vitales. Dans notre message de Carême de cette année 1990, nous avons déjà attiré l’attention sur les conséquences néfastes de l’émigrations, pour l’Eglise et la patrie à la fois. Nous avons dit que les temps difficiles ne sont pas un temps de fuite, et que précisément, dans les difficultés, tous les frères doivent rester pour se soutenir les uns les autres. Vivres en Terre Saint, est à la fois une grâce et une vocation particulière, mais une vocation à une vie difficile. Il faut comprendre la grâce donnée et accueillir avec courage la vocation et la mission qu’elle comporte.

17.   Toutes ces répercussions négatives sont perçues par les Palestiniens comme un étau qui les resserre et qui ne leur donne de choix que de se libérer d’une telle emprise, ou de se soumettre à un régime que leurs occupants eux-mêmes n’accepteraient jamais.

Répercussions positives

Toutes ces répercussions ont eu également des répercussions positives:

Une prise de conscience

18.   Nous voyons la volonté d’un peuple qui aspire à prendre en main ses responsabilités, une jeunesse qui prend conscience de son rôle pour construire la paix et la patrie. Toute en déplorant une confusion inévitable dans des pareilles situations, nous devons constater, par contre, la discipline et la solidarité nées dans ces souffrances mêmes parmi toutes les couches du peuple. Sous les couvre-feux, dans les journées de grève, dans la vie quotidienne et surtout les conditions de prison, en été comme en hiver, une fraternité aussi nouvelle qu’ancienne a ete découverte et réaffirmée.

Réveil religieux

19.   Un autre fruit positif de ces temps difficiles, est le réveil religieux, exprimé par un recours plus personnel à la foi, pour un renouvellement de la fidélité à la patrie et aux valeurs de la paix et de la justice.

Nous voyons également la naissance d’une réflexion chrétienne sur le rôle du chrétien, du laïc, et de toute l’église locale. Nous nous sentons interpellés de plus d’un côté pour aider cette réflexion et apporter quelque lumière en vue d’une maturation de la foi, dans ces circonstances.

Fraternité et rapprochement

20.   Dans ce conflit se sont développés la fraternité et le rapprochement entre les chefs des Eglise de Jérusalem, développement accueilli avec joie par les fidèles, qui ressentent depuis les problèmes vrais de la vie du peuple, et d’y répondre comme Jésus lui-même aurait fait.

Il y a eu également une consolidation et une meilleur compréhension des rapports entre musulmans et chrétiens, participant tous au service de la même société et de la même patrie, collaboration basée sur les mêmes valeurs spirituelles, dans la fidélité de chacun à sa foi et à ses exigences.

Avec l’apparition des mouvements pour la paix, dans la société israélienne, un rapprochement courageux a commencé aussi avec les éléments juifs de bonne volonté, essayant de dépasser les positions traditionnelles de peur, de violence et d’agression, et œuvrant pour la justice et la paix.

Naissance d’un nation

21.   Il s’agit enfin de la naissance d’un nation et d’un peuple qui prend conscience de lui-même, dans la dure réalité à laquelle il doit faire face, avec une volonté décidée d’en extraire une paix juste, pour en jouir, avec son adversaire. Il s’agit de plus que d’une naissance; il s’agit de l’entrée d’un peuple dans la force de l’âge, d’un peuple qui a pris la mesure des force négatives qui cherchent à limiter sa croissance, l’exercice de ses droits et de ses responsabilités, et qui a décidé de les rejeter.

C’est une étape importante dans la vie de ce peuple qui cherche la reconnaissance de son Etat, en réclamant l’indépendance de sa communauté, le droit de choisir son régime politique et le droit d’élire ses dirigeants.

Désir de la paix et de la justice

22.   Dans cette situation est né également, parmi les Palestiniens, le désir de la paix et de la justice pour eux-mêmes et pour leur ennemi. C’est ce que nous ne cessons d’entendre tant des personnes privées que de celles qui portent des responsabilités publiques. C’est là peut-être l’élément positif le plus important qui est né dans l’Intifada, qui a rendu possible la disponibilité à commencer le dialogue pour la paix.

23.   Dans un sens aigu de l’oppression subie, et dans une vue plus claire et plus juste de l’oppresseur, une conscience nouvelle est née, une visions humaine, objective, tant de l’adversaire que de la paix à construire avec lui.

À cette volonté de paix, nous devons rendre témoignage. Il est de notre devoir, c’est le devoir de tout homme de bonne volonté, de mettre en avant ce message de paix, offert par les Palestiniens.

Répercussions sur les Israéliens

Répercussions négatives

Déperdition morale

24.   Apres avoir fui les menaces de mort dont il avait été accablé en Occident, le peuple juif a cherché refuge dans cette terre, au milieu du peuple palestiniens. Mais il reste, encore maintenant, hanté par l’obsession de sa survie, et la peur lui dicte souvent ses attitudes concrètes.

Dans la répression de l’Intifada, les Israéliens ont subi une déperdition morale et humaine, au niveau de la conscience individuelle et nationale. Car, bien que la majeur partie de la société israélienne soit maintenue dans l’impossibilité de voir la réalité et de comprendre la signification de la répression militaire israélienne et de refus de dialoguer avec les Palestiniens, un nombre croissant parmi eux commence à ressentir, comme une blessure, le fait d’être le colonisateur d’un autre peuple, et la souffrance morale d’avoir à présenter à l’humanité des homme qui battent, torturent ou tuent d’autres hommes, parce qu’ils demandent leur liberté et leur droits.

Il y a, en Israël, une cassure dans la conscience du peuple juif, partagé entre deux visions qui se développent en idéologies adverses et dont l’opposition aboutit à une paralysie dans l’action pour la paix. Nous voyons sa part de souffrances. Il a ses victimes, ses blessés, blessés dans leur corps, dans leur cœur, dans leur conscience.

Drame du soldat israélien

25.   Nous voyons et nous vivons le drame du soldat israélien, qui n’est pas seulement un soldat soumis à des ordres de répression, mais qui est aussi un père, un frère, in mari, auquel il est demandé de s’habituer à tuer, à écraser, à violer la dignité de son frères palestinien.

Répercussions positives

Mouvements pour la paix

26.   A côté de la ligne dure et extrémiste qui refuse tout dialogue pour la paix et entend réprimer, par la violence, toute requête palestinienne, nous voyons cependant, la naissance, parmi les israéliens, de divers mouvements pour la paix. Un nombre croissant de voix israéliennes, bien que peu nombreuses encore et incapables d’infléchir la politique générale, commencent à s’élever pour exprimer leur solidarité avec les Palestiniens, et affirmer leur confiance dans la paix que ceux-ci proposent aux Israéliens.

Il faut mentionner également le nombre croissant de juifs de la diaspora, qui, voyant les vraies dimensions du conflit, commencent à œuvrer pour une solution équitable, basée sur la justice, pour les deux peuples.

Palestiniens et Israéliens

27.   Les Palestiniens, soumis, voilà bientôt plus de 22 ans, à une occupation militaire israélienne, réclament leurs droits, leur liberté et leur indépendance, comme tout être humain, et comme tous les autres peuples de la terre.

Les Israéliens réclament d’être libérés de la peur et d’être assurés de l’avenir, et, pensant que la permanence de l’occupation leur est le garant de cette sécurité, opposent à la réclamation palestinienne la répression que l’on sait.

Des deux côtés du conflit, il y a des êtres humains, également créés et aimés par Dieu. Voilà la vision humaine et divine qui domine toute notre discours. Des deux côtés du conflit, la personne Palestinien pour atteindre sa liberté, son indépendance, l’Israélien pour s’affranchir de la peur et assurer sa tranquillité et sa survie.

Il faut rendre témoignage à la volonté de résister à la tentation de réduire l’adversaire à une image détestable, construite uniquement de ses défaillances supposées ou réelles. Croire que sa propre liberté est nécessairement opposée à la liberté de l’autre, c’est désespérer de la communauté des autres, au lieu d’en être la négation. Il est essentiel de reconnaître la fécondité, la joie et l’avenir qui s’ouvrent devant ceux qui se reconnaissent dans une rencontre pleinement humaine.

III. GENESE ET SIGNIFICATION DE LA SITUATION

28.   Les racines de ce conflit remontent très loin dans l’histoire. Celle-ci a reçu des interprétations différentes et même opposées, et a nourri, des deux côtés, à la fois, des sentiments positifs en soi, de patriotisme et de fidélité aux valeurs, mais a hélas suscité des actes de violence, en contradiction avec les valeurs de paix et de justice, recherchées par les uns et les autres.

Les Palestiniens

29.   Le peuple palestinien a le sentiment que son histoire a été ‘confisquée’ et qu’on l’empêche de dire comment il la voit et comment il la vit. Il s’est vu chargé su qualificatif de ‘terroriste’, dans une confusion indue de tout acte de résistance ou de défense légitime, avec des actes de terrorisme, ce qui l’a dépouillé de tout légitimité aux yeux de l’opinion internationale. À cause de cette vision, le monde a consenti à toutes les spoliations dont il a été l’objet.

Les Palestiniens, chrétiens et musulmans, ont vivement conscience d’avoir toujours vécu dans ce pays. La Palestine est leur pays, et leur patrimoine politique et culturel. Ils n’en désirent pas d’autre. C’est pourquoi l’immigration croissante des juifs en Palestine, dans la première moitié su XXe siècle, leur est apparue peu à peu comme une menace grandissante pour leur identité et leur présence autonome dans leur propre pays. Il y ont donc opposé toute la résistance possible afin d’empêcher la formation d’une nouvelle majorité provenant de l’extérieur, qui ne leur aurait laissé d’autre choix que de se soumettre ou de partir. Des gouvernements occidentaux apparaissaient souvent comme étant fortement impliqués dans cette entreprise. Cette résistance nationale palestinienne a pris toutes les formes possibles: conscientisation politique, démarches internationales, actions armées.

Les Israéliens

30.   Les juifs considèrent ce même pays comme leur terre sainte, promise à leurs pères, la terre des prophètes, en vue d’une bénédiction pour tous. Dispersés à travers le monde, ils ont été souvent les victimes de discriminations et de persécutions de toutes sortes. Le comble fut atteint par le régime nazi, qui entreprit un véritable génocide contre le peuple juif (l’holocauste ou la shoah). Ce crime contre l’humanité reste une grande plaie ouverte dans l’histoire du XXe siècle. C’est un avertissement valable pour tous les temps, appelant à prendre garde de la présence du mal dans le cœur de l’homme, et de potentialités de mal qui peuvent se développer au-dedans de tout groupement humain et de toute idéologie, qui s’éloigne de la vérité de l’homme et de son origine divine.

Le sionisme entendait libérer le peuple juif de ces menaces, en lui procurant une existence autonome en Palestine. Mais la réalisation de cette idéologie nationale ne pouvait pas ne pas entrer en conflit avec les aspirations du peuple palestinien vivant sur cette même terre.

Confrontations

31.   Ce conflit connut des explosions de violence dès les années vingt. La situation s’aggrava ensuite tragiquement. Quand une solution pacifique s’avérait de plus en plus impossible, la Grand Bretagne renonça à son mandat sur la Palestine et l’Organisation des Nations Unies vota, en 1947, le partage de la Palestine en un Etat palestinien, un Etat juif et une ville de Jérusalem internationalisée, les Palestiniens rejetèrent alors cette décision parce qu’ils refusaient à la communauté internationale le droit de disposer souverainement de leur pays, pour en donner plus de la moitié à une minorité récente, sans demander leur accord, eux qui constituaient la grande majorité.

Les affrontements armés qui suivirent laissaient 77% du territoire de la Palestine mandataire aux mains de l’Etat d’Israël, nouvellement proclamé (1948).

Guerre de 1967

32.   Suivit une situation de ni guerre ni paix qui provoqua bien d’autres conflits armés. La guerre de 1967, au cours de laquelle l’armée israélienne occupa l’ensemble du territoire palestinien, entraîna de nouveaux bouleversements profonds.

Régime d’occupation militaire

33.   Dans les Territoires Occupés et la Bande de Gaza, le régime israélien d’occupation pèse de plus en plus lourd sur les Palestiniens qui voient leurs conditions de vie se dégrader progressivement. Les expropriations de terres, la mainmise sur les ressources d’eau, les expulsions, la multiplication des implantations, les arrestations nombreuses et arbitraires, le limogeage des maires, l’interdiction de toute activité politique, les limites imposées aux constructions, aux déplacements et à l’économie palestinienne, font que les Palestiniens se sentent marginalisés, traités comme des étrangers et des opprimés dans leur propre pays.

Intifada

34.   Toutes les protestations et les appels à la communauté internationale et régionale étant restés sans réponse effective, une situation explosive se développe graduellement. Ainsi éclate l’Intifada en décembre 1987. Ce soulèvement est un cri de protestation pour dire que la situation est insupportable, que l’humiliation est inadmissible, que l’occupation ne peut durer, et que toute la situation a besoin d’un remède.

C’est  un langage, l’expression d’un peuple qui a pris la parole pour demander justice et liberté, au voisin et au frère israélien, devenu occupant et oppresseur. Les Palestiniens proclament qu’ils ne seront pas satisfaits par une autonomie fictive ou par un statut qui les soumet à un autre peuple, comme une sorte d’appendice, ou un réservoir humain pour le marché du travail.

Deux peuples, deux histoires, un avenir commun

35.   Il y a donc une terre, deux peuples, deux histoires, et deux cultures en confrontation. Il y a deux sensibilités, plusieurs idéologies, et tant de positions déjà prises. Il y a toutefois une différence fondamentale entre les deux situation. Un nationalisme a déjà créé son Etat israélien, l’autre, le palestinien, est toujours en lutte pour se constituer en Etat.

Le danger est que chacun s’enferme dans l’exclusivisme et ne veuille pas reconnaître l’autre. La situation reste alors sans issu. L’Organisation de la Libération de la Palestine, dans sa réunion à Alger, en novembre 1988, s’est prononcée au nom des Palestiniens, pour le dialogue et la reconnaissance de l’autre, i.e. de l’Etat d’Israël. La réponse d’Israël à la main tendue par les Palestiniens se fait toujours attendre.

Tout droit commence dans le cri du nouveau-né, de la veuve, de l’orphelin, de l’opprimé, et ce cri cherche une réponse humaine et vraie. C’est au nom de cette vérité profondément humaine, que nous avons un avenir à construire ensemble, que nous avons un discours commun à instaurer, que nous avons des sensibilité et des idées à partager, et que nous avons des choix à faire, des accords, des alliances à inscrire dans l’histoire.

IV. PRINCIPES DE SOLUTION

Chrétiens dans le conflit

36.   Dans ce conflit, et des deux côtés, il y a des chrétiens: tous les territoires occupé font partie de notre diocèse, de nos préoccupations, de notre angoisse, et de nos humbles efforts de construction de la foi en Dieu et en l’homme, dont le fruit principal est la justice et la paix.

Cette présence chrétienne, une présence de “petit troupeau”, a sa signification spéciale. Comme base de notre réflexion et de notre vision chrétienne de la situation, nous ne pouvons que rappeler les principes de solution, que nous trouvons dans l’Ecriture Sainte et dans l’enseignement de l’Eglise. Ces principes sont: l’amour, la vérité et la justice condition de la liberté, la dignité du pauvre et de l’opprimé, la coopération avec les autres.

L’amour voie vers la justice

37.   L’amour est la première voie vers la justice. Jésus dit: “Aimez vos ennemis et priez pour vos persécuteurs, afin de devenir fils de votre Père qui est dans les cieux”(Mt 5,43). Un tel amour, vrai, sincères, dans lequel chacun se voit et voit son adversaire, au delà de l’hostilité et du conflit, frères, parce que fils de Dieu, amènera l’ennemi et le persécuteur à dialoguer pour instaurer la justice.

La vérité

38.   “La vérité vous fera libres”(Jn 8,32). La vérité est condition de toute solution. Or pour connaître la vérité et pour l’accepter, il y faut un esprit de détachement, d’ascèse, et de foi en Dieu. C’est pourquoi Jésus affirme que l’Esprit de Dieu seul peut “nous guider à la vérité entière”(Jn 16,13). Lui seul peut renouveler la face de la terre (Ps 104,30). Il est à l’origine de la maturation de toute conscience humaine, en l’éclairant de sa vérité: “Là où il y a l’Esprit du Seigneur il y a la liberté”(2 Cor 3,17). Lorsque le fidèle est rempli de l’Esprit de Dieu, il devient capable de respecter toute dignité humaine, et l’Esprit de Dieu en lui, sera source de courage, d’audace et de générosité.

Dignité du pauvre et de l’opprimé

39.   “En révélant à l’homme sa qualité de personne libre appelée à entrer en communion avec Dieu, l’Evangile de Jésus Christ a suscité une prise de conscience des profondeurs, jusque-là insoupçonnées, de la liberté humaine”(Congrégation pour la Doctrine de la Foi, Instruction sur la liberté chrétienne et la Libération, 5).c’est pourquoi les pauvres, les opprimés et les petits doivent savoir qu’ils sont l’objet de l’amour infini de Dieu, et de la sollicitude de l’Eglise. Chacun peut dire: “Je vis dans la foi au Fils de Dieu, qui m’a aimé et qui s’est livré pour moi”(Ga 2,20b). cette dignité découlant de l’amour de Dieu pour eux, aucun grand de ce monde ne peut les en priver (Cf. Ibid. 21).

Coopération avec les autres

40.   “Chaque homme est orienté vers les autres hommes et a besoin de leur société. Ce n’est qu’en apprenant à accorder sa volonté à celle des autres en vue d’un vrai bien qu’il fera l’apprentissage de la rectitude du vouloir. C’est donc l’harmonie avec les expériences de la nature humaine qui rend la volonté elle-même humaine. En effet, celle-ci requiert le critère de la vérité et une juste relation à la volonté d’autrui. Vérité et justice sont ainsi la mesure de la vraie liberté. En s’écartant de ce fondement, l’homme, se prenant pour Dieu, tombe dans le mensonge, et, au lieu de se réaliser, se détruit”.

“Loin de s’accomplir dans une totale autarcie du moi et dans l’absence de relation, la liberté n’existe vraiment que là où des liens réciproques, réglés par la vérité et la justice, unissent les personnes. Mais pour que de tels liens soient possibles, chacun personnellement doit être vrai”(Ibid. 26).

Vérité et Justice

41.   La Vérité et la Justice sont donc la mesure de la vrai liberté, et par suite d’une paix stable et définitive. De cela découle aussi que le plein développement d’une personnalité libre et d’un peuple libre, qui est pour chacun et pour chaque peuple un devoir et un droit, doit être aidé et non empêché par la société ou par aucune autre puissance dominatrice.

Les appels des Souverains Pontifes

42.   L’Eglise catholique s’est constamment appliquée, depuis le début du conflit, à montrer et à suivre la ligne de la justice et de l’équité, entre les deux peuples en dispute. Les Souverains Pontifes n’ont cessé d’appeler à reconnaissance et à l’acceptation mutuelle, dans l’égalité des droits à la patrie, à l’autodétermination, à la sécurité, à la cessation de la violence pour le recours au dialogue. Ils continuent à faire tout leur possible et attendent avec préoccupation le jour où la paix définitive régnera parmi les deux peuples, palestinien et israélien, sur les bases de la vérité et de la justice.

Déclarations des chefs des communautés à Jérusalem

43.   Avec nos frères, les chefs des communautés chrétiennes, dans la sainte ville de Jérusalem, nous avons déjà, plus d’une fois, exprimé notre union avec ceux qui souffrent, déploré le recours à la violence, sous toutes ses formes, et préconisé le recours au dialogue.

Valeurs religieuses communes

44.   Toutes les religions impliquées dans ce conflit, islam, judaïsme et christianisme, communient aux mêmes valeurs, qui peuvent et doivent être le principe de toute solution.

La valeur de la personne humaine créée à l’image de Dieu, libre et maître de son destin, est le fondement de sa dignité, de son droit à se décider librement et à être respectée comme personne et comme communauté.

La justice de Dieu et son pardon –deux valeurs sur laquelle insistent tous les livres saints,- ne peuvent être qu’une invitation pour tous les croyants, impliqués dans ce conflit, à voir dans le pardon et la réconciliation, une voie vers la justice et l’acquisition de tous les droits. Le croyant demandant la justice pour lui-même, doit la demander pour son prochain aussi, et voyant le pardon dont lui-même a besoin, doit être prêt à pardonner à son prochain. Dieu nous a enseigné à Lui demander pardon de nos offense, comme nous pardonnons aussi à tous ceux qui nous ont offensé (Cf. Mt 6,12).

Enfin, les valeurs traditionnelles de l’Orient, de l’accueil, de l’hospitalité et de la générosité, peuvent aider à humaniser ce conflit, qui devient de jour en jour plus brutal. Cet aspect de l’âme orientale devrait guider les intéressés et les responsables dans les exigences de justice et dans la restauration des droits. Nous sommes témoins d’un côté de signes d’humanité qui sont le gage d’un avenir de bon voisinage, dans lequel chacun jouira de ses droits tout en respectant les droits des autres. Mais d’un autre côté, nous assistons aussi à une radicalisation par laquelle chaque parti est à en train de se réduire lui-même et son adversaire à ce qu’il peut y avoir de pire en lui, laissant de côté toutes les valeurs qui ont fait la gloire de sa religion, de sa civilisation et de son histoire.

Mystère et Signe

45.   Chaque personne humaine, enfin, et chaque peuple, dans sa destinée et son histoire, représente un mystère et un signe de la volonté divine. Il faut que chacun, s’élevant au-dessus du mal qu’il porte en soi, au-dessus des ‘structures de péché’ dans son histoire, puisse reconnaître le mystère en lui-même et dans l’autre, et le regard que Dieu porte sur lui.

Nous faisons appel aux deux parties pour une reconnaissance mutuelle de la présence de l’autre, de ses droits, et de la volonté de Dieu sur lui. Que chacun, à partir de son propre droit et de sa propre liberté, reconnaisse le droit et la liberté de l’autre, participation à celle de Dieu, qui s’est révélé comme le Créateur et le Père de tous. Que chacun reconnaisse l’autre autant qu’il exige d’être reconnu par lui: “Tout ce que vous voulez que les autres fassent pour vous, faites le vous-mêmes pour eux”(Mt 7,12).

Solutions Possibles

Dialogue des deux adversaires

46.   Un premier pas vers la solution devrait être la cessation de toute violence de tout côté, et le recours au dialogue. Un dialogue direct des deux adversaires, chaque adversaire désignant ses propres représentants: car si l’ami est un choix que l’on peut faire, l’ennemi est un fait, avec lequel il faut composer. Or les deux adversaires qui se font face sont l’Etat d’Israël et l’Organisation de la Libération de la Palestine.

Les dimensions arabe, internationale et même religieuse du problème requièrent la présence de la communauté arabe et internationale à ce dialogue direct, entre les deux adversaires.

Le dialogue doit avoir pour but d’instaurer une paix juste et définitive, et non pas une tactique temporaire recelant des intentions cachées qui détruiraient la paix.

Reconnaissance mutuelle

47.   Un solution du conflit suppose la reconnaissance mutuelle, l’égalité humaine de deux adversaires, comme personnes et comme peuples, et par suite, l’égalité de tous les droits et devoirs, comme personnes et comme peuples.

Intégration dans l’Orient

48.   Toute solution enfin implique l’intégration des deux peuples dans le destin de cette partie du monde qu’est le Moyen-Orient, acceptant et respectant son caractère. C’est d’abord l’Orient avec ses traditions et ses valeurs. C’est ensuite un lieu de rencontre entre l’Occident et l’Orient, lieu de dialogue entre les cultures, les peuples et les religions, tout en restant Orient.

Statut de Jérusalem

49.   Dans ce conflit, Jérusalem occupe une place centrale, en vertu de sa signification et de son importance symbolique pour les trois religions monothéistes, musulmane, juive et chrétienne. Tout en donnant satisfaction aux aspirations nationales des deux peuples concernés, palestinien et israélien, il faudra aussi tenir compte de l’attachement profond des croyants de ces trois religions, du monde entier, pour cette ville et le pays qui l’entoure.

Il faudra donc trouver un statut spécial pour Jérusalem, en tant que ville sainte, afin qu’elle puisse devenir la cité de la justice, de la fraternité, d’accès libre sans entraves, ouverte à tous ceux qui croient en son message. Nous restons convaincu que la formule pratique et concrète qui puisse satisfaire à ce double caractère national et spirituel, n’est pas impossible à trouver, si la bonne volonté se réalise chez toutes les parties intéressées.

“Je songe au jour, je l’attends, où nous serons tous vraiment ‘enseignés par Dieu’(Jn 6,45), capables d’entendre son message de réconciliation et de paix. Je rêve au jour où les Juifs, les Chrétiens et les Musulmans se salueront entre eux à Jérusalem avec la salutation de paix que Jésus a adressée à ses disciples après la résurrection ‘La paix soit avec vous’ (Jn 20,19)…

“Il faut vraiment trouver, dans la bonne volonté et la clairvoyance, une façon concrète et équitable qui permette de concilier avec justice et durablement les intérêts et les aspirations différents et de les sauvegarder d’une façon convenable et efficace par le moyen d’un Statut spécial internationalement garanti, de manière à ce qu’aucune partie ne puisse le remettre en question”(Jean Paul II, Lettre Apostolique “Redemptionis Anno”).

Urgence du moment présent

50.   Cet appel à la reconnaissance et au dialogue revêt une urgence toute spéciale en ce moment. L’impasse dans laquelle se trouve enfermé tout le processus de paix crée une situation extrêmement dangereuse. Le manque d’espoir immédiat joue le jeu des fanatiques et des extrémistes de deux côtés et peut provoquer à n’importe quel moment une explosion de violence incontrôlable. Il y a eu assez de souffrance et de victimes innocentes.  C’est pourquoi les responsabilités des chefs politiques sont tellement grandes actuellement. Tous doivent prendre conscience de l’importance cruciale d’une décision et d’une action rapides, avant qu’il ne siot trop tard.

V. CONSEILS AUX FIDELES

Situation difficile et compliquée

51.   Frères et Sœurs, vous vivez dans une situation difficile et compliquée, qui a des implications locales, régionales et internationales.

Votre premier devoir est d’être à la hauteur de la situation: il faut la comprendre, en voir toutes les données, y regarder objectivement, avec calme mais aussi avec courage, sans peur et sans désespoir, quelle qu’en soit la complication ou la difficulté. Ecoutez St. Paul vous dire: “N’entretenez aucun souci, mais en tout besoin recourez à l’oraison et à la prière… pour présenter vos requêtes à Dieu. Alors la paix de Dieu, qui surpasse toute intelligence, prendra sous sa garde vos cœurs et vos pensées dans le Christ Jésus”(Phil 4,6-7).

Vous avez le devoir d’avoir une vision claire, précise de tous vos devoirs et vos droits, pour les remplir ou les exiger tous, sans rien négliger, quel que soient les sacrifices requis.

Contribuer à la solution

52.   Vous êtes une partie intégrante de votre société, vous êtes une partie du conflit: vous devez donc contribuer à sa solution. Vous n’avez pas le droit de vous dérober. Vous n’avez pas le droit de survivre grâce aux sacrifices des autres. C’est à chacun d’offrir son propre sacrifice.

Le droit des peuples

53.   On nous demande souvent: l’Eglise approuve-t-elle les manifestations, les clameurs des jeunes, la violence et l’Intifada?

Nous avons toujours répandu: la question à poser par tout homme est toute femme, sincère et de bonne volonté, est la suivante: un peuple a-t-il le devoir et le droit de demander, et de faire entendre sa requête en vue d’obtenir ses droits.

Nul n’a le pouvoir, pour aucun prétexte, de demander à des gens opprimés de se taire, de ne pas réclamer leurs droits. Mais nous disons aussi: nul non plus n’a le droit de remplir de haine et de rancune stérile les cœurs des opprimés. Car le but n’est pas la haine de l’adversaire, mais la réalisation de la justice.

54.   Il revient à un peuple occupé de réclamer ses droits, de s’organiser politiquement de la façon qui lui convient et qu’il a déjà exprimée, à savoir, en état indépendant. Il s’agit d’un droit naturel, que personne ne peut empêcher, le document conciliaire déjà cité dit: “ De toute évidence, la communauté politique et l’autorité publique trouvent leur fondement dans la nature humaine et relèvent par là d’un ordre fixé par Dieu, encore que la détermination des régimes politiques, comme la désignation des dirigeants, soient laissées à la libre volonté des citoyens”(Concile Vatican II, l’Eglise dans le monde de ce temps 74,3).

Non à la violence

55.   Le choix de l’Eglise, écoutant la vois de l’Evangile est claire et précis: non, à la violence. L’Eglise est en faveur de tout moyen qui puisse rapprocher les cœurs des adversaires, et les préparer à l’acceptation de la justice mutuelle. Le choix de l’Eglise est pour le dialogue de la paix, dialogue des deux adversaires, auquel les responsables du peuple palestinien et beaucoup d’Israéliens ne cessent de proclamer leur disponibilité.

La violence ne sera jamais parmi nos directives ou conseils. Notre réponse, en attendant que les grands de ce monde et les citoyens de cette terre, par les moyens qui leur sont appropriés, construisent la paix, notre réponse à toute oppression, à toute manifestation de violence, est la condamnation de toute oppression, de toute violence et de tout terrorisme, quel que soit sa provenance, de l’Etat, du groupe ou de l’individu.

Nous devons dire aussi que la violence n’est pas seulement celle qui provient des armes destructrices. Elle peut avoir des formes multiples, physiques ou morales. Il peut y avoir parfois une violence plus grande et plus destructrice dans les moyens d’information et dans les différentes utilisation qu’on en fait, pour cacher la vérité ou la falsifier.

La position de l’Eglise consiste toujours dans l’appui de la vérité, dans le soutien aux pauvres, aux faibles, aux victimes de la violence, quelles qu’elles soient.

Nous devons dire aussi que le fort qui use de la violence invite et même pousse le faible à répondre par le même moyen.

De plus, dans tout conflit entre peuples, il ne s’agit pas seulement de corps, mais de l’âme d’un peuple. Car la violence qui peut détruire les corps, n’arrivera pas à détruire l’âme. Au contraire, elle ne fera que lui donner plus de vie et de force morale.

Pour toutes ces raisons, nous disons que la voie de la paix et la garantie de la sécurité est la cessation de toute violence et le recours au dialogue.

Fidèles à la foi, fidèles au pays

56.   Frères et Sœurs, vous êtes chrétiens, vous devez rester fidèles à votre foi, à votre Eglise. Par votre fidélité à votre foi, vous serez mieux à même de remplir vos devoirs à l’égard de votre patrie, de votre société, dans la difficile situation que vous vivez.

Vous vivez dans ce pays, saint pour tous les croyants du monde, et pour tous les chrétiens du monde. Avec tous les habitants de la Terre Sainte, vous avez une vocation à la mesure du monde, et comme chrétiens, communiant à un véritable esprit œcuménique, vous avez une vocation à la mesure de la chrétienté, ce qui vous demande une grandeur d’âme, une préparation spéciale pour être à la hauteur de votre mission, de citoyens et de chrétiens, dans l’Eglise de Jérusalem, vous devez prendre conscience de cette mission universelle de votre Eglise et de la mission de votre terre à l’égard du monde.

Engagement dans la vie publique

57.   C’est pourquoi il faut vous enraciner de plus en plus dans votre Eglise et dans votre terre, et vous engager de plus en plus dans tous les domaines de la vie publique, pour construire la solidarité de demain, et pour y promouvoir la fraternité et la liberté, en collaboration avec les croyants des autres religions. Ensemble, dès maintenant, il faut travailler pour une société libre où chacun trouve sa place dans la dignité, le respect et l’amour.

Ce sont des temps qui appellent à l’union qui rappellent les croyants à la vérité de leur foi qui est amour et union. C’est seulement, dans cet amour et dans cette union que le témoignage chrétien peut être authentique, fort, et avoir son influence spirituelle sur le conflit.

Compatriotes musulmans

58.   Les croyants musulmans sont vos compatriotes. Avec eux vous participez au même destin dans une unique patrie, au même patrimoine et à la même culture. Les difficultés, les frictions, que peut expérimenter quiconque d’entre vous dans la vie de chaque jour, ne doivent pas démolir la fraternité et ne doivent pas faire oublier l’union dans la même patrie, le même patrimoine et la même culture.

Les accidents de la vie quotidienne exigent beaucoup d’efforts et de constance, de part et d’autre, pour arriver à la meilleur forme de coexistence, dans le respect mutuel et la construction de la commune société.

Nous répétons à ce sujet ce que nous avons déjà dit, dans notre message de Carême de cette année: il faut vous tenir en garde contre tous ceux qui sèment le trouble ou la peur parmi vous. Il faut résister à la peur et à toute incitation à la discrimination entre chrétiens et musulmans. La foi, vraie et courageuse, doit finir par faire rencontrer tous les enfants de Dieu, dans le même amour, qui sera le vrai constructeur de la société. Par votre patience vous gagnerez, mais par votre amour aussi. Il y faut beaucoup de temps, mais surtout beaucoup d’efforts; l’important est de rester constant dans ce long chemin vers la compréhension du frère.

Peuple juif

59.   Bien que, dans la situation présente, aux yeux des Palestiniens, le peuple juif appartienne à une autre histoire et à une politique encore adverse, de nombreux éléments peuvent œuvrer en faveur d’un rapprochement. La Parole de Dieu qui lui fut adressés est aussi une Parole de Dieu pour nous chrétiens, qui la conservons dans nos Ecritures.

Nous aimons ce Dieu qui parle aux hommes et nous aimons son choix divin. Nous souhaitons au peuple de nos Pères Abraham et Jacob tout le bien que Dieu veut lui accorder. Car nous croyons fermement que l’amour de Dieu pour un peuple ne peut pas être une injustice envers un autre peuple. Il ne faut pas permettre à la politique et au mal des hommes de défigurer l’amour de Dieu pour tous ses enfants.

Abraham est le père de tous les croyants. La foi en Dieu doit rapprocher les peuples, malgré leur différences politique. Le croyant doit donc pouvoir entretenir un dialogue constructeur avec tout croyant de toute religion. La préparation des cœurs croyants, réconciliés et capables de coexister, est requise pour l’instauration de la paix et de la justice.

Solidarité et amour des frères

60.   Et entre vous, frères et sœurs, vous devez rester solidaires, unis, vous aimant les uns les autres. Nous devons partager ensemble notre souffrance et notre espérance. Le peu ou le beaucoup que nous possédons en ces jours, nous devons nous le partager. Si quelqu’un est dans le confort, qu’il ait le souci d’un frère qui est dans le besoin. Et si quelqu’un est dans le besoin, qu’il ait le souci d’un frère qui se trouve peut-être encore dans un besoin plus grand, et dans une situation plus difficile. Par ce partage, basé sur l’amour de Dieu pour chacun de nous, nous pouvons nous encourager et nous soutenir les uns les autres.

Et nous n’entendons jamais limiter notre amour à notre propre communauté: notre amour doit être, comme l’amour de Dieu, universel, atteignant toute personne humaine, ne faisait aucune exception ou discrimination, ne recherchant aucun intérêt propre, sinon d’imiter le Sauveur qui a dit: “Je suis venu pour qu’il aient la vie et qu’ils l’aient en abondance”(Jn 10,10). Tel est le commandement du Christ et notre commandement: aimer Dieu et aimer le prochain comme soi-même, et comme Dieu l’aime. Jésus nous dit: “Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés”(Jn 15,12).

Solidarité des Eglises

61.   Nous sommes heureux de sentir la sympathie et la solidarité de nos frères et sœurs chrétiens de l’extérieur, qui ne limitent pas leur amour aux chrétiens, mais embrassent, sans discrimination, toute les personnes opprimées par ce conflit ou qui sont dans le besoin.

Nous remercions tous les organismes d’aide sociale et caritative. Nous remercions toutes les délégations chrétiennes, catholiques et autres, qui ont voulu visiter le pays, pendant ce conflit, pour connaître la vérité de près, et contribuer ainsi à la construction de la paix et de la justice. Nous remercions tous les pèlerins, qui ont tenu, malgré les difficultés, à nous manifester, par leur présence et leur prière, leur appui et sympathie.

Témoignage du petit troupeau

62.   Si vous êtes ici un petit troupeau, cela ne diminue en rien votre mission et vos responsabilités, mais au contraire les augmente et les approfondit. Vous portez en vous l’Esprit Saint, l’Esprit de Vérité, que le Père a envoyé aux croyants dans cette Ville même, en ce jour de Pentecôte.

Cet Esprit habite en chacun de vous. Il habite en l’Eglise de ce pays, et dans les Eglises du monde entier. Au nom de cet Esprit qui nous rend vraiment fils de Dieu et avec lequel nous pouvons dire à Dieu “Père”(cf. Rm 8,15), nous disons aussi: “Viens Seigneur Jésus”(Ap 22,17).

Les prières seront exaucées

63.   Nous sommes forts en la Parole de Dieu et en son Esprit. Nous avons confiance dans la bonté de l’homme, malgré tout le mal dont nous souffrons depuis un si long temps qui ne semble pas devoir finir. C’est pourquoi, nous ne doutons pas que nos prières et nos efforts seront un jour exaucées. Nous croyons en Dieu, et nous vous invitons à travailler constamment pour la paix à venir, cette paix pour laquelle tant d’hommes et de femmes, autour de nous, ont donné leur vie.

CONCLUSION

Bienheureux les doux

64.   Jésus dit: “Heureux les doux, car ils posséderont la terre… Heureux les artisans de paix, car ils seront appelés fils de Dieu. Heureux les persécutés pour la justice, car le Royaume des Cieux est à eux”(Mt 5,4.9-10).

Artisans de paix

65.   L’histoire de l’humanité, dans tous les âges et dans toutes les civilisations, est pleins de guerres et de recours à la violence. Aujourd’hui, malgré la paix apparente qui a commencé à se faire parmi les grands de ce monde, les guerres n’ont pas cessé dans de très nombreux points du tiers-monde. Toutes ces guerres ont une relation avec ces grands de la terre, et avec les commerçants d’armes. Les grandes puissances ont leur rôle dans ces guerres et dans leur apaisement. Elles ne peuvent se dérober à leurs responsabilités.

Les guerres sont un mal dont l’humanité doit pouvoir se libérer. La paix est un risque que doivent accepter aussi bien les deux parties en conflit, que les commerçants d’armes, et les grandes puissances de ce monde.

À tous les âges et dans toutes les civilisations, il y a eu aussi des hommes de paix. D’ailleurs, tout conflit et toute guerre a dû finir, tôt ou tard, par un traité de paix. Il faut donc espérer que la paix ici aussi se construira un jour. Naissance difficile en ces jours, mais elle naîtra.

Il faut espérer, il faut aider l’espoir à naître, pour aider la paix à naître, par un appel ferme à la justice, par une condamnation ferme de toute injustice, de quelque côté que cela vienne.

Jérusalem, signe d’espoir

66.   Jérusalem, actuellement signe de contradiction et de conflit, reste, grâce à tous les messages divines transmis à travers elle à l’humanité croyante, un signe d’espoir. Tous les croyants de tous les peuples devraient se rencontrer pour écouter ici la voix de Dieu. S’ils arrivaient à l’entendre, ils pourraient restituer à Jérusalem, avec son caractère sacré, son pouvoir de pacification et d’humanisation.

Nul n’a le droit de s’approprier exclusivement Jérusalem, une appropriation qui fasse naître la haine et la dispute. Chaque croyant a le droit de faire de Jérusalem, la patrie de son âme, de sa justice et de l’amour dans lequel il appelle tous les hommes à la paix de Dieu.

“Appelez la paix sur Jérusalem…
Pour l’amour de mes frères, de mes amis,
laisse-moi dire: paix sur toi!
Pour l’amour de la maison du Seigneur notre Dieu,
je prie pour ton bonheur”! (Ps 122,6.8-9)

Prière

67.   Au début de l’histoire humaine, la tour de Babel était symbole de la confusion des pensées et des langues. Le jour de la Pentecôte, l’Esprit a donné aux croyants présents à Jérusalem de se comprendre malgré la différence de leurs langues.

Nous demandons à Dieu d’envoyer sur nous son Esprit et de renouveler parmi nous sa Pentecôte, pour que tout homme et toute femme commence à comprendre son frère et sa sœur, dans l’amour et la justice, et que tous et toutes deviennent capables d’amour au lieu de haine, de paix au lieu de l’oppression et de l’injustice.

Seigneur, en ce jour, en cette terre, tu as envoyé ton Esprit, pour renouveler la face de la terre, pour réconcilier l’homme avec Toi et avec son frère. En ce jour, en cette terre, nous avons besoin de réconciliation. Envoie ton Esprit aujourd’hui pour nous renouveler et nous réconcilier.

+ Michel SABBAH, Patriarche

Jérusalem- Pentecôte 3 Juin 1990.

 

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