MESSAGE DES PATRIARCHES CATHOLIQUES D’ORIENT

Noel 1996
MYSTERE DE L’EGLISE
Je suis la vigne, vous , les serments (Jn 15, 5)
Quatrième Lettre Apostoliques des Patriarches Catholiques d’Orient adressée à leurs fidèles,En Orient et dans la Diaspora

INTRODUCTION   1. Préoccupations pastorales et questionnement
2. La réalité de nos Eglises aujourd’hui
3. Référence aux Lettres Pastorales précédentes
4. But et Divisions de la Lettre 

CHAPITRE I EGLISE, COMMUNAUTÉ CONFESSIONNELLE ET TRADITIONS
I. Comment se sont constituées nos Eglises d’Orient?

5. A Jérusalem l’Eglise est née
6. A Antioche et dans tout l’OrientII. Comment s’est constitué le cadre confessionnel

7. Les Eglises d’Orient et la diversité des cultures
8. Les premiers siècles
9. Avec la conquête arabe et musulmane
10. L’Empire Ottoman
11. Communauté confessionnelle et confessionnalisme

III. Nos Traditions Ecclésiales

12. Nouvel héritage
13. Nos traditions sont divino-humaines
14. Nos traditions sont l’incarnation de l’Evangile dans la culture
15. L’Eglise s’appuie sur la force de l’Esprit
16. Notre tradition est notre chemin pour connaître Jésus-Christ

CHAPITRE II Le mystère de l’Eglise
I. Le Mystère de la Communion   17. L’Eglise est un mystère
18. Mystère de la communion de Dieu et des hommes 

II. La Trinité Sainte, source, modèle et fin de l’Eglise   19. La communion rassemble les croyants en un seul peuple
20. Sur le modèle de la Trinité Une
21. Peuple un et multiple à l’image de la Sainte Trinité Une et Indivisible
22. L’Eglise, communion de vie

III. L’Eglise Sacrement de la Communion

23. Signe visible du mystère divin
24. Le mystère commence avec la venue du Fils
25. L’Eucharistie sacrement de la communion
26. L’Esprit Saint vivant dans l’Eglise

CHAPITRE III Pluralité et Unité dans la vie de l’Eglise
I. L’Eglise, Mystère de Communion   27. L’Eglise une
28. Le mystère de communion et les Eglises particulières
29. L’Eglise apostolique et catholique
30. Eglise Apostolique
31. Critère de l’unité: la communion dans la tradition apostolique
32. Eglise Catholique
33. Le service de la Communion assuré par le charisme de « l’Episkopé« 

II. Pluralité et Unité dans chacune de nos Eglises   34. L’Eglise particulière
35. Plusieurs et unis dans la communion de Dieu
36. Les charismes sont multiples, mais l’Esprit est le même
37. La première communauté est le modèle de toute Eglise particulière
38. Des circonstances difficiles
39. Le sacrement de l’Ordre aide à réaliser le modèle ecclésial
40. Responsabilités de l’évêque
41. Les curés et les diacres
42. Les Fidèles Laïcs

III. Pluralité et Unité dans les Relations entre nos Eglises Catholiques

43. Unité de nos Eglises
44. L’Eglise est une dans la mesure où elle est « catholique »
45. La Collégialité Episcopale
46. Synodes des Evêques de l’Eglise Patriarcale et Assemblées des Patriarches et des Evêques
47. La Communion Ecclésiale dans les Eparchies et les Paroisses
48. Avec les autres Eglises Apostoliques

CHAPITRE IV Perspectives et orientations pastorales

49. Le mystère de la foi source d’action pastoraleI. De la Communauté Confessionnelle à l’Eglise – Formation du Sens Ecclésial   50. La mentalité confessionnelle
51. Dépasser la mentalité confessionnelle est chose possible
52. Une âme ecclésiale
53. Formation au sens authentique de l’Eglise
54. Formation par l’enseignement
55. Formation par la pratique

II. De la Communion à la Participation – Moyens de fortifier la Communion

56. Communion et participation
57. Les formes de communion
58. Conditions pour la participation
59. Le rôle des fidèles laïcs dans nos Eglises

III. De la Communion à la Communication et la Col-laboration – Spiritualité de la Communion

60. Authenticité et ouverture
61. Le patrimoine de toute Eglise est notre patrimoine à tous
62. Incarnation de l’Evangile dans la vie présente
63. Connaissance réciproque
64. Communication et collaboration

CONCLUSION

INTRODUCTION
A nos frères dans l’épiscopat, aux prêtres, diacres, religieux, religieuses et à tous nos fidèles, qui sont l’Eglise de Dieu, dans toutes nos éparchies en Orient et dans la diaspora, « A vous grâce et paix de par Dieu, notre Père, et le Seigneur Jésus-Christ » (1Co 1, 3).

1. Préoccupations pastorales et questionnement
Nous avons commencé cette Lettre Pastorale commune par la salutation que l’apôtre Paul adressait à l’Eglise des Corinthiens pour vous faire partager, dès le début, le souci qui hantait le cœur de l’apôtre des nations, exprimé dans les versets qui suivent: « Je vous en prie, frères, par le nom de Notre Seigneur Jésus-Christ, ayez tous même langage; qu’il n’y ait point parmi vous de divisions; soyez étroitement unis dans le même esprit et dans la même pensée » (1Co 1, 10); puis il dit: « Je n’ai rien voulu savoir parmi vous, sinon Jésus-Christ, et Jésus-Christ crucifié » (1Co 2, 2). Voilà le souci qui nous hante et qui nous interpelle aujourd’hui afin de prendre conscience de notre réalité d’Eglise. Avons-nous conscience d’être Eglise, et que le fondement de l’Eglise est Jésus-Christ crucifié? Ou sommes-nous des communautés confessionnelles à la recherche de réalisations humaines? Avons-nous conscience d’être Eglise? Vivons-nous réellement l’Eglise que nous sommes et que nous sommes appelés à être, toujours plus fidèlement? Nous pourrions faire nôtre aussi cette autre question de l’apôtre: « Comment nous comporter dans la maison de Dieu, je veux dire l’Eglise du Dieu vivant? » (I Tm 3, 15). Comment pouvons-nous être des branches vivantes dans la vigne et porter beaucoup de fruits pour la gloire de Dieu le Père? (cf Jn 15, 1-5).

2. La réalité de nos Eglises aujourd’hui
Le souci de l’Apôtre des nations remplit nos cœurs face à la pluralité et à la diversité de nos traditions, car, tous, nous désirons avoir un seul cœur et un même langage, afin d’être les témoins de Jésus-Christ notre Seigneur, comme il nous le dit: « Vous allez recevoir une force, celle de l’Esprit Saint qui descendra sur vous. Vous serez alors mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu’aux extrémités de la terre » (Ac 1, 8). Nous sommes présentément sept patriarcats catholiques dans l’Orient arabe: le patriarcat d’Alexandrie des Coptes catholiques, les trois patriarcats d’Antioche, des Syriens, des Maronites et des Grecs Catholiques Melkites, les patriarcats de Cilicie des Arméniens, de Babel des Chaldéens et de Jérusalem des Latins. Nos fidèles se retrouvent souvent dans les mêmes pays et travaillent tous dans l’unique champ du Seigneur. Nous désirons avoir une action unie et un témoignage commun, malgré la pluralité et la diversité de nos traditions, pour la gloire de Dieu qui nous a tous envoyés dans sa même vigne, et pour la consolidation de la foi de nos fidèles dans tous nos Patriarcats.

Nous avons tenu notre quatrième réunion annuelle à Rabweh (Liban), du 19 au 24 septembre 1994, grâce à l’hospitalité de notre frère le Patriarche Maximos V Hakim. Nous avons concentré notre réflexion sur ce sujet fondamental qu’est le mystère de l’Eglise et sur ce qui le différencie de la Communauté Confessionnelle. Nous avons réfléchi sur ce qui nous vient de Dieu et ce qui nous vient des hommes, sur les traditions figées et celles qui devraient être une source de renouvellement et de vie, qui nous rendent capables de faire face aux nombreux défis de notre vie quotidienne, privée et publique.

3. Référence aux Lettres Pastorales précédentes
Dans nos trois lettres précédentes , nous avions réfléchi avec vous sur l’enracinement, la signification et la mission de nos Eglises en terre d’Orient. Nous avons cherché ensemble des nouvelles voies pour renouveler notre vocation et notre témoignage dans nos sociétés en mutation. Nous y avons vu que notre vocation essentielle dans nos pays, celle de nos Eglises, est le témoignage commun à Notre Seigneur Jésus-Christ. Mais nous devons avouer que l’expérience démontre que cette vocation essentielle de nos Eglises est entravée par des obstacles qui proviennent de nous, pasteurs et fidèles, dans nos comportements communautaires. Dans le symbole de la foi, nous professons que l’Eglise est « une, sainte, catholique et apostolique »; mais en fait, nous nous comportons en communautés confessionnelles, poursuivant chacune ses propres intérêts. C’est pourquoi nous avons jugé nécessaire et important de réfléchir avec vous sur le mystère de l’Eglise, afin de faire croître l’esprit de communion entre nos Eglises, dans tous les domaines de l’apostolat, et afin d’arriver à la réalisation du « modèle ecclésial » qui rendrait plus transparents et plus efficaces le témoignage et la mission de nos Eglises.

4. But et Divisions de la Lettre
Nous voulons approfondir dans cette lettre pastorale le sens de l’Eglise, telle que l’a voulue Jésus-Christ, telle que l’ont comprise et vécue les apôtres après Lui et par conséquent comme nous devons la comprendre et la vivre nous aussi aujourd’hui.

Lorsque nous parlons du sens de l’Eglise, il faut bien que nous parlions aussi du sens de la Communauté Confessionnelle (Ta’ifah). Celle-là est en effet le cadre historique, politique et humain dans lequel nous avons vécu notre vie d’Eglise et dans lequel se sont développées nos traditions ecclésiales particulières. Ces traditions sont des trésors spirituels et des énergies vives et vivifiantes, nées de la foi de nos pères et qui sont toujours capables de ranimer notre foi aujourd’hui. C’est pourquoi notre vie d’Eglise, soutenue par nos traditions particulières, doit nourrir notre vie quotidienne dans tous les domaines.

Voilà le but de cette lettre: affirmer la nécessité de maintenir un lien permanent entre nos traditions anciennes, dans le cadre de chaque communauté, et entre tout ce qui est nouveau dans notre vie quotidienne. Nous voulons qu’il y ait une interaction entre nos traditions, les exigences de notre vie aujourd’hui et notre espérance dans le futur.

La communauté confessionnelle » a eu au long de notre histoire comme Eglises un rôle positif; elle a en effet conservé la tradition ecclésiale, la culture humaine et ethnique de base en chacune de nos Eglises. Mais beaucoup de faiblesses se sont introduites en elle, et cela à cause d’une foi qui devenait parfois superficielle, ou bien à cause de facteurs sociaux qui ont étouffé le vrai sens de l’Eglise. Cela a fait paraître le confessionnalisme qui a été cause de déformation dans notre vie écclesiale. La principale déformation fut le renfermement sur soi et, partant, l’infirmité qui a marqué nos relations avec eux qui appartiennent à une autre confession ou à une autre religion.

La question que nous voulons donc poser dans cette lettre est la suivante: comment nous libérer de ce confessionnalisme négatif et comment confirmer nos traditions et en faire une source de vie? La réponse sera dans la précision du sens de l’Eglise, dans l’établissement d’un lien permanent entre la tradition et la vie aujourd’hui, et dans la capacité de cette tradition à contribuer à la construction de la vie contemporaine, à comprendre ses besoins et à lui donner les réponses nécessaires.

Nous voulons donc dans cette lettre essayer d’arriver à une vision claire de ce qu’a voulu Jésus-Christ lorsqu’il a fondé l’Eglise, et de ce que nous avons voulu, nous, lorsque nous avons cru en cette Eglise. Nous voulons voir ce qui doit être renouvelé dans nos positions et dans nos comportements. Nous voulons préciser aussi les rapports entre l’Eglise voulue par Jésus-Christ en tout temps et en tout lieu, et le cadre humain, connu en Orient sous le nom de « communauté confessionnelle », dans lequel s’incarne cette Eglise. Nous dirons que nous sommes d’abord Eglise et que l’Eglise s’incarne dans la réalité humaine pour la purifier, l’élever et en faire une source d’action et de libération. Cette réflexion sur le mystère de l’Eglise sera enfin notre guide pour faire face aux défis actuels et pour partager la vie de notre temps et de tous nos frères et sœurs.

Cette Lettre Pastorale aura quatre chapitres. Dans le premier nous esssaierons de distinguer entre Eglise et Ta’ifa ou communauté confessionnelle. Nous insisterons sur les richesses des traditions propres à chacune de nos Eglises. Nous montrerons aussi en quoi certaines positions confessionnelles, qui prétendent sauvegarder les traditions et le patrimoine, nous éloignent en fait du vrai sens de l’Eglise.

Dans le deuxième, nous dirons ce qu’est le mystère de l’Eglise et que la communion du Père, Fils et Saint Esprit est la source, le modèle et la fin de l’Eglise, sacrement de la communion vécue et, en même temps, signe et instrument de salut pour tous.

Dans le troisième chapitre, nous parlerons de la pluralité et de l’unité dans la vie de l’Eglise, à partir de la notion de Communion, pour démontrer que pluralité et unité ne se contredisent pas, et que la communion peut être vécue avec la pluralité et la diversité des traditions et des Eglises.

Dans le quatrième chapitre, nous proposerons des perspectives et des orientations pastorales qui s’enracinent dans le mystère de la Communion, et qui montrent comment le fidèle peut être un membre vivant dans une Eglise vivante. Il pourra ainsi conserver ses traditions, en vivre, leur rester fidèle et, en même temps, s’affranchir du confessionnalisme et de tout élément négatif et destructeur pour l’Eglise et la foi.

CHAPITRE I

EGLISE, COMMUNAUTÉ CONFESSIONNELLE ET TRADITIONS

I. Comment se sont constituées nos Eglises d’Orient?

5. A Jérusalem l’Eglise est née
C’est en notre Orient que Dieu le Père envoya son Fils unique pour y devenir homme, et y réaliser, par sa mort et sa résurrection, le salut de l’humanité. Ici il institua l’Eglise pour être le levain et l’instrument du salut. A Jérusalem, par l’Esprit Saint, s’est formée, le jour de la Pentecôte, la première Eglise, lorsque la foule, rassemblée autour des apôtres, écouta Pierre annoncer Jésus Sauveur et crut en Lui:« D’entendre cela, ils eurent le cœur transpercé, et ils dirent à Pierre et aux apôtres: ‘Frères que devons-nous faire?’. Pierre leur répondit: ‘Repentez-vous et que chacun de vous se fasse baptiser au nom de Jésus-Christ pour la rémission de ses péchés, et vous recevrez alors le don du Saint Esprit’… Il s’adjoignit en ce jour-là environ trois mille âmes ».

6. A Antioche et dans tout l’Orient
A l’exemple de l’Eglise de Jérusalem, se sont formées toutes les Eglises, après que les apôtres se répandirent dans le monde et annoncèrent l’Evangile du salut porté par Jésus-Christ. A Antioche, s’est formée la première Eglise après Jérusalem (cf Ac 11, 19-26). En elle les disciples « furent connus sous le nom de chrétiens » (Ac 11, 26). En elle, l’Eglise devint « fille des nations », et de là, libérée de la loi judaïque ancienne, elle se répandit dans tous les pays du monde, s’adressa à tous les peuples et les attira au Christ.

Ainsi se répandit l’Eglise en notre Orient, en Egypte, Asie Mineure, Cilicie, Arménie et Mésopotamie. L’Eglise fut fondée dans la plupart des régions et des villes, durant les trois premiers siècles, malgré les persécutions qu’elle eut à affronter. Elle s’y adapta et s’exprima à travers la variété de ses cultures multiples. Ce furent des Eglises locales dans le plein sens du terme. Les circonstances politiques ne favorisaient pas toujours les échanges fréquents entre les Eglises. Certaines cependant, face au danger des déviations doctrinales, arrivaient à communiquer entre elles et avec les Eglises du monde par les Synodes, dans lesquels ils exposaient leurs problèmes et leurs difficultés internes. Les deux Eglises d’Antioche et d’Alexandrie, principales métropoles de l’Orient en ce temps, étaient les points de référence pour la plupart des Eglises, lorsqu’apparaissait le danger des déviations et au moment des controverses entre les Eglises. Lorsque les problèmes devenaient insolubles, Rome restait le dernier recours, comme ce fut, par exemple, le cas à Chalcédoine et en d’autres conciles. Ainsi vécurent les Eglises dans notre Orient. Elles vécurent en Eglises locales et œcuméniques à la fois.

II. Comment s’est constitué le cadre confessionnel

7. Les Eglises d’Orient et la diversité des cultures
L’Orient fut, dans les temps anciens, un champ de guerres et de conquêtes, entre les peuples de la région et avec des puissances venues du dehors. Ce qui est étrange c’est que les diverses conquêtes n’aient pas réussi à faire disparaître les cultures anciennes. Celles-ci se conservèrent, quoique sous forme de minorités vaincues et opprimées, et devinrent avec le temps des minorités ethniques, à l’intérieur des grands empires qui se sont succédés. Le souci de ces minorités fut la conservation de l’identité face aux agressions et aux violences dont elles étaient l’objet. La lutte pour la survie devint ainsi le mobile premier qui déterminait, à tous les niveaux, leurs comportments et leur conduite.

Les dernières conquêtes, avant l’époque arabe, et qui laissèrent, dans le pays et surtout dans les Eglises, des traces jusqu’à aujourd’hui, furent les conquêtes gréco-romaines. Certains parmi les peuples de la région adoptèrent la culture des nouveaux conquérants et en acquirent la citoyenneté. Mais la plus grande partie s’attacha à sa langue et à sa culture propre, copte en Egypte, araméenne en Syrie, araméenne orientale ancienne en Mésopotamie et en Iran, et arménienne en Arménie puis en Cilicie.

A cet Orient, aux cultures diversifiées, l’Eglise porta le message de salut. Elle ne vint pas avec des armées ou avec la puissance d’une nouvelle culture, mais simplement avec le message d’un salut universel, pour tous. Son seul souci fut de pouvoir annoncer le salut par le moyen des langues et des cultures existantes. Elle s’adapta, avec une rapidité étonnante, parfaitement consciente de sa mission. Bientôt elle devint un élément essentiel dans ses diverses cultures.

8. Les premiers siècles
Au cours des trois premiers siècles, l’Eglise naquit comme Eglise locale incarnée dans les diverses cultures existantes en nos pays. Cette première Eglise, arrosée par le sang des martyrs, put faire face aux divisions et aux particularismes divers. Par la bénédiction de ses martyrs, et malgré les persécutions, elle continua à vivre le mystère du Christ, soit dans la vie érémitique dans les déserts, soit au milieu de la société qui la persécutait et elle fortifia ainsi sa foi et son unité ecclésiale.

Au IVe siècle, après la conversion de l’empereur Constantin, le christianisme devint la religion de l’empire. Celui-ci commença à soutenir l’Eglise. Mais d’un autre côté, le pouvoir civil commença à s’y infiltrer avec ses concepts et ses comportements, et à la soumettre à ses exigences politiques. Dans l’Eglise vivante animée par le Saint-Esprit pénétrèrent des concepts administratifs et humains. Une nouvelle face sociale de l’Eglise apparaissait. Les traditions des Eglises aussi se transformèrent petit à petit en institutions humaines qui étouffèrent la foi, au lieu de rester des cultures vivifiées par l’Esprit rénovateur de Jésus.

A cette époque commencèrent aussi les divisions et les grandes controverses dogmatiques, au sujet de la personne de Jésus-Christ, Verbe éternel de Dieu. Ces divisions eurent des conséquences qui durent jusqu’à aujourd’hui. Le pouvoir politique se fit l’arbitre dans les affaires religieuses et se mit à soutenir une Confession contre l’autre. D’autre part, ayant son identité culturelle et nationale propre, il provoqua tout naturellement l’opposition des autres cultures. Ainsi commença la première manifestation du « confessionnalisme », qui rétrécit le concept d’Eglise en le soumettant peu à peu à une vision confessionnelle, dont le souci était la conservation de sa tradition, de son expression dogmatique propre et l’opposition au pouvoir politique dominant.

9. Avec la conquête arabe et musulmane
L’Islam ne voulut pas s’immiscer dans les affaires religieuses chrétiennes. Il donna aux communautés chrétiennes un statut particulier, celui de « dhimmis » ou « protégés », sous la sauvegarde de leurs chefs religieux. L’Islam, en assurant ainsi la survie des Eglises en son milieu et en reconnaissant leur autonomie, les rejetait dans un confessionnalisme qui marqua pour toujours ses structures internes religieuses et civiles. Cette autonomie développa à l’intérieur des communautés chrétiennes deux caractéristiques principales. La première, le souci de la survie et de la défense des intérêts propres vis-à-vis de l’Islam, comme vis-à-vis des autres Eglises. La deuxième, le chef religieux devint le responsable de la communauté en tout domaine, et celle-ci lui remettait, en plus de ses responsabilités religieuses, des responsabilités civiles requises par les besoins de la survie. Ce cadre confessionnel devenait ainsi le lieu normal de toute croissance ou promotion. C’est pourquoi le concept de la confession, communauté soucieuse de défendre ses droits, se substitua peu à peu à celui de l’Eglise, Corps du Christ et communauté de croyants unis entre eux et avec les autres Eglises par le lien du même Esprit.

10. L’Empire Ottoman
L’Empire Ottoman, (1516-1918) institutionnalisa définitivement cet état de choses et le compléta par le statut connu sous le nom de « millah » ou communauté religieuse. Il accorda aux chefs religieux des compétences civiles plus grandes à l’égard de leurs fidèles et en fit les représentants officiels pour tout rapport avec le pouvoir civil. Ce nouveau statut fut un autre pas décisif dans la formation de la communauté ethnique et dans la transformation de l’Eglise en une entité sociale et politique. Nous vivons toujours dans cette mentalité. Il faut bien mentionner ici les interférences étrangères qui contribuèrent pour leur part aussi à la consolidation et à l’exploitation du confessionnalisme.

La plupart des Etats arabes modernes reconnaissent aujourd’hui dans leurs constitutions l’égalité de tous les citoyens. Le pouvoir civil a repris toutes ses responsabilités à l’égard de tous les citoyens, musulmans ou chrétiens, et affranchi ainsi les chefs religieux chrétiens de la surcharge de pouvoir que leur imposa le statut de « dhimmis » ou de la « millah ». Cependant la mentalité confessionnelle ne cesse de prévaloir dans nos Eglises Orientales. En effet, aucun régime arabe moderne, malgré les textes des constitutions, n’est encore arrivé à résoudre le problème du pluralisme religieux dans son pays. Tous les régimes arabes restent dans un état de perplexité et d’impuissance, lorsqu’il s’agit d’appliquer le principe de l’égalité à tous les citoyens. C’est pourquoi, il y a toujours, parmi les fidèles, le sentiment que l’Eglise, Communauté Confessionnelle, est le cadre qui doit soutenir les fidèles, non seulement dans leur vie religieuse, mais aussi dans leur vie civile et sociale.

11. Communauté confessionnelle et confessionnalisme
Voilà en bref les circonstances historiques et culturelles qui amenèrent à la naissance et à la croissance de nos Eglises dans leur diversité et spécificité, en Orient. Ces mêmes circonstances, difficiles et négatives, en plus de nos péchés, ont amené nos Eglises à se fractionner et à se renfermer chacune sur elle-même. Elles devinrent ainsi des communautés confessionnelles (Tawa’if), rongées par les divisions et par les surcharges qui effacèrent de leur visage les traits du Christ. Elles éteignirent en elles la flamme de l’Esprit et les amenèrent à oublier qu’elles n’existaient pas pour elles-mêmes mais pour Dieu, afin de porter le message du salut dans leurs milieux dont elles étaient tirées et vers lesquelles elles étaient envoyées.

Tout cela a donné naissance au confessionnalisme qui est une déformation dangereuse de la religion et une contradiction flagrante avec le sens de l’Eglise. Le confessionnalisme a pour premier souci la survie, la défense de soi et des droits et privilèges acquis, beaucoup plus que la croissance de la foi elle-même. Il se préoccupe des réalisations humaines plus que des réalisations de la foi, et des manifestations religieuses extérieures plus que de l’esprit. Des traditions, il fait une prison qui lie les fidèles à un passé lointain étranger à la vie présente, sans évolution qui en fasse une force de présence et de renouveau perpétuel. De ce fait, nos Eglises devinrent des groupements qui concentrèrent le plus important de leur souci dans la survie et dans des perspectives purement humaines. Il en résulta aussi la violation d’une autre caractéristique ecclésiale: l’ouverture et la charité. Le confessionnalisme en effet provoque le renfermement sur soi-même face à l’autre, citoyen ou correligionnaire. L’autre devient un inconnu, un rival ou un concurrent, malgré le fait qu’il partage la même foi, la même terre, la même citoyenneté et la fraternité humaine.

La mentalité confessionnelle méconnaît l’Eglise dont elle se réclame et le sens de ses traditions. Elle méconnaît l’Eglise puisqu’elle ne voit en elle qu’un groupe ethnico-religieux parmi d’autres, et parce qu’elle se referme sur soi-même comme nous l’avons dit, alors que l’Eglise du Christ est ouverte à tous, à tout peuple et nation. Elle méconnaît les traditions ecclésiales, car souvent elle les ignore purement et simplement, ou elle les réduit à des réalités socio-culturelles, comme le font la plupart des medias civils ou parfois même religieux dans leurs reportages. Ceux-ci mettent en relief la mentalité confessionnelle et négligent la mission essentielle de l’Eglise.

III. Nos Traditions Ecclésiales

12. Nouvel héritage

Par notre première naissance, nous avons d’abord hérité d’un ensemble de structures qui ont contribué à façonner notre nature, à la fois individuelle et sociale: la terre maternelle, même si beaucoup l’ont quittée depuis longtemps, la langue, elle aussi maternelle, l’histoire, la patrie, les institutions et coutumes, familiales, éducatives, professionnelles et civiles. En même temps et corrélativement, nous avons hérité d’une culture et d’un ensemble de valeurs qui, étant partagées par les groupes sociaux avec lesquels nous avons vécu, sont devenues inconsciemment normatives de notre vision des choses, de nos comportements personnels, de nos relations avec les autres et aussi avec Dieu.

Par notre seconde naissance, i.e. le baptême, nous avons revêtu le Christ et nous sommes oints de l’Esprit Saint (cf Jn 5, 3). Et c’est dans l’Eglise maternelle et par elle que nous héritons de cette vie nouvelle, comme co-héritiers du Fils unique (cf Rm 8, 17).

Deux aspects de ce nouvel héritage peuvent ici retenir notre attention. D’une part, le baptême ne nous confère pas une nature humaine, ni une culture de base différentes de celles des non-baptisés. Notre Eglise locale est de la même pâte que les humains auxquels elle est envoyée: elle ne constitue pas une société chrétienne à côté d’une société non-chrétienne. Sa nouveauté est d’être le levain du Royaume de Dieu dans la pâte sociale et culturelle du lieu où elle vit. Parce que le Fils Bien-Aimé a tout assumé de l’homme pour le sauver, rien n’est sauvé que ce qu’il a assumé. Cela vaut pour chaque personne et pour chaque culture. Le Christ, notre Dieu et Sauveur, ne détruit pas ce qu’il a créé, mais il nous libère du péché et de la mort, nous purifie et renouvelle en nous son image, si nous y consentons, et cela jusqu’à notre mentalité profonde où se cache le musée de notre héritage culturel, tout ce qui y est bon et tout ce qui est à purifier ou modifier.

D’autre part, l’Eglise locale où nous naissons et grandissons dans le Christ, a connu, tout au long de son histoire, le devenir du levain dans la pâte. Sa nouveauté est d’avoir fait porter le fruit de l’Esprit dans le terrain socio-culturel où elle a été semée. C’est de cela que nous héritons aujourd’hui: d’abord les Saintes Ecritures traduites dans nos langues, la célébration sacramentelle de la Liturgie, la transmission de la foi apostolique selon notre culture, l’organisation canonique de la communauté ecclésiale, ainsi que les approfondissements de la foi demandés par l’apologétique ou les controverses hérétiques. C’est à travers ces différentes expressions que s’est développée la pluralité des traditions ecclésiales de notre Orient, pluralité non seulement légitime mais nécessaire.

13. Nos traditions sont divino-humaines
Nos traditions sont donc divino-humaines. Elles sont à la fois le fruit de la grâce et des efforts de nos ancêtres dans la foi. Puisqu’elles sont humaines, il faut commencer par dire que plusieurs tentations nous guettent. Le plus grave de ces dangers est « l’esprit du monde ». Nos pères et nos mères dans la foi, en particulier nos martyrs et nos auteurs spirituels, qui furent les serviteurs de la sainte Tradition apostolique, sont les témoins vivants de cette fidélité de l’Eglise à son Seigneur, face aux tentations de l’esprit du monde. L’esprit du monde? C’est le confessionnalisme et c’est aussi observer à la lettre les rites de nos liturgies ou nous vanter de leur beauté, alors que nos cœurs sont loin de Celui que nous honorons (cf Mc 7, 7); c’est « mettre de côté le commandement de Dieu pour nous attacher à la traditon des hommes » (Mc 7, 8), comme certaines coutumes du baptême, du mariage et des funérailles, qui sont peut-être respectables, mais qui obscurcissent le sens authentique du mystère célébré.

14. Nos traditions sont l’incarnation de l’Evangile dans la culture
C’est dans notre Eglise locale que nous avons été appelés par le Christ pour être membres de son Corps, et c’est en elle que nous sommes envoyés aux habitants de ce même lieu. Nos traditions ecclésiales incarnent, dans la chair et l’histoire de chacune de nos Eglises, l’unique mystère de la Tradition de la foi reçue des Apôtres; elles constituent les formes particulières, adaptées à chaque culture, sous lesquelles le même mystère du salut des hommes est manifesté, actualisé et communiqué. Or la merveille de l’Esprit Saint dans l’histoire des hommes et des cultures est de donner Corps au Verbe de Vie, de le manifester dans la chair de toute culture, d’actualiser son œuvre de salut et de tout mettre en Communion avec le Père dans le Corps du Christ. C’est cette merveille qu’il réalise en chacune de nos Eglises, dans le plein respect de son identité humaine.

15. L’Eglise s’appuie sur la force de l’Esprit
Pour chacun de nous, notre Eglise est véritablement Mère. Par notre première naissance nous sommes les enfants de nos parents. Notre nouvelle naissance à la vie du Père nous a été donnée par notre Eglise. Lors de l’Annonciation, Marie conçoit le Fils de Dieu dans sa chair par la puissance de l’Esprit Saint. De même, à la Pentecôte, et depuis lors, c’est par la seule puissance de l’Esprit Saint que l’Eglise est constitutée Corps du Christ. Pour Marie comme pour l’Eglise, c’est le même mystère de maternité virginale qui ne s’appuie pas sur la force des hommes, mais sur celle de l’Esprit. Or c’est cela que méconnaît la mentalité confessionnelle qui s’appuie sur les puissances de ce monde. Notre Eglise se comporte en Eglise lorsque, comme la Toute Sainte et Vierge Mère, elle « ne connaît point d’homme »(Lc 1, 34) et atttend la fécondité de la puissance de l‘Esprit Saint. C’est Lui l’artisan des œuvres de Dieu, c’est Lui la source de la sainte et vivante Tradition.

C’est dans notre Eglise que l’Espit Saint nous a fait renaître à la vie du Père dans le Fils bien-aimé. C’est en elle qu’il nous nourrit de la Parole de Dieu par le don de la foi; c’est en elle qu’il nous fait participer, par l’Eucharistie, à la Pâque du Christ, i.e. sa mort et sa Résurrection; c’est en elle qu’il nous pardonne et nous réconcilie avec le Père et avec nos frères; c’est en elle qu’il nous apprend à prier en vérité; c’est en elle qu’il nous apprend à aimer et à servir nos concitoyens, comme le Christ les aime et les sert; c’est en elle qu’il nous envoie dans le monde, comme signes et serviteurs de la Communion de Dieu avec les hommes et de tous les hommes en Dieu.

16. Notre tradition est notre chemin pour connaître Jésus-Christ
Soyons-en convaincus: c’est par l’expérience vécue de nos traditions ecclésiales que nous avons accès à « l’intelligence du mystère du Christ…par le moyen de l’Eglise » (Ep 3, 4-10). Nos Pères dans la foi, spécialement en Orient, ne réduisaient pas l’annonce de l’Evangile à un enseignement scolaire des vérités religieuses. Leur catéchèse ne séparait jamais l’écoute de la parole de Dieu de la célébration des Saints mystères, i.e. de la Tradition qui était pour eux une source de vie quotidienne. La Tradition devenait ainsi l’expérience de la vie évangélique dans la société et une atmosphère imprégnée de la prière du cœur. Ainsi se formait « l’homme nouveau » dans l’Eglise incarnée en un temps et en un lieu déterminés.

CHAPITRE II

Le mystère de l’Eglise

I. Le Mystère de la Communion

17. L’Eglise est un mystère

Après avoir réfléchi sur la naissance de nos Eglises, de nos traditions et l’esprit du confessionnalisme qui y a pénétré, nous voulons maintenant vous inviter à réfléchir, frères et sœurs et fils bien aimés, sur le mystère de l’Eglise. Que signifie l’expression: « nous sommes des membres vivants dans une Eglise vivante », selon l’esprit du Concile Vatican II?

Trente ans après le Concile Vatican II, dont le but était le renouveau de l’Eglise catholique en fidélité au dessein de Dieu pour le monde, il est possible que les jeunes générations en ignorent encore le sens et que leurs aînés n’en aient pas accueilli tout le souffle dans la vie de nos Eglises. Or, il est remarquable que le premier chapitre de la Constitution fondamentale sur l’Eglise (Lumen Gentium) s’ouvre par ce titre: « Le mystère de l’Eglise ». Les aspects concrets et juridiques ne seront pas oubliés dans les chapitres suivants, ni dans les documents ultérieurs: ils sont nécessaires, mais relatifs au mystère qu’ils doivent refléter. Ce qui est divin est premier et se manifeste en ce qui est visible. L’Eglise est appelée à signifier comme sacrement, ce qu’elle est: un mystère dans la vie des hommes.

C’est pourquoi nous commençons par dire que l’Eglise est un mystère, c.à.d. un dessein étonnant de Dieu, « enveloppé de silence aux siècles éternels » (Rm 16, 25), que le Père nous a fait connaître « quand vint la plénitude du temps » (Gal 4, 4), dans « le Bien-Aimé » (Ep 1, 6) dans lequel il a voulu « ramener toutes choses sous un seul Chef, le Christ » (Ep 1, 10). Tout cela veut dire que l’Eglise vient de Dieu; elle est une communauté humaine constituée par la grâce de Dieu, et non seulement par des liens humains; elle n’est engendrée « ni du sang, ni d’un vouloir de chair, ni d’un vouloir d’homme, mais de Dieu » (Jn 1, 13). La grâce de Dieu cependant s’étend à tout ce qui est humain pour l’élever, le vivifier et s’y incarner. La grâce de Dieu ne nous invite pas à nous renfermer sur nous-mêmes; elle ne nourrit pas les fanatismes confessionnels. Au contraire, elle nous remplit de l’amour pour tous, ceux qui sont de notre Eglise, ceux qui sont dans les autres Eglises et ceux qui sont de religions et de croyances différentes.

18. Mystère de la communion de Dieu et des hommes
Or ce mystère est inséparablement divin et humain. Il commence et finit en Dieu et s’étend aux hommes. Il s’agit ici du mystère de l’Eglise qui réalise la communion de Dieu et des hommes. La communion – koinonia, l’un des plus beaux noms du Nouveau Testament pour faire pressentir l’inexprimable mystère de Dieu Amour – est au centre de la redécouverte du sens de l’Eglise dans le mouvement œcuménique actuel.

Le Pape Jean Paul II nous le rappelait récemment: « La communion: c’est là, certainement une notion-clé de l’ecclésiologie de Vatican II, et, aujourd’hui, vingt-cinq ans après sa conclusion, il semble qu’il faille encore centrer notre attention sur cette notion. La koinonia est une dimension qui impose sa marque sur la constitution même de l’Eglise et recouvre toutes ses expressions: de la confession de la foi au témoignage de la pratique, de la transmission de la doctrine à l’articulation des structures… Il s’agit de la communion théologale et trinitaire de chaque fidèle avec le Père et le Fils et l’Esprit-Saint, qui se répand avec effusion dans la communion des croyants entre eux, les rassemblant en un seul peuple…avec une essentielle dimension visible et sociale« .

II. La Trinité Sainte, source, modèle et fin de l’Eglise

19. La communion rassemble les croyants en un seul peuple
Les croyants forment « un seul peuple ». Comment comprenons-nous cette expression ? Certains l’entendent au sens ethnique ou politique, mais, dans nos Livres saints son sens est tout nouveau: il s’agit du « peuple de Dieu », une « assemblée » appelée par Dieu, dont la raison d’être est Dieu; elle ne peut exister que par Lui et son but est de vivre saintement comme Lui est Saint, parce que « Dieu se l’est acquise pour la louange de sa gloire » (Ep 1, 14). Tout le chapitre II de Lumen Gentium nous fait découvrir l’Eglise comme « Peuple de Dieu »:

« Ce peuple messianique a pour chef le Christ « qui a été livré pour nos fautes et est ressuscité pour notre sanctification » (Rom 4, 25), et qui, maintenant, après s’être acquis un nom qui est au-dessus de tout nom, règne glorieusement dans les cieux. Il est dans l’état de dignité et de liberté propre aux fils de Dieu, dont le cœur est comme le temple de l’Esprit-Saint. Il a pour lui un commandement nouveau, celui d’aimer comme le Christ lui-même nous a aimés (cf Jn 13, 34). Enfin, il a son terme dans le Royaume de Dieu, inauguré sur terre par Dieu lui-même, destiné à s’étendre dans la suite des âges en attendant de recevoir en Lui son perfectionnement final à la fin des siècles, lorsque le Christ se manifestera, lui qui est notre vie (cf Col 3, 4), et que « la création elle-même sera libérée de la servitude de la corruption pour participer à la glorieuse liberté des enfants de Dieu » (Rom 8, 21)« .

20. Sur le modèle de la Trinité Une
De ce peuple nouveau, le Dieu vivant et vrai est la source gratuite. C’est lui qui, depuis Abraham, appelle son peuple, suscite en lui la foi et se révèle à lui. Il lui confie son dessein de salut pour tous les hommes. Il rassemble cette nouvelle descendance selon la foi « de toute race, de tout pays, de toute ville, de tout village, de toute maison ». Qu’une telle multitude fasse un seul peuple dépasse l’intelligence et la puissance humaines: c’est l’œuvre du Dieu un et unique qui, justement, révèle ainsi que son unité transcendante est un mystère de plénitude personnelle, le mystère de la communion (koinonia) du Père, du Fils et de l’Esprit-Saint. L’Eglise n’est pas formée par l’addition ou la cooptation de personnes: elle est le grand don de la communion de la Trinité Sainte, une et indivisible, offert aux hommes pour qu’ils en vivent. « Or la Vie s’est manifestée, et nous vous annonçons cette Vie éternelle qui était auprès du Père et qui nous est apparue… afin que vous aussi soyez en communion avec nous. Quant à notre communion, elle est avec le Père et avec son Fils Jésus-Christ » (1Jn 1, 2-3). Un tel mystère de communion ne monte pas du cœur de l’homme, il descend d’auprès de Dieu comme « l’Epouse de l’Agneau » (Ap 21, 10). L’Eglise n’est pas le fruit de notre décision. Ce n’est pas nous qui avons choisi d’être les disciples du Christ, c’est Lui qui nous a choisis (cf Jn 15, 16), parce que le Père nous a aimés le premier (cf 1 Jn 4, 19).

21. Peuple un et multiple à l’image de la Sainte Trinité Une et Indivisible
Depuis le début de cette Lettre Pastorale, nous nous posons la question: comment l’unité est-elle compatible avec la diversité de nos Eglises et de nos traditions ? En cherchant la réponse, nous avons constaté que la « communauté confes-sionnelle » et la mentalité qui l’inspire ne nous offrent pas le modèle qui répond à la réalité de l’Eglise. L’esprit du monde, en effet, ne peut concevoir l’unité dans le respect de la diversité ni la réaliser. L’unique modèle qui nous révèle et peut nous faire vivre ce mystère paradoxal est l’unité de la communion trinitaire, modèle que nous retrouvons dans l’icône de la Trinité, célèbre dans l’iconographie orientale.

En se révélant dans l’Economie de notre salut, le Dieu unique se fait connaître comme Père, Fils et Saint-Esprit, Dieu un et unique. Chaque Personne Divine est « vers » l’Autre, aucune ne s’appartient mais est donnée, dans la pure transparence. Or, les personnes humaines sont « à l’image de Dieu » (Gn 1, 26) et aspirent essentiellement à être aimées et à aimer. Mais nous savons, malheureusement, que nous ne sommes pas à sa ressemblance, dans la mesure où chaque personne, ou chaque groupe, se recherche soi-même et ne vit pas pour l’autre. C’est pourquoi l’unité personnelle ou communautaire est, humainement parlant, un mirage inaccessible. Notre monde est malade d’exclusion et de refus de « l’autre ». L’esprit du monde engendre le péché, la division et la mort.

22. L’Eglise, communion de vie
De cette communion, l’Eglise est appelée à être le signe transparent, puisque son modèle divin demeure en elle fidèlement. C’est pourquoi elle en est aussi la servante; la Trinité Sainte est la fin de l’Eglise. Anticipant déjà « l’union intime avec Dieu et l’unité du genre humain », l’Eglise n’est pas encore la communion de tous les humains avec leur Père et entre eux. Elle est envoyée pour que vienne le Règne de l’Amour dans toute la création lorsque Dieu sera tout en tous. C’est dire que l’Eglise n’existe pas pour elle-même mais pour son Seigneur et pour tous les humains dont il s’est fait serviteur et Sauveur. Elle est la communion de vie, symbolisée dans l’iconographie trinitaire par l’arbre de vie, qui s’enracine dans la communion de la Sainte Trinité.

Nous ne nous appartenons plus à nous-mêmes mais à Celui qui est mort et ressuscité pour tous. Cela vaut pour chaque baptisé, cela vaut pour chaque Eglise. L’Eglise de Dieu, elle est à Dieu, pour le Père et donc pour tous ses enfants dispersés. Cette prise de conscience est décisive pour notre conversion ecclésiale, parce que nous convertir n’est autre que retourner notre cœur vers le Père par le Fils bien-aimé qui nous remet en communion avec lui et avec tous ses enfants.

III. L’Eglise Sacrement de la Communion

23. Signe visible du mystère divin
Par l’Eglise, le mystère de la communion de la Trinité Sainte est révélé et donné aux hommes dans le Verbe incarné et par l’Esprit Saint, afin qu’ils vivent de cette vie de communion. Ainsi, l’Eglise est le sacrement de la communion; elle est essentiellement sacramentelle. On veut dire par là que le mystère de la communion divine, de soi invisible et transcendant, est communiqué visiblement dans l’Eglise. Celle-ci est, en même temps, et inséparablement, « groupement humain et communauté spirituelle », « une seule réalité complexe formée d’un élément humain et d’un élément divin« : il s’agit du mystère du Verbe incarné.

Il est important, aujourd’hui surtout, que notre expérience de l’Eglise soit inspirée par cette vision de foi, sinon nous dévions vers deux tentations extrêmes: ou bien, l’Eglise n’est qu’une organisation socio-religieuse, et nous voilà de nouveau dans le confessionnalisme, ou bien, en réaction contre l’institution confessionnelle, les croyants en Jésus-Christ se rejoignent dans une vague fraternité sentimentale non incarnée dans la réalité humaine. Dans les deux cas, on divise le Christ et le mystère de la communion est évacué de l’histoire des hommes.

24. Le mystère commence avec la venue du Fils
Or « quand est venue la plénitude du temps » (Ga 4, 4), Dieu a envoyé son Fils. Alors, la Vie, la communion divine, a pris corps dans l’histoire. Dans la Personne du Verbe incarné, en tout ce qu’il dit et fait et par la puissance de l’Esprit Saint, le Père accomplit son dessein d’amour: libérer l’homme du péché et de la mort, c’est-à-dire de ce qui est le contraire de la communion, par la mort de son Fils et en le ressuscitant. Or cette Pâque libératrice est le seul événement de l’histoire qui ne passe pas: advenu « une fois pour toutes », il Est, il demeure et agit désormais dans l’histoire, surtout par sa Parole et par les sacrements.

Comment le Christ ressuscité est-il toujours présent et agissant parmi les hommes, puisqu’il n’est plus limité par le temps et par l’espace, comme il l’était durant sa vie mortelle? La nouvelle « manière d’être et d’agir » de son humanité ressuscitée dans notre monde est « sacramentelle’, c’est-à-dire que, pleinement vivant auprès du Père, le Christ demeure parmi nous, accessible à notre humanité mortelle. Depuis son ascension auprès du Père jusqu’à son retour glorieux, le Christ est présent et agissant dans le monde par la force de l’Esprit-Saint, et par l’intermédiare de l’Eglise et des sacrements. C’est ce que la foi de l’Eglise confesse par l’expression « le Corps mystique » du Christ.

25. L’Eucharistie sacrement de la communion
C’est justement lors de « la Cène mystique » que Jésus donne à ses disciples tout le mystère de la communion: en son corps livré et en son sang répandu pour la multitude, s’accomplit le don plénier de la communion divine aux hommes, le don de l’amour jusqu’à la mort, « jusqu’à l’extrême de l’amour » (Jn 13, 1). L’événement pascal où s’accomplit pour les hommes le mystère de la communion, Jésus le donne, en se donnant lui-même, « sacramentellement ». Désormais, et « jusqu’à ce qu’il vienne » (I Co 11, 26), le grand sacrement de l’Eucharistie manifeste, actualise et répand l’événement pascal en ceux qui ont revêtu le Christ par le baptême et la chrismation. Cette divine Pâque du Seigneur n’est pas répétée, elle est rendue présente sacramentellement, de sorte que la Pâques de la Tête devienne celle de ses membres. En vérité, « quand l’Eglise célèbre l’Eucharistie, elle réalise ce qu’elle est: Corps du Christ »(1Co 10,17). Par l’Eucharistie, l’événement pascal se dilate en Eglise ». L’Eglise est une réalité eucharistique dans le sens de communion et d’action de grâces que la communauté eucharistique rend à Dieu le Père, le Fils et le Saint-Esprit.

26. L’Esprit Saint vivant dans l’Eglise
Mais dans notre redécouverte du mystère de l’Eglise, il est essentiel de renouveler notre connaissance aimante de l’Esprit Saint. Dans le dessein d’amour du Dieu le Père, il est toujours envoyé avec le Fils, et c’est lorsque le Christ ressuscité le donne à ses disciples que l’Eglise est, elle aussi, « envoyée » dans l’Esprit Saint (cf Jn 20, 21-22). C’est lui qui suscite en nous la foi au Christ, nous fait renaître à la vie du Père en nous greffant sur le Christ et pénètre tout notre être de son onction indélébile. C’est lui qui, dans la liturgie de la Parole, nous rappelle le Christ et donne vie à sa Parole en nos cœurs. C’est lui qui, dans les épiclèses sacramentelles, transforme dans le Christ, ce que nous offrons. C’est l’Esprit de communion (cf 2 Co 13,13), imploré au début de nos anaphores eucharistiques, qui « met en communion avec le Corps du Christ ceux qui participent au même Pain et au même Calice ». A partir de là, l’Eglise manifeste ce qu’elle est: le sacrement de la koinonia trinitaire, « la demeure de Dieu avec les hommes » (Ap 21, 4).
CHAPITRE III
Pluralité et Unité dans la vie de l’Eglise

I. L’Eglise, Mystère de Communion

27. L’Eglise une
Au terme de ces réflexions sur le mystère de l’Eglise, il nous est possible de mieux comprendre, dans l’intelligence de la foi, que l’unité et la pluralité, loin de s’exclure, s’impliquent l’une l’autre et sont inséparables dans notre expérience de l’Eglise.

Pour comprendre pourquoi l’Eglise est Une, alors que de nombreuses Eglises ont été fondées à travers le monde depuis la première communauté de Jérusalem, deux conceptions erronnées sont d’abord à écarter. Selon la première, l’Eglise Une serait l’addition des Eglises, une sorte de fédération chrétienne mondiale: cette variante du confessionnalisme ne rend pas compte du mystère de l’Eglise. Car une fédération est une réalisation socio-politique: elle ne peut pas manifester le mystère divin de la Communion et les Eglises resteraient autant de corps différents et divisés. Pour l’autre, à l’inverse, les Eglises seraient les succursales locales d’un quartier général qui serait l’Eglise Une: cette caricature juridique reste aussi en deça du mystère de la communion.

Ces deux conceptions considèrent la question « l’Eglise et les Eglises » comme un problème arithmétique, alors qu’il s’agit d’un mystère, le Mystère du Tout-Autre. En Dieu, il n’y a pas de nombre. Son unité, inaccessible à la raison, ne peut être pensée selon la logique qui veut que « un » soit la moitié de deux ou le tiers de trois. Le mystère de l’unité intime du Dieu vivant nous est révélé par le Christ comme une plénitude consubstantielle et indivisible: la communion du Père, du Fils et de l’Esprit-Saint.

28. Le mystère de communion et les Eglises particulières

C’est de cette communion que l’Eglise est le sacrement. « Tous les membres du corps, en dépit de leur pluralité, ne forment qu’un seul corps. Ainsi en est-il du Christ. Aussi bien est-ce en un seul Esprit que tous nous avons été baptisés pour ne former qu’un seul corps » (1Co 12, 12-13). Quand nous communions au Corps du Christ dans l’Eucharistie, nous sommes plusieurs; cependant chaque personne, en recevant une parcelle du Pain eucharistique, ne reçoit pas une partie du Corps du Christ, mais bien le Christ tout entier, et c’est pourquoi « nous tous, nous ne formons qu’un seul Corps, car tous nous avons part à ce pain unique » (1Co 10, 17). De même, chacune de nos Eglises n’est pas une partie de l’Eglise répandue dans l’univers, mais elle rend présent, ici et maintenant, le mystère de l’Eglise une dont elle est le sacrement. C’est pourquoi toute l’Eglise est présente dans chaque Eglise particulière.

29. L’Eglise apostolique et catholique
Reste à préciser les conditions essentielles pour qu’une Eglise soit authentiquement sacrement de la communion de Dieu et des hommes, malgré la pluralité et la diversité des Eglises.

Les deux conditions essentielles, notre foi les professe lors de la célébration des Saints Mystères dans le symbole de Nicée-Constantinople: l’Eglise une et sainte est « catholique et apostolique ». Si nous arrivons à mieux comprendre et à vivre effectivement ces deux aspets essentiels du mystère de l’Eglise, nous pourrons apprendre aussi comment vivre toujours mieux l’unité dans la diversité.

30. Eglise Apostolique
Premièrement l’Eglise est « apostolique ». C’est ainsi qu’elle paraît dans le monde dès le jour de la Pentecôte. Que signifie « apostolique »? Par ce mot, certains pensent aux Apôtres qui ont fondé les premières Eglises, en Orient surtout. Cela est vrai, mais il nous faut aller plus loin. C’est l’Eglise comme telle, rendue présente en chacune de nos Eglises, qui « a pour fondement les apôtres et les prophètes, et pour pierre d’angle le Christ Jésus lui-même« . « Comme le Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie » (Jn 20, 21). Cela veut dire que chacune de nos Eglises rend présente sacramentellement, aujourd’hui et ici, l’Eglise des Apôtres constituée par l’Esprit Saint lors de la première Pentecôte. C’est le même Corps et le même Esprit, sans interruption; le même mystère pascal, advenu « une fois pour toutes », est actualisé par chaque Eucharistie; l’Eglise ne se divise pas en parties; elle est la même vigne du Père qui croît et porte beaucoup de fruits.

31. Critère de l’unité: la communion dans la tradition apostolique
Concrètement, cela veut dire que nos Eglises ne peuvent vivre dans l’unité que si elles sont fidèles à leur commune « tradition apostolique », qui est une tradition vivante reçue des Apôtres. Le contenu de cette tradition sont les sacrements de la foi, spécialement le sacrement de la « succession apostolique », et la communion dans la charité, spécialement du collège des évêques qui actualise aujourd’hui sacramentellement le collège des Douze Apôtres. La pluralité et la diversité de nos « traditions ecclésiales » varient selon le tissu humain de nos Eglises, mais le critère de leur vérité et de leur unité demeure la communion dans la tradition apostolique.

Comme elle serait dynamique et vivifiante la mission de nos Eglises, en Orient et dans la diaspora, si nous avions le souci de nous abreuver à cette sainte et vivante Tradition que l’Esprit Saint nous offre à travers nos traditions authentiques, toujours renouvelées par lui dans des circonstances qui changent sans cesse. Le contenu de ces traditions sont: la Parole de Dieu, telles que les Pères de nos Eglises ont reçu le charisme de l’interpréter selon nos cultures; les Saints Mystères, qui nous font participer à la nouveauté du Christ dans notre langue et dans notre vie; le témoignage spirituel de tant d’hommes et de femmes, cette « nuée de témoins », grâce auxquels nous pouvons « fixer nos yeux sur le chef de notre foi, Jésus » (He12,1-2); enfin, les attitudes pastorales authentiquement orientales, au sujet desquelles Vatican II « déclare solenellement » que nos Eglises « ont le droit et le devoir de se régir selon leurs propres disciplines particulières ».

32. Eglise Catholique
C’est en nous enracinant dans l’Eglise apostolique que nous pouvons la vivre de plus en plus comme « catholique ». Le mot est à bien comprendre, selon l’original grec « katholiké » du symbole de Nicée-Constantinople. Cet adjectif, christianisé par St Ignace d’Antioche signifie littéralement : « selon le tout », c’est-à-dire que le tout se trouve en chaque partie, un peu comme l’âme anime un corps vivant.

En quel sens donc l’Eglise est-elle catholique ? La réponse est souvent: parce qu’elle est universelle, « répandue par toute la terre ». Mais la communauté de Jérusalem puis celle d’Antioche, sans être répandues par toute la terre, étaient déjà catholiques. Ce n’est pas donc l’extension par toute la terre qui fait que l’Eglise soit catholique. La pluralité croissante des Eglises, non plus, ne fractionne pas l’Eglise. Le « tout » du mystère de l’Eglise est présent dans chaque Eglise authentiquement apostolique, comme mentionné plus haut. L’Eglise qui se dit catholique doit manifester effectivement qu’elle est en communion avec les autres Eglises fidèles à la Tradition apostolique .

33. Le service de la Communion assuré par le charisme de « l’Episkopé »
Concrètement, comment répondre dans la vie de nos Eglises à ce don divin de la catholicité ? L’expérience de la Communion entre les Eglises durant les premiers siècles nous montre comment la Tradition apostolique n’est pas un catalogue de feuilles mortes mais une sève créatrice, et cela de deux manières.

D’une part, il s’agit que les Eglises, qui ont chacune leurs traditions particulières, se reconnaissent mutuellement comme Eglises, chacune reconnaissant en l’autre le même mystère de l’Eglise à travers ses particularités légitimes. Cela, sur la base de la même Tradition apostolique comme nous l’avons décrite plus haut. Une telle reconnaissance mutuelle ne peut être vécue que dans un regard de foi, et non avec les lunettes de la mentalité confessionnelle. La catholicité vécue est exigeante de sainteté, elle n’est donnée qu’aux « cœurs purs » (Mt 5, 8).

D’autre part, les Apôtres en témoignent déjà, le service de la communion, dans une Eglise et entre les Eglises, est assuré par le charisme de « l’Episkopé ». C’est dire que la catholicité effective relève principalement de la communion canonique entre les évêques, laquelle est exigeante de corresponsabilité. Les conciles furent, depuis les origines, la voie suivie par l’Eglise pour exprimer cette coresponsabilité. Après Vatican II, la vie synodale connaît un nouvel élan. Le Synode des Evêques est désormais une institution ecclésiale qui réunit régulièrement les Evêques.

Le mystère de l’Eglise que nous sommes appelés à vivre est donc essentiellement nouveau par rapport à la « communauté confessionnelle ». Nous allons voir maintenant comment vivre cette Communion, d’abord à l’intérieur de chacune de nos sept Eglises, puis entre les Eglises, entre nos sept Eglises catholiques, avec l’Eglise de Rome, servante de la communion et de l’unité fondée sur la charité, avec toutes les Eglises catholiques du monde et aussi avec les autres Eglises et Communautés ecclésiales avec lesquelles nous ne sommes pas encore en pleine communion.
II. Pluralité et Unité dans chacune de nos Eglises

34. L’Eglise particulière
L’Eglise particulière est le diocèse telle que la décrit Vatican II: « Un diocèse (éparchie) est une portion du Peuple de Dieu, confiée à un évêque pour qu’avec l’aide de son presbyterium il en soit le pasteur: ainsi le diocèse, lié à son pasteur et par lui rassemblé dans le Saint Esprit grâce à l’Evangile et à l’Eucharistie, constitue une Eglise particulière en laquelle est vraiment présente et agissante l’Eglise du Christ, une, sainte, catholique et apostolique ». L’Eglise particulière, comme définie ici, est donc une réalité de foi. Elle est le don de la Trinité Sainte. Elle se nourrit par l’Evangile et l’Eucharisite, et se manifeste dans une portion du peuple de Dieu, confiée à un évêque qui la garde en communion avec tout le presbyterium. En elle, le mystère de l’Eglise est présent dans sa totalité.

La manifestation la plus sublime de l’Eglise particulière se manifeste dans la célébration eucharistique autour de l’évêque. Vatican II dit à ce sujet: « L’évêque doit être considéré comme le grand prêtre de son troupeau; la vie chrétienne de ses fidèles découle et dépend de lui en quelque manière. C’est pourquoi tous doivent accorder la plus grande estime à la vie liturgique du diocèse autour de l’évêque, surtout dans l’église cathédrale; ils doivent être persuadés que la principale manifestation de l’Eglise consiste dans la participation plénière et active de tout le saint peuple de Dieu, aux mêmes célébrations liturgiques, surtout dans la même Eucharistie, dans une seule prière, auprès de l’autel unique où préside l’évêque entouré de son presbyterium et de ses ministres ».

35. Plusieurs et unis dans la communion de Dieu.
« Plusieurs » ? Nous pensons d’abord à la pluralité des personnes, des groupes, des ministères, des vocations, des paroisses etc. La question qui se pose est la suivante: comment, étant plusieurs dans chaque Eglise particulière, nous pouvons être pratiquement un dans la diversité des ministères et des vocations ? Comment vivre dans chaque Eglise particulière le charisme de l’unité et la richesse de la pluralité, car toutes deux sont enracinées dans le mystère de la communion trinitaire.

Nous réaffirmons ici que la pluralité ne contredit pas l’unité et que l’unité n’annulle pas la pluralité:« Plusieurs, nous ne sommes qu’un corps »
(1 Co 10, 17). Pluralité signifie pluralité de ministères, de dons et d’activités (cf 1Co 12, 4-6). Unité signifie l’unité de l’esprit, du bien commun, de « l’édifice » commun (cf 1 Co ch.12, 13, 14). Les personnes multiples sont un « être nouveau dans le Christ » (2 Co 5, 16-17). Parce qu’elles sont baptisées dans le Christ et ointes de l’Esprit Saint, chacune d’elles est dotée de dons nouveaux en vue d’une fonction irremplaçable dans la paroisse et dans l’éparchie. C’est pourquoi, si nous voulons que la Communion soit effective à l’intérieur de chaque Eglise particulière, il faut raviver ces dons et les faire fructifier, au lieu d’être méconnus ou « enfouis dans la terre » (cf Mt 25, 14-30). Et si nous voulons que cette communion soit facteur d’unité, il faut les faire fructifier en union avec tout le corps.

36. Les charismes sont multiples, mais l’Esprit est le même
Il faut prendre au sérieux ce que l’Apôtre écrivait à l’Eglise de Corinthe: « Il y a diversité de charismes, mais c’est le même Esprit; diversité de ministères, mais c’est le même Seigneur; diversité d’énergies, mais c’est le même Dieu qui opère tout en tous. A chacun la manifestation de l’Esprit est donnée en vue du bien commun » (1 Co 12, 4-7). Voilà le « modèle ecclésial » que cette Lettre Pastorale veut d’abord remettre devant nos yeux. C’est à chacune de nos Eglises que St Paul adresse l’exhortation: « N’éteignez pas l’Esprit » (1 Th 5, 19). C’est chaque ministre ordonné, évêque, prêtre et diacre, qui est invité « à raviver le don que Dieu a déposé en lui par l’imposition des mains » (2 Tm 1,6). C’est chaque baptisé qui doit prendre conscience de sa vocation nouvelle: « Vous êtes le Corps du Christ et membres chacun pour sa part » (1 Co 12, 27). « Chacun pour sa part » veut dire participer effectivement: « grandir de toutes manières vers Celui qui est la Tête, le Christ, dont le Corps tout entier reçoit concorde et cohésion » (Ep 4, 15-16).

37. La première communauté est le modèle de toute Eglise particulière
Les expressions concrètes de la communion, où coopèrent les dons, les ministères et les énergies de tous, nous sont décrites dans le livre des Actes des Apôtres. La première communauté de Jérusalem demeure pour nous « le modèle ecclésial » toujours actuel: les disciples « se montraient assidus à l’enseignement des apôtres, fidèles à la communion fraternelle, à la fraction du pain et aux prières« . Voici donc comment, étant plusieurs, nous pouvons vivre « l’unité » en chacune de nos Eglises:

1) Transmettre la foi des Apôtres est un acte de Tradition et nous en sommes tous responsables, chacun pour sa part, selon sa place, son rôle et sa vocation, dans l’Eglise. Dans la famille (qui est « l’Eglise domestique ») et dans la communauté paroissiale (aux adultes et pas seulement aux enfants et aux jeunes), c’est la Parole de Dieu écoutée, méditée et partagée qui nourrit notre communion fondamentale dans la foi vivante.

2) « Etre fidèle à la communion fraternelle », implique concrètement que la paroisse soit, plus qu’un organisme administratif, une communauté vivante où fidèles et pasteurs se connaissent, veillent à l’accord des esprits et des cœurs, s’entraident dans leurs besoins, matériels et spirituels, et travaillent ensemble au service de leurs concitoyens, puisque leur « être nouveau » est d’être le sacrement de l’amour du Christ pour tous les humains.

3) « La fraction du pain », l’Eucharistie, est le moment le plus intense de la Communion, puisque c’est là que l’Evénement du salut, le sacrifice d’amour du Christ, est offert et partagé par ses membres. Mais la célébration de l’Eucharistie, et toute la vie liturgique de la paroisse, implique que tous y participent en vérité, pas en spectateurs ou auditeurs, mais en y prenant part activement et communautairement.

4) « Etre fidèle aux prières », celles qui rassemblent les membres de la famille ou de diverses communautés de la paroisse, signifie que chacun soit convaincu de l’appel de Jésus: « Il faut toujours prier sans jamais se lasser » (Lc 18, 1). Mais, qui va apprendre aux enfants de Dieu comment prier, de la vraie prière du cœur? Nos traditions spirituelles sont des trésors à ce sujet. Les pasteurs et les fidèles qui ont accueilli ce don de l’Esprit Saint, lui le « maître de la prière », sont appelés à le vivre et à le partager avec la communauté.

5) La diaconie ou partage des biens: Le diaconat fut d’abord institué afin de mettre en pratique le commandement de l’amour au plan de la vie matérielle (cf Ac ch.6). Puis il s’étendit à divers domaines dans la vie de la communauté, spirituels, culturels et matériels. Chaque Eglise, jusqu’à aujourd’hui, a différents services, par lesquels elle essaie de répondre aux divers besoins des fidèles. L’avenir de nos Eglises requiert une meilleure organisation de ces services. Il exige la coordination, sinon l’unification, de ces services parmi les différentes Eglises. Car nous avons tous à affronter les mêmes problèmes et le même destin. Le domaine du développement a besoin d’être organisé parmi les fidèles, de sorte que chacun soit le serviteur de son frère, partageant ses soucis, collaborant avec lui dans sa propre croissance. Mais il faut savoir aussi que la croissance matérielle, selon la vision de l’Eglise et du commandement de l’amour, requiert une croissance spirituelle équivalente. Cela suppose aussi un sens mûr de l’appartenance ecclésiale, de sorte que chacun se sente membre dans le même Corps du Christ, où il rencontre tous ses frères et sœurs dans la même vie divine.

6) Le témoignage commun: L’Eglise est une communion pour la vie. La communauté chrétienne accueille la vie pour la redonner. Lorsqu’elle est « un seul cœur et une seule âme », elle peut témoigner de la Résurrection du Seigneur Jésus (cf Ac 4, 32-35). C’est ce témoignage commun qui fit que les premiers chrétiens « avaient la faveur de tout le peuple » (Ac 2, 47). Cela veut dire que malgré leur petit nombre, ils trouvaient accueil et estime dans leur société qui refusait cependant leur message.
38. Des circonstances difficiles
Ce modèle ecclésial que nous offre la première communauté de Jérusalem est à prendre au sérieux. Méditons-le dans la prière et comparons-le avec ce que nous vivons dans nos paroisses et nos éparchies. Il suscitera en nous une nostalgie salutaire, une volonté de conversion et un dynamisme spirituel communautaire et ecclésial, en vue de l’annonce de l’Evangile. Au lieu de nous décourager, il nous rendra humbles et réalistes dans l’espérance.

Nous n’avons pas à imaginer la première Eglise apostolique comme appartenant à « l’âge d’or » de l’histoire de l’Eglise. Le livre des Actes des Apôtres et les Epîtres de St Paul nous transmettent l’expérience concrète des premières Eglises locales dans laquelle nous pouvons reconnaître des situations difficiles qui ressemblent à la situation actuelle de chacune de nos Eglises. Dans cette expérience des premières Eglises, deux réalités sont spécialement à souligner, parce que, si nous les oublions, nous ne pouvons pas vivre le « modèle ecclésial » de l’Eglise apsotolique.

La première réalité vient de la misère des hommes : leurs limites et leurs faiblesses, leur inclination au mal et leurs péchés. Tout cela apparaît dès la première communauté de Jérusalem, à Antioche entre Pierre et Paul, à Corinthe, etc. Nous n’avons ni à idéaliser la situation des premières Eglises, ni à nous étonner des misères de la nôtre: nous sommes de la même pâte humaine que nos ancêtres dans la foi. Loin de nous résigner et de nous décourager, cette réalité est bien la preuve que la nouveauté de l’Eglise « ne vient pas des hommes mais de Dieu », comme le pressentait Gamaliel (cf Ac 5, 38-39). Les divisions internes qui entravent la Communion dans une paroisse et une éparchie sont autant de stimulants qui nous appellent à retourner nos cœurs vers notre Père dans l’humilité et la fidélité. C’est par cette conversion continuelle que nous serons purifiés du triomphalisme de la mentalité confessionnelle. Chaque Eglise est une communauté de pécheurs appelés sans cesse à être réconciliés avec Dieu par le Christ (cf 2 Co 5, 18-20). C’est seulement la grâce de Dieu qui fait l’Eglise « une et sainte », et c’est pour cela qu’il lui a donné, dès le début, d’être apostolique.

La seconde réalité à souligner, parce que la merveille inouïe de la communion est portée dans les « vases d’argile » de notre misère humaine (2 Co 4, 7), est que le Seigneur ne cesse d’être dans chaque Eglise le Serviteur de la communion. C’est ce qui nous invite à ne pas avoir peur et à ne pas nous décourager à cause de nos faiblesses.

39. Le sacrement de l’Ordre aide à réaliser le modèle ecclésial
C’est cela que Jésus a voulu signifier lors de la Cène mystique, en lavant les pieds de ses disciples. Cette fonction de « serviteur », il la confie à ceux qu’il « envoie » (Jn 13, 16), de sorte que les apôtres et leurs successeurs accomplisssent réellement, mais sacramentellement, au milieu de la communauté eucharistique, la fonction de Celui « qui se tient au milieu de vous comme celui qui sert« .

Le sacrement de l’Ordre est celui de la succession apostolique. Par lui, chacune de nos Eglises est vraiment « apostolique » et rend ainsi présente et agissante l’Eglise des Apôtres. Grâce à l’évêque, à ses prêtres et à ses diacres, l’Eglise locale peut réaliser, à travers toutes ses faiblesses humaines, le « modèle ecclésial » de communion de la première communauté de Jérusalem. Sans l’évêque et ses collaborateurs, il n’y a pas de communion ecclésiale dans la foi apostolique, les sacrements et la charité. Le sacrement de l’Ordre est le signe, le garant et le serviteur de l’unité de chaque Eglise, dans la pluralité de ses membres.

40. Responsabilités de l’évêque
L’évêque a reçu l’Esprit Saint par l’imposition des mains d’autres évêques, d’abord pour annoncer fidèlement l’Evangile du salut, puis pour présider l’Eucharistie et vivifier son Eglise par les sacrements de la foi, enfin pour assurer la communion des charismes des fidèles dans l’unité, en vue de la mission de son Eglise. Cependant, beaucoup d’autres charges lui sont imposées et n’ont pas de rapport direct avec ses responsabilités épiscopales, et leur accomplissement ne requiert pas l’ordination épiscopale. Les fidèles le savent. Les uns en sont complices; d’autres s’en plaignent, ou se taisent et s’éloignent. Mais que font-ils pour aider leur évêque à porter ses responsabilités que lui impose le sacrement de l’Ordre ? et que font-ils, eux, pour porter leurs propres responsabilités au lieu de les jeter sur les épaules de leur évêque ? Car la communion n’est pas une relation à sens unique. Tous partagent la même foi et donc doivent contribuer ensemble à l’édification de l’Eglise de Dieu.

Par son ordination, l’évêque n’a pas reçu la science infuse pour connaître toutes les situations pastorales de son éparchie, ni pour être compétent quant aux divers moyens de les résoudre. Vatican II demande à cet effet la création d’un Conseil pastoral, consultatif, autour de l’évêque, composé de prêtres, diacres, religieux, religieuses et fidèles laïcs. Pasteurs et fidèles s’inquiètent-ils de l’existence et du service effectif de ce Conseil pastoral afin de construire l’Eglise sur le double plan ecclésial et humain ? ou bien sont-ils plutôt intéressés par les notables qui représentent leur communauté confessionnelle dans les domaines civil, politique et social ?

41. Les curés et les diacres
Le curé est le serviteur de la Parole, des sacrements, et de la communion de charité dans la paroisse que l’évêque lui a confiée. L’Eglise l’invite à remplir ce ministère avec zèle et amour. Mais aussi, faut-il assurer aux prêtres une vie matérielle convenable, de sorte qu’ils ne soient pas contraints, pour gagner leur vie, à recourir à d’autres professions qui pourraient limiter leur action sacerdotale première. Les fidèles, laïcs ou religieux, sont aussi responsables avec leur curé. Que font-ils pour l’aider à remplir le service pour lequel il a été ordonné et le décharger de ce qui ne relève pas de son ministère ? A cet effet, le nouveau Code des Canons des Eglises Orientales prévoit l’opportunité de Conseils paroissiaux, afin de traiter des questions pastorales et économiques pour le bien des fidèles.

Dans la même ligne de partage des responsabilités, chacun selon son charisme, il serait important, dans chaque éparchie, de revaloriser le diaconat. Actuellement, sauf de rares exceptions, il est considéré comme un simple ‘degré’ avant le presbytérat et, pratiquement, ce charisme ministériel ordonné ne remplit pas sa fonction. Pourtant, le Concile Vatican II, a recommandé la restauration du diaconat permanent. Ne faudrait-il pas répondre à cette invitation en conformité avec les authentiques traditions orientales ? Car les tâches diaconales sont multiples aujourd’hui dans la curie de l’éparchie ou dans les paroisses: la catéchèse, la diaconie de la Parole de Dieu, l’animation liturgique, les services missionnaires, sociaux, humanitaires et médiatiques. Il ne suffirait pas d’ordonner diacres des hommes mûrs. Il faudrait d’abord les préparer à leur ministère par une formation distincte de celle des futurs prêtres et aussi exigeante.

42. Les Fidèles Laïcs
Les fidèles laïcs sont, de par leur baptême, leur confirmation et le partage eucharistique, une partie intégrante de l’unique Corps du Christ. Ils ont leur dignité dans ce Corps, et leur mission dans l’Eglise et dans le monde à tous les niveaux, de par leur position et leur vocation dans l’Eglise de Dieu. L’Eglise particulière dans laquelle les laïcs ne participent pas à sa vie et à sa mission d’une manière efficace reste comme amputée et ne réalise pas le sens entier du mystère de l’Eglise. Telle est la participation à laquelle invite le Concile Vatican II et les documents qui ont suivi. C’est aujourd’hui une caractéristique saillante de l’Eglise.

Le Concile dit: « Le peuple de Dieu est donc un: « un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême » (Ep 4, 5). La dignité des membres est commune à tous par le fait de leur régénération dans le Christ: commune est la grâce des fils, commune la vocation à la perfection, unique est le salut, unique l’espérance et indivise la charité. Il n’existe donc pas d’inégalité dans le Christ et dans l’Eglise en raison de la race ou de la nation, de la condition sociale ou du sexe, car « il n’y a plus ni juif ni gentil; il n’y a plus ni esclave ni homme libre, il n’y a plus ni homme ni femme: vous êtes tous un dans le Christ Jésus » (Ga 3, 28; cf Col 3, 11) ».

Au terme de ces réflexions sur la pluralité et l’unité dans chacune de nos Eglises, l’important, on l’aura compris, est d’avoir toujours en éveil le souci de « l’œuvre du ministère, en vue de la construction du Corps du Christ, au terme de laquelle nous devons parvenir, tous ensemble, à ne faire plus qu’un dans la foi et la connaissance du Fils de Dieu » (Ep 4, 12-13). Nous sommes en effet « les pierres vivantes » (1P 2, 5) de notre Eglise et « chacun de nous a reçu sa part de la grâce divine selon que le Christ a mesuré ses dons » (Ep 4, 7).

III. Pluralité et Unité dans les Relations entre nos Eglises Catholiques

43. Unité de nos Eglises
En Orient aujourd’hui, dans les pays où sont présentes nos sept Eglises catholiques, les limites de nos éparchies et de nos paroisses sont imbriquées les unes dans les autres, surtout dans les villes. Dans la Diaspora, il en est parfois de même. Nos Eglises sont en pleine communion canonique dans la même foi, les mêmes sacrements et la même action pastorale, entre elles et avec l’évêque de l’Eglise de Rome. Elles participent à la communion catholique à travers le monde. Mais, effectivement, aux plans national et local, comment sont-elles unies entre elles ? Elles sont « plusieurs »: comment expriment-elles leur unité et comment faisons-nous de nos multiples traditions une source de collaboration et de charité au lieu d’en faire un principe de divisions ?

Le modèle ecclésial des relations entre nos Eglises se fonde sur ce qui a été dit plus haut sur la communion comme « catholique » et « apostolique ». Les expressions de la communion entre nos Eglises sont fondamentalement les mêmes que celles où s’exprime l’unité dans la pluralité à l’intérieur de chacune de nos Eglises. Elles comportent deux éléments nouveaux: d’une part, chacune est vraiment Eglise comme les autres, d’autre part, le service de l’unité entre nos Eglises incombe en premier lieu aux évêques de par leur collégialité dans la succession apostolique. Ainsi, chaque évêque est le pasteur responsable de son éparchie, mais tous sont responsables, ensemble, de la communion effective entre leurs éparchies.

44. L’Eglise est une dans la mesure où elle est « catholique »
Il est évident que l’unité, dans la pluralité de nos Eglises catholiques d’Orient ne peut être réalisée par l’absorption d’une Eglise en une autre: ce totalitarisme autoritaire n’a rien à voir avec le mystère de l’Eglise une. Il est évident aussi que le respect de la pluralité ne construit pas l’unité, si chaque Eglise est juxtaposée aux autres, sur le même territoire, et prétend rester dans son isolement. Chaque Eglise est Une dans la mesure où elle est effectivement Catholique. Le seul modèle ecclésial que nous offre la Tradition apostolique est celui de la communion. Or les structures qui permettent de répondre aux besoins de l’unité dans la pluralité nous sont aussi offertes par la Tradition apostolique. La principale est la collégialité épiscopale.

45. La Collégialité Episcopale
La collégialité épiscopale, autour de l’évêque de Rome, actualise sacramentellement la collégialité des Douze apôtres autour de Pierre. Cette communion hiérarchique et canonique est indispensable pour que la pluralité soit au service de l’unité. La collégialité des évêques n’est pas seulement affective, de loin et en sentiments: elle doit être effective, sur le terrain et en acte. Elle implique donc la coresponsabilité des évêques dans les situations qui leur sont communes, à commencer par le plan local et national.

Or, depuis les Apôtres, l’expression traditionnelle de cette coresponsabilité est le synode. Bien avant les conciles dits « œcuméniques », c’est-à dire « de la terre habitée » par les Eglises, les évêques d’un même territoire se réunissaient pour se concerter et prendre ensemble les décisions concernant leurs problèmes communs. La composition de ces synodes variait selon l’étendue du territoire et des problèmes. Mais la collégialité coresponsable que veut traduire la structure synodale n’était pas informe: il y avait toujours un évêque, un « premier parmi ses pairs », pour être le signe et le serviteur de la communion de tous. Sans vie synodale, pas de communion effective entre les Eglises d’un même lieu, quelle que soit l’étendue de ce lieu. L’histoire de nos Eglises en Orient nous apprend que c’est la carence de la synodalité qui a causé la plupart des divisions, ou, en tout cas, empêché leur guérison. Il est donc urgent de raviver le Synode des évêques de l’Eglise patriarcale et les assemblée des patriarches et évêques.

46. Synodes des Evêques de l’Eglise Patriarcale et Assemblées des Patriarches et des Evêques
La synodalité, au sens strict, s’exerce aujourd’hui dans nos Eglises catholiques d’Orient, au niveau de chaque Patriarcat. Le Saint-Synode se réunit au moins une fois par an et consacre ses travaux aux questions qui sont communes aux éparchies du Patriarcat, en Orient et dans la diaspora. Son obejctif global est de promouvoir, en fidélité à la tradition propre de son Eglise et en réponse aux besoins actuels, la communion des Eglises de cette tradition selon les divers liens de la communion ecclésiale: l’évangélisation des fidèles, le renouveau de la vie liturgique, la tradition spirituelle et théologique, la vie monastique et apostolique, la mission et la formation initiale et permanente du clergé.

Les relations avec les autres Eglises entrent aussi, dans cet objectif global, mais, de soi, le synode patriarcal ne traite pas des relations entre l’une de ses éparchies et une éparchie d’une autre Eglise patriarcale. Cette dernière question se pose en effet à toutes les éparchies de nos Eglises patriarcales là où elles sont limitrophes les unes des autres, en particulier, à l’intérieur des frontières d’un même pays. C’est pourquoi, suite à Vatican II, les évêques catholiques se sont regroupés dans chaque pays en une Assemblée de la hiérarchie catholique. Cette nouvelle structure ne constitue pas un Saint-Synode (propre aux Eglises patriarcales), ni une Conférence Episcopale (propre aux Eglises de tradition latine), mais une formule pragmatique et souple qui permet aux Eglises qui en sont membres de répondre ensemble aux problèmes qui leur sont communs au niveau national. Nous espérons pouvoir développer ces Conseils dans l’avenir de sorte qu’ils puissent avoir plus d’efficacité, dans la prise des décisions et dans la définition des positions ecclésiales communes.

Il est cependant nécessaire que le synode des évêques de l’Eglise patriarcale ou l’assemblée des patriarches et évêques d’un pays, puissent atteindre par leurs décisions et recommandations la vie des diocèses et des paroisses. C’est là en effet que le Peuple de Dieu vit sa mission prophétique, sacerdotale et royale en communion avec les évêques, les prêtres et les diacres. Ils devraient traiter aussi des problèmes communs résultant de l’imbrication des familles, des paroisses et des éparchies, et ensuite, des problèmes de relation entre Eglises catholiques différentes. Il est nécessaire en effet de répondre aux besoins actuels de la mission dans le même milieu de vie.

47. La Communion Ecclésiale dans les Eparchies et les Paroisses
Il va de soi que les questions communes à nos Eglises au niveau local demandent à être résolues, au même niveau, ensemble, par les Eglises concernées, où les relations sont rarement impersonnelles. C’est pourquoi nous invitons à approfondir la communion ecclésiale, afin de répondre à toutes ses exigences à tous les niveaux et dans toutes les circonstances. Cela ne vaut pas seulement des agglomérations rurales mais aussi des quartiers de villes plus importantes. C’est dans ce tissu humain que se tisse l’Eglise locale comme communion de Dieu et des hommes.

Il serait utile pour cela de réactiver les synodes provinciaux du premier millénaire, mais dans des conditions nouvelles. Il suffirait que les évêques concernés dans le même milieu conviennent de se réunir périodiquement,. A ces concertations pourraient alors participer les prêtres et les fidèles, les diacres, les religieux et religieuses, concernés par les questions à l’ordre du jour. Ainsi chacun pour sa part se découvrirait responsable de la mission de l’Eglise locale et s’y engagerait avec conviction.

En approfondissant la communion ecclésiale entre toutes nos Eglises, l’autre ne serait plus un rival mais reconnu comme frère, dans l’estime de sa tradition particulière et dans la fidélité à notre tradition propre. La communion est inventive: elle est la nouveauté de l’amour dont le Père nous aime dans le Christ: elle est « la communion de l’Esprit Saint » (2 Co 13, 13).

48. Avec les autres Eglises Apostoliques
De même que notre redécouverte du mystère de l’Eglise comme communion nous appelle à un renouveau radical de nos relations à l’intérieur de notre Eglise locale et entre nos Eglises catholiques, de même nous sommes appelés à réviser nos relations avec les autres Eglises apostoliques qui ne sont pas en pleine communion avec nous. Il s’agit ici des Eglises du Proche-Orient qui sont authentiquement apostoliques, c’est-à-dire qui partagent avec nous les sacrements et la foi fondamentale dans le mystère de l’Eglise comme sacrement de la communion de la Trinité Sainte, telle que nous l’a transmise la Tradition des Apôtres.

Nous avons à opérer cette révision profonde en fidélité à la Tradition qui nous est commune et qui, aujourd’hui, s’exprime par un « souffle de grâce de l’Esprit Saint », étonnant de puissance: « le mouvement œcuménique ». Or, de nouveau, il nous faut constater que l’obstacle principal que les chrétiens opposent à ce mouvement vers l’unité des Eglises dans leur pluralité provient de notre mentalité confessionnelle. C’est à une conversion radicale de notre mentalité que nous sommes appelés: passer du confessionnalisme qui inspire nos comportements à la nouveauté de la communion de l’Esprit Saint. Oui, « que celui qui a des oreilles écoute ce que l’esprit dit aux Eglises ». La règle d’or du mouvement œcuménique est d’agir « selon la vérité et dans la charité » (Ep 4, 15). C’est ainsi que se construit le Corps du Christ et que l’Esprit en guérit les divisions. Nous traiterons ce sujet, dans une lettre prochaine, d’une façon plus compréhensive et plus profonde.
CHAPITRE IV
Perspectives et orientations pastorales

49. Le mystère de la foi source d’action pastorale
Nous avons réfléchi ensemble, frères et sœurs et fils bien-aimés, sur les divers aspects du mystère de l’Eglise. Le mystère est un trésor précieux. A mesure que nous y méditons, nous découvrons sa beauté et sa richesse. Dans notre réflexion, nous avons insisté surtout sur un aspect essentiel de ce mystère: la communion. Ses effets sur notre action pastorale sont importants et multiples, jusqu’à lui donner un nouveau visage. Car toute activité est une extension et une traduction de la manière dont nous comprenons la foi en l’Eglise.

Nous voulons, dans cette dernière partie de notre lettre, attirer votre attention, frères et sœurs et fils bien-aimés. pasteurs et fidèles, à quelques secteurs de la vie pastorale qui exigent aujourd’hui un renouvellement à la lumière du mystère de la communion. Cette revision pastorale est une nécessité urgente. Elle nous permettra de collaborer ensemble afin de bâtir le « modèle ecclésial » capable de transformer le don de la communion que Dieu nous a accordé en une réalité vécue et en principe d’action. Ce don divin reste une référence permanente et un guide qui nous éclaire, nous inspire, féconde tous les domaines de notre vie pastorale et nous aide à en faire l’évaluation. Nous avons mentionné dans les pages précédentes, ici et là, quelques orientations pastorales. Nous voulons ici en regrouper les plus importantes sous trois titres: formation du sens ecclésial, les moyens de fortifier la communion et la spiritualité avec laquelle nous accueillons nos multiples et diverses traditions.

I. De la Communauté Confessionnelle à l’Eglise – Formation du Sens Ecclésial

50. La mentalité confessionnelle
La première conversion à laquelle cette réflexion nous invite, est la conversion de la mentalité confessionnelle à un sens d’Eglise authentique. Nous avons vu que l’Eglise est une merveille que Dieu nous accorde et dans laquelle nous sommes « un être nouveau » (cf 2 Co 5, 17). Presqu’à chaque pas, la lumière du mystère de l’Eglise nous a fait découvrir que nous portons cette merveille dans des vases d’argile (2 Co 4, 7). Parmi les misères dont nous sommes pétris, il en est une qui s’est révélée être un obstacle majeur à la compréhension du mystère de l’Eglise, et à notre comportement en Eglise: notre mentalité confessionnelle.

Certains pourraient croire que le dépassement du concept de la communauté et de la mentalité confessionnelle veut dire l’annulaction de tout ce qu’il y a dans nos Eglises comme histoire, patrimoine et traits spécifiques, ou bien une méconnaissance de tout cela, ou l’abandon des droits et des devoirs des Eglises dans une société civile, ou même une démission de notre rôle dans les divers domaines de la vie publique, social, économique, culturel, politique etc. Cela ne peut pas être le but, car l’Eglise est une réalité enracinée dans le temps et le lieu. Elle est incarnée dans la pâte humaine et elle y est le levain et la lumière. C’est pourquoi le but à atteindre est le dépassement de tout élément négatif qui s’est surajouté à notre réalité incarnée, causé par la mentalité confessionnelle qui est étrangère au mystère de l’Eglise, tel que Dieu nous l’a révélé dans nos Livres Saints, et à nos traditions antiques.

51. Dépasser la mentalité confessionnelle est chose possible
Nous avons essayé tout au long de cette lettre de découvrir les effets de cette mentalité à tous les niveaux, afin d’y attirer votre attention, et de la dépasser. Elle peut être davantage transformée. Changer de mentalité dépend de l’action de l’Esprit en nous, mais aussi de chacun de nous et de notre collaboration avec l’action de l’Esprit en nous. Nous devons prendre la voie étroite de la sainteté qui mène à la vie (cf Mt 7, 13-14). Nous remettre dans la vérité du Christ (cf 2 Co 11, 10) nous libèrera de l’esprit du monde: « Bien-aimés, ne vous fiez pas à tout esprit, mais éprouvez les esprits pour voir s’ils viennent de Dieu » (1 Jn 4,1). Si nous le demandons, humblement et avec décision, l’Esprit de vérité nous fera comprendre que notre première identité de disciples du Christ consiste à exister par Lui et en Lui, en un mot: « Etre Eglise ». Chacun de nous est appelé à commencer une conversion dans son âme et son esprit, afin de se libérer de toute limitation qu’impose la communauté ou la mentalité confessionnelle. Chacun est appelé à se renouveler par la force de l’Esprit qui agit en nous et dans nos Eglises. La grâce de Dieu peut nous unir et notre amour mutuel nous rendra plus forts sur le même chemin de conversion: « Qui a des oreilles qu’il écoute ce que l’Esprit dit aux Eglises » (Ap 3, 6).

52. Une âme ecclésiale
Etre d’Eglise exige de chacun d’entre nous de vivre avec « une âme ecclésiale », qui nous guide dans tous nos comportements. Par cette belle expression, nos Pères dans la foi entendaient la disposition habituelle de l’âme chrétienne grâce à laquelle « la multitude des croyants n’avait qu’un cœur et qu’une âme. Nul ne disait sien ce qui lui appartenait, mais entre eux tout était commun » (Ac 5, 32). Tel est le « modèle ecclésial » que nous trouvons auprès de la première communauté des Actes des Apôtres et que l’Esprit du Seigneur Jésus veut nous donner.

C’est surtout dans notre vie liturgique, et principalement dans l’Eucharisite, que notre Pédagogue forme en nous « l’âme ecclésiale ». Quand nous professons notre foi, nous disons: « Nous croyons… ». Quand nous prions la prière reçue du Seigneur, nous disons: « Notre Père… ». D’un bout à l’autre de la célébration liturgique, c’est le « nous » ecclésial qui s’exprime dans l’unité de la communion de la Trinité Sainte. Ce que nous célébrons dans le Christ, nous avons à le vivre ensuite et en imprégner notre mentalité. Dans cette communion, le ‘je’ de chaque personne n’est pas noyé dans une foule anonyme. Bien au contraire, étant « à l’image de Dieu » notre mystère personnel ne peut s’accomplir que dans la communion, « à sa ressemblance ». Et c’est la même com-munion qui nous unit à notre Père et à tous ses enfants, dans son Fils unique et bien-aimé.

L’âme ecclésiale est simple: elle est animée par l’Esprit des Béatitudes (Mt 5, 1-12) et reçoit de lui sa force. Vigilante dans la prière du cœur, elle démasque et fuit les tentations mensongères de l’individualisme, qu’elles soient celles de l’égocentrisme personnel ou de l’égoïsme confessionnel. Elle est humble et patiente; elle connaît sa misère et la miséricorde de notre Sauveur, et se trouve ainsi accordée à la compassion de notre Père pour tous les humains. L’âme ecclésiale est libre, elle est large comme l’Amour du Christ (cf Ep 3, 18), comme l’Eglise. Il est une exhortation pressante de St Paul qui peut nous faire comprendre cet amour: « Mettez le comble à ma joie par l’accord de vos sentiments; ayez le même amour, une seule âme, un seul sentiment; n’accordez rien à l’esprit de parti, rien à la vaine gloire, mais que chacun par l’humilité estime les autres supérieurs à soi; ne recherchez pas chacun vos propres intérêts, mais plutôt que chacun songe à ceux des autres. Ayez entre vous les mêmes sentiments qui furent dans le Christ Jésus » (Ph 2, 2-5).

53. Formation au sens authentique de l’Eglise
L’Eglise est le sacrement de l’Amour en tout lieu où elle est envoyée. Elle est appelée à en être le vivant témoignage. Elle en est aussi la servante, communautairement et par chacun de ses membres personnellement. Tous les fidèles, que ce soit dans le charisme du mariage ou de la vie consacrée, dans la solitude du célibat ou du veuvage, ainsi que ceux qui sont ordonnés au ministère de l’épiscopat, du presbytérat ou du diaconat, tous, quels que soient leur âge, leur santé et leurs capacités, tous sont abreuvés d’un seul Esprit et peuvent coopérer à la croissance du Corps du Christ.

La formation de tous au sens authentique de l’Eglise, tel que les pages précédentes l’ont souligné, est nécessaire. Cette formation est d’abord initiale et doit devenir permanente, et cela dans la diversité des charismes et des situations vécues par tous les membres de nos Eglises. Elle concerne les hommes et les femmes, les enfants, les jeunes et les personnes âgées, car la catéchèse de la foi et de l’amour ne connaît pas de limites d’âge. Elle concerne spécialement ceux et celles qui ont un ministère particulier dans le service de la communion ecclésiale: l’évêque avec ses prêtres et ses diacres, les religieux et les religieuses, les fidèles responsables de mouvements apostoliques et d’activités socio-culturelles ou caritatives.

54. Formation par l’enseignement
L’esprit ecclésial exige des pasteurs et des fidèles un renouveau dans tous les domaines de l’éducation, dans les séminaires, les maisons de formation religieuses, les instituts scientifiques, les manuels de catéchisme, les homélies et dans tous les moyens de communication disponibles. Le renouvellement du discours ecclésial, à tous les niveaux, est une nécessité incontournable, si nous voulons vraiment arriver à une conversion dans notre vie ecclésiale et dans nos relations réciproques. Pour cela nous devons remonter aux sources premières de notre foi, à Jésus-Christ, aux apôtres et à nos pères dans la foi. Nous devons reprendre aussi les documents conciliaires de Vatican II et tous les documents qui l’ont suivi, car ils sont une source sûre de renouveau. Soyons-en persuadés, notre formation au service de l’unité est l’une des conditions préalables au renouveau de la communion dans nos Eglises et avec les autres Eglises. Il est inutile de nous plaindre des maux de notre Eglise locale ou de la lenteur du mouvement œcuménique si nous omettons de nous rénover dans le mystère de l’Eglise.

55. Formation par la pratique
Cette formation ne peut pas rester théorique. Elle doit s’acquérir par la pratique et l’action. Il ne suffit pas de renouveler le discours; il ne suffit pas non plus de tracer les lignes d’un idéal ecclésial. Il faut que les membres de l’Eglise puissent vivre concrètement ce discours et ce modèle. Nous devons procurer à tous nos fidèles, à tous les groupements et à tous les âges, l’occasion de pouvoir vivre une expérience ecclésiale dans des petites communautés, qu’elle qu’en soit la forme, qui les préparent à rejoindre la grande communauté ecclésiale. L’engagement pratique dans la vie de l’Eglise et dans sa mission est une école de formation au sens ecclésial. Lorsque nous mettons la main sur la charrue et que nous collaborons avec nos frères et sœurs nous découvrons petit à petit le mystère de l’Eglise et la joie d’en faire partie et de contribuer à son édification.

Cette expérience, pour qu’elle soit féconde, doit être vécue en présence de Dieu, et doit être évaluée sans cesse à la lumière de sa Parole vivifiante, de sorte qu’elle se purifie toujours plus, et qu’elle puisse croître et dépasser tout obstacle. Nous aurons le sens d’Eglise lorsque nous serons « Eglise ensemble », en tout ce que nous disons et faisons. Il est certain que ces expériences peuvent passer par des crises et des difficultés. Si nous les vivons avec l’esprit de conversion, de pénitence et de croissance spirituelle, elles contribueront à éveiller le sens ecclésial qui s’enracine, croît et se développe en faisant route et en travaillant ensemble.

II. De la Communion à la Participation – Moyens de fortifier la Communion

56. Communion et participation
La communion est un don de Dieu à son Eglise. Si nous accueillons ce don il mènera à la participation active et concrète. Sinon elle reste un concept abstrait et un vœu pieux sans application dans le concret. La participation dans la vie de l’Eglise est, d’un côté, l’expression de la communion, et, de l’autre, un moyen de la faire croître. Nous remarquons aujourd’hui un fort désir de rencontre parmi les hommes. C’est un signe des temps. C’est le même désir que nous rencontrons aussi entre nos Eglises depuis des années. Il faut encourager et développer cette orientation et essayer de la traduire dans des actions concrètes, afin d’en faire une réalité constante et ferme dans la vie de nos Eglises.

Cette participation peut avoir diverses formes, selon la vocation de chacun dans l’Eglise et selon les charismes accordés par Dieu à chacun. Il n’est pas requis que la main soit pied et que l’œil soit l’oreille. D’un autre côté, le pied ne peut pas dire: je ne suis pas la main, donc je ne suis pas du corps, ni l’oreille ne peut dire: je ne suis pas l’œil, donc je ne suis pas du corps. De même « l’œil ne peut pas dire à la main: je n’ai pas besoin de toi, ni la tête aux pieds: je n’ai pas besoin de vous, car si tous étaient membres où serait le corps? mais les membres multiples forment un seul corps ». Enfin nul ne peut dire je suis petit ou faible ou superflu dans le corps, car tout membre a sa dignité, sa contribution et son rôle dans l’édification du corps (cf 1Co 12, 12-29). Avec cet esprit tous participent à l’unité dans la vie de l’Eglise, afin que l’édifice soit beau et solide.

57. Les formes de communion
Pour que cette communion puisse atteindre la vie de tous les fidèles, dans la diversité de leurs vocations et de leurs ministères, il faut créer des organes de participation dans l’Eglise. Le Concile Vatican II a indiqué plusieurs de ces formes (Conseil des Evêques, Conseil Presbytéral, Conseils Pastoraux etc…). Nous avons nous aussi mentionné déjà dans cette lettre quelques formes selon l’esprit de nos traditions orientales.

Nous avons besoin de ces formes de participation à tous les niveaux: des personnes (évêques, prêtres, religieux, religieuses et fidèles laïcs), des lieux (paroisse, éparchie et région) et des différentes Eglises (locales et régionales). Ces formes favoriseront la rencontre des personnes au sein d’un même groupe, entre groupes différents et entre toutes les Eglises de la région. La rencontre mènera à la connaissance réciproque: la connaissance à la fraternité et la fraternité à la coordination et à la collaboration. Ainsi nous aurons vécu une expérience de vraie communion et nous aurons transformé le mystère en réalité concrète.

« Enfin, dignes d’atttention sont les Synodes diocésains ou les Assemblées Eparchiales, au cours desquels l’évêque, mettant en action une forme spéciale de communion avec les prêtres, les religieux et les fidèles laïcs, s’adresse à l’Eglise particulière pour faire face dans la réflexion, la prière et la sollicitude pastorale, aux problèmes posés par la proclamation de la foi et le témoignage de la charité, dans les situations concrètes du monde d’aujourd’hui ».

Les mutations accélérées de notre époque demandent certainement d’actualiser périodiquement cette expression traditionnelle de la communion ecclésiale.

58. Conditions pour la participation
Il est certain que toutes ces formes de participation resteront faibles tant qu’elles ne s’appuient pas sur des positions spirituelles conformes au but pour lequel elles sont créées. Si les comportements de « la chair », tels « les haines, la discorde, la jalousie, les emportements, les disputes, les dissensions, les scissions, les sentiments d’envie et choses semblables » (Ga 5, 20) prévalent, ces formes vont dévier de leur but. Si, au contraire, elles sont vivifiées par les actions de l’Esprit, telles « la charité, la joie, la paix, la longanimité, la serviabilité, la bonté, la confiance dans les autres, la douceur et la maîtrise de soi » (Ga 5, 22) ces formes seront fécondes; elles porteront beaucoup de fruits. Ce sont surtout les intérêts privés des personnes ou des groupes, l’esprit de parti, l’orgueil et les inimitiés personnelles qui corrompent toute orientation vers l’action commune. Elle est par contre consolidée et garantie par l’esprit de corps, le sens du bien commun, de l’édifice commun, par l’abnégation, l’écoute de l’autre, le dialogue, l’humilité, la mansuétude et l’amour. C’est sur la base de cette vision et de cette spiritualité que la communion peut être vécue.

59. Le rôle des fidèles laïcs dans nos Eglises
Nous voulons ici attirer l’attention sur l’importance croissante du rôle des laïcs dans l’Eglise. Vatican II lui a donné une importance particulière comme nous l’avons déjà dit. Le document « Apostolicam Actuositatem » et les documents suivants restent un signe lumineux sur la voie du renouveau ecclésial dans notre époque. Cet esprit a eu des échos en Orient. Nous avons vu en effet, durant les dernières décennies, un réveil des laïcs. Il a besoin d’être poursuivi et d’en affirmer les traits et le contenu, dans tous les domaines de la vie de l’Eglise.

Il faut dire que la participation des laïcs dans la vie de l’Eglise appelle le clergé et les laïcs pareillement à une conversion des mentalités, si nous voulons que cet aspect de la communion prenne la voie juste et devienne une méthode de vie constante et efficiente dans nos Eglises. D’un côté, le clergé s’est habitué à être seul dans l’action pastorale et dans l’administration des affaires de l’Eglise, dans les diocèses et les paroisses. Il a une vision pyramidale qui considère le laïc comme inférieur plus que comme participant. Cette mentalité a besoin de changer, sur le plan de la réflexion théologique comme dans la pastorale et la vie spirituelle, de sorte à considérer le laïc comme un membre à part entière de l’Eglise. Les laïcs, de leur côté, ont eux aussi besoin d’une conversion semblable. Leur vision de l’Eglise, de même que leur comportement, est souvent de type confessionnel ou tribal. Ils sont mus parfois par des intérêts matériels et humains qui sont étrangers au mystère de l’Eglise: autant d’obstacles face à leur participation à la vie de l’Eglise de façon vivante, efficace et véritable. Ces conversions rendront le clergé et les laïcs aptes à s’accepter mutuellement et à bâtir leurs rapports non sur l’antithèse « vous-nous », comme si les deux étaient des catégories opposées ou rivales, mais sur l’aspect du « nous ensemble », i.e. nous tous membres du même corps du Christ, chacun selon sa vocation et sa mission propres dans l’Eglise. A ce point, nous ne pouvons que louer les laïcs, dont le nombre ne cesse de croître, qui ont découvert le mystère de l’Eglise et qui ont commencé à porter leur mission avec l’esprit de foi et d’appartenance véritable au Corps du Christ. Cette participation des laïcs s’exprime surtout dans les Conseils Pastoraux, que Vatican II invite à former dans chaque éparchie.

III. De la Communion à la Communication et la Collaboration – Spiritualité de la Communion

60. Authenticité et ouverture
Nous avons parlé, dans les chapitres précédents, des richesses de nos traditions ecclésiales. Elles sont aujourd’hui objet de recherches et d’études, dans le but de les vivifier et de les mettre à la portée de tous les fidèles. Ici, nous voulons parler de la spiritualité avec laquelle nous devons traiter avec le patrimoine particulier à chaque Eglise. Nous pouvons la résumer en deux mots: authenticité et ouverture. D’un côté il est naturel que toute Eglise considère sa tradition comme une reférence pour sa pensée et pour sa vie spirituelle. Il est naturel aussi qu’elle s’efforce de la conserver, de la vivifier, de la développer et de la diffuser. Cela est signe d’authenticité et une aide pour sa vie et son évolution. C’est également le droit de chaque Eglise de se glorifier de son patrimoine; c’est aussi un objet de gloire pour l’Eglise universelle.

Mais, comme nous l’avons déjà dit, en tout cela, peut s’infiltrer la mentalité confessionnelle qui crée l’isolement et l’éloignement des autres. Un esprit ecclésial authentique n’invite pas à l’isolement; il ne dresse pas des barrières; il n’approfondit pas les divisions; il ne nourrit pas un esprit de fanatisme, d’orgueil, de concurrence et de rivalité. L’authenticité se vit dans l’ouverture aux autres et à toutes les richesses de leur patrimoine. Nos traditions nombreuses ne sont pas un principe de division mais une source de communion, donc une source de collaboration et d’amour.

61. Le patrimoine de toute Eglise est notre patrimoine à tous
Le patrimoine de nos Eglises, avec sa diversité et sa richesse singulière, est le patrimoine de l’Eglise universelle. Il est à plus forte raison notre patrimoine à tous en Orient. Par toutes ses expressions, pensée, spiritualité et liturgie, il nous nourrit, nous vivifie et nous fait croître. Toute Eglise, outre son enracinement dans son propre patrimoine, est appelée à s’enrichir des patrimoines respectifs des autres Eglises. C’est pourquoi, tout notre patrimoine oriental, multiple et diversifié, doit figurer dans les programmes d’études de nos séminaires. Ceci permettra au clergé de connaître et de s’assimiler un patrimoine commun et aidera au rapprochement et à l’estime réciproque.

Nous ne pouvons que louer et encourager tous les efforts déployés en ce domaine, recherches, congrès, publications etc… Nous rappelons aussi à l’attention de tous le patrimoine arabe chrétien, créé, mis à point et développé par toutes les Eglises à la fois: il est donc commun à nous tous. Lui aussi peut nous éclairer et nous guider dans le présent et l’avenir. Nous demandons à nos instituts scientifiques d’en faire l’objet d’une étude particulière et de collaborer pour lui redonner vie et le mettre sur les programmes de formation.

62. Incarnation de l’Evangile dans la vie présente
Redonner vie à notre patrimoine aujourd’hui a un sens, si nous en faisons une nourriture spirituelle pour notre présent, et une aide pour construire le monde dans lequel nous témoignons et nous portons notre mission. Le patrimoine n’est pas une pièce de musée dont nous nous glorifions. Il est un dépôt vivant de pensée et de spiritualité qui garde son actualité lorsque nous parlons avec notre monde contemporain. Il est le levain dans la pâte. Il doit pouvoir répondre aux besoins, aux soucis, aux difficultés et aux espoirs de notre monde.

La vitalité de notre patrimoine est évaluée à sa capacité d’interpeller l’homme d’aujourd’hui, dans cette région de la terre dans laquelle Dieu nous a voulus et dans ce moment de l’histoire dans lequel Dieu nous appelle à vivre.

Le patrimoine culturel de toute nation et de tout peuple n’est pas figé et son évolution ne s’arrête jamais. Au contraire, il se forme et ne cesse de s’enrichir par tout ce que lui apportent les générations successives. Cela est vrai aussi en ce qui concerne nos traditions ecclésiales. Car l’Evangile s’incarne dans tout milieu, en tout temps et en toute culture. De même qu’il s’est incarné par le passé et a formé nos premières traditions, de même aujourd’hui il continue à s’incarner dans notre culture. Si cette interaction ne continue pas dans le présent, la vitalité de l’Eglise s’arrêtera et la tradition deviendra lettre morte, un esclavage qui étouffe la vie, et elle ne répondra plus à ses exigences. Cela serait aussi une des raisons de l’éloignement des fidèles de nos Eglises.

Nos Eglises orientales ont-elles conscience de ce danger qui les menace, si elles empêchent l’évolution de leurs Traditions pour les rendre aptes à répondre aux exigences de la culture présente et si elles empêchent l’incarnation de ces traditions dans la réalité de nos sociétés et de nos cultures toujours en mutation ? Nos Eglises ont-elles conscience qu’elles doivent toujours annoncer l’Evangile dans la langue et la mentalité du temps présent ? Question grave que nous nous posons à nous-mêmes, à tous nos collaborateurs et à nos fidèles. Notre réponse est la suivante: l’Evangile de Notre Seigneur et Dieu Jésus-Christ est pour tous les temps et pour tous les lieux. C’est pourquoi il faut l’incarner dans notre culture présente, à la lumière de la Parole de Dieu, de nos traditions du passé et de l’enseignement de l’Eglise, de sorte qu’il n’y ait ni opposition ni tension entre le passé et le présent, mais un perfectionnement et une évolution salutaires de nos traditions.

63. Connaissance réciproque
La pluralité des traditions nous ramène à la pluralité des Eglises, chacune avec son organisation particulière, son administration indépendante, et son activité pastorale propre. Cette réalité ne peut pas nous retenir chacun renfermé sur soi, dans l’isolement de ses soucis propres et dans l’ignorance de l’autre: chacun pense seul à son œuvre, à son initiative, et « l’autre » est oublié parce qu’il est « autre ». La vraie question, au fond, est moins la pluralité que l’altérité. C’est une tentation pour nos écoles catholiques, pour les mouvements apostoliques, et même les Congrégations religieuses dites « inter-rituelles »: on gère la pluralité des appartenances ecclésiales en les ignorant et l’on résoud la question de leur unité par l’uniformité, i.e. on fond les diverses appartenances ecclésiales en une unique appartenance ecclésiale. L’ignorance réciproque a été dans le passé la cause de trop de divisions et les fruits furent amers. C’est pourquoi, aujourd’hui, s’informer est le premier service demandé par la communion.

Les moyens de communication jouent ici un rôle important. Ils devraient manifester le sens ecclésial dans toutes nos institutions et les domaines de notre témoignage. Par eux nous essayons de manifester le mystère de Jésus sauveur et de proclamer l’annonce joyeuse qu’il porte au monde, au lieu de montrer le visage humain de nos Eglises dans ses diverses institutions et activités que nous avons à annoncer: « Je n’ai rien voulu savoir parmi vous sinon Jésus-Christ et Jésus-Christ crucifié » (1Co 2, 2).Nous n’avons qu’un seul choix à faire: ne rien préférer à la connaissance et à l’amour du Christ, Seigneur et Tête de l’Eglise. St Ignace d’Antioche nous le rappelle, lui qui fut l’un des premiers témoins de la formation de nos traditions ecclésiales: « Pour moi, mes archives c’est Jésus-Christ; mes archives inviolables c’est sa croix, sa mort, et sa résurrection, et la foi qui vient de lui » .

64. Communication et collaboration
La communion nous invite à la communication, à la coordination et à la collaboration dans tous les domaines. Lorsque nous jetons un regard sur la réalité pastorale dans nos Eglises nous remarquons la multiplicité des initiatives particulières, créées sans souci de coordination et qui font double emploi; de là, une dispersion de forces matérielles et humaines qui arrive, consciemment ou inconsciemment, jusqu’à la concurrence stérile ou même à la rivalité et à l’inimitié. Nous trouvons cela malheureusement dans tous les domaines de la vie pastorale: écoles, catéchèse, information, mouvements, instituts et toutes sortes d’activités. De plus, plusieurs services sont paralysés par manque de personnes ou de moyens, alors que dans chaque Eglise particulière il y a assez de générosité, de sacrifice et d’énergies qui puissent répondre aux divers besoins.

Nous invitons nos Eglises, au niveau des éparchies et des paroisses, à la coordination et à l’échange des expériences et des personnes, en vue d’épargner les énergies, les personnes et les moyens, et en vue de garantir des meilleurs résultats dans tous les services. Il est normal que toute coordination et collaboration doit se faire avec le respect des particularités de chaque Eglise. Car le recours à l’uniformisation, sans prendre garde à l’identité et à la tradition propre des Eglises ou des fidèles, conduit à la confusion et, chez les fidèles, à la perte de leur identité et à leur déracinement.

Ensemble, et dans le respect et la charité réciproques, nous avons à faire face à toutes les questions posées à nos Eglises aujourd’hui, et aux nouveaux défis auxquels elles doivent répondre. Ainsi sera fortifiée la Communion entre nous.

CONCLUSION
65. L’Eglise est ouverte sur l’infini et sur le monde entier, elle accueille dans son sein tous ceux qui viennent à elle, sans distinction de race, de genre ou de langue. Alors que la ‘mentalité confessionnelle’est refermée sur elle-même et n’accueille en son sein que ceux qui professent ses principes, ses traditions et ses coutumes, et contribuent à la réalisation de ses buts particuliers, sans se soucier des affaires de l’Esprit.

Dans l’Eglise est la source d’eau vive dont s’abreuvent tous les chrétiens par la Grâce de Jésus-Christ Notre Seigneur (cf Jn 4, 14), par les sacrements qu’ils reçoivent en elle, et l’aide spirituelle qu’ils y trouvent, et par l’intercession de la Vierge Marie et de tous les saints. La ‘mentalité confessionnelle’rend par contre l’Eglise une réalité figée spirituellement; elle tend à survivre et à conserver ses privilèges et ses droits, en vue du prestige mondain de la communauté.

L’Eglise fait renaître les hommes par l’eau et l’Esprit et les guide vers Dieu qui est leur fin suprême. La‘mentalité confessionnelle’, si elle n’est pas vivifiée par l’Esprit de l’Eglise, court le risque de se transformer en un parti qui tend à des buts temporels, qui sont les les intérêts de ses individus et de ses groupes. L’Eglise est le Corps du Christ. Il en est la tête. La ‘communauté confessionnelle’, sans l’Esprit de l’Eglise, peut devenir tout simplement un groupe de personnes unies par des liens de tribalisme et par des intérêts qui sont étrangers à l’Esprit et à l’Eglise.

Avec vous, frères et sœurs et fils bien-aimés, nous demandons à Dieu, de nous donner la grâce de l’appartenance authentique à l’Eglise une, catholique, sainte et apostolique. Nous vous invitons à rester fidèles à vos traditions et à votre Eglise, et en même temps à vous ouvrir sur les traditions de toute Eglise autre que la vôtre et à l’amour de tous vos frères et sœurs, avec toutes leurs traditions particulières. Tel est la devise et la conduite de tout disciple du Christ: la fidélité à soi-même et l’amour du frère qui est différent dans sa tradition, ou même dans sa croyance et sa religion.

Nous vous invitons à faire votre possible pour dépasser tous les obstacles que met le confessionnalisme devant l’union du Corps du Christ et à prendre les initiatives sages et prudentes pour rapprocher et consolider les liens de la fraternité. Activez toutes les voies de la collaboration entre toutes nos Eglises, pour que nous puissions croître ensemble dans la foi, dans le « sens ecclésial » et dans tous les domaines de la vie sociale qui est la même pour tous. Notre foi et nos Eglises seront ainsi source d’ouverture et d’amour à l’égard de tous ceux avec qui Dieu nous a appelés à construire notre société.

Nous voulons conclure par une parole d’espérance. Notre espérance n’est pas fondée sur de l’humain mais sur Dieu. Il a toujours été, dans le passé, présent parmi nous. Cette présence dans le passé est le garant de sa présence parmi nous aujourd’hui et dans l’avenir. Nos Eglises sont des Eglises de l’espérance. L’Esprit agit et éveille en elles une nouvelle prise de conscience de leur identité, de leur existence, de leur vocation et de leur mission. Nous ne pouvons qu’écouter ce que dit l’Esprit aujourd’hui à nos Eglises en Orient, afin qu’elles puissent se renouveler et continuer leur pèlerinage terrestre, en répondant aux appels du monde qui les interpelle.

Nous demandons à la Sainte Vierge, notre Mère et la mère de l’Eglise « merveille de l’espérance sûre, et consolation du peuple de Dieu sur terre » de nous soutenir sur la voie de la fidélité à nos traditions, sur la voie de l’amour mutuel et de l’amour de tous nos frères qui sont différents de nous. Par son intercession, nous demandons à Dieu de vous protéger et de vous accorder sa Divine Bénédiction, Lui« dont la puissance agissant en nous est capable de faire bien au-delà, infiniment au-delà de ce que nous pouvons demander ou concevoir, à Lui la gloire, dans l’Eglise et le Christ Jésus, pour tous les âges et tous les siècles. Amen » (Ep 3, 20-21).

† Stefanos II Ghattas, Patriarche d’Alexandrie pour les Coptes Catholiques

† Maximos V Hakim, Patriarche d’Antioche et de tout l’Orient, d’Alexandrie et de Jérusalem, pour les Grecs Catholiques Melkites

† Ignace Antoine II Hayek, Patriarche d’Antioche pour les Syriaques Catholiques

† Nasrallah Boutros Card. Sfeir, Patriarche d’Antioche pour les Maronites

† Rafaël I Bidawid, Patriarche de Babylone pour les Chaldéens

† Jean-Pierre XVIII Kasparian, Patriarche de Cilicie pour les Arméniens Catholiques

† Michel Sabbah, Patriarche de Jérusalem pour les Latins