Méditation de Mgr Pierbattista Pizzaballa : 28ème Dimanche du Temps Ordinaire, année B, 2021

Publié le: October 08 Fri, 2021

Méditation de Mgr Pierbattista Pizzaballa : 28ème Dimanche du Temps Ordinaire, année B, 2021 Available in the following languages:

10 octobre 2021

28ème Dimanche du temps ordinaire, année B

Pour aborder l’épisode que nous venons d’entendre, il nous faut faire un pas en arrière et revenir à l’observation qui terminait la méditation de dimanche dernier.

Nous avions alors dit que les disciples, empêtrés dans leur désir de grandeur, se voyaient proposer par Jésus un style de vie qui ressemblait à une marque d’affection ou plutôt à un geste de tendresse.

Cette tendresse peut être la clé qui permet de lire la rencontre entre Jésus et l’homme riche, racontée par Marc au chapitre 10.

Car en effet, nous y retrouvons le même déplacement de perspective. À partir du plan sur lequel se trouve le personnage sans nom et avec beaucoup de bien – celui de l’observance, du faire, de la possession, du mérite et du calcul – Jésus fait passer à un autre plan. C’est de là qu’il le regarde et qu’il veut le rencontrer. Ce plan est celui de l’amour. Et effectivement, Jésus le regarde et l’aime (Mc 10,21).

Et il ne semble rien manquer à ce personnage (Mc 10,21) sinon cette dernière chose : l’amour ! Mais c’est justement ce manque qui le rend insatisfait, inquiet et finalement en recherche de vie.

Tant que la vie en reste au plan du devoir ou d’un bien être à la mesure de notre observance et notre bravoure, alors cette vie ne peut qu’être marquée par l’incertitude. Elle est la vie de celui qui n’a jamais trouvé l’essentiel. Cette vie est fondamentalement refermée sur elle-même.

La vie éternelle, au contraire, vient de la rencontre avec l’autre, de l’amour gratuit avec lequel nous sommes regardés. Et cet homme n’a rien fait de particulier pour mériter ce regard de Jésus. D’ailleurs, on ne trouve cette expression si forte et particulière pour caractériser le regard aimant de Jésus que dans ce passage de l’Evangile de Marc.

La suite du Christ commence là, lorsque ce regard devient central dans la vie, devient la vie. Tout le reste – biens, observances, lois, relations, problèmes…  – se trouve relativisé et assume une nouvelle signification à partir de ce regard d’amour de Jésus. Et il est toujours possible de revenir à ce regard et s’y replonger. C’est ce regard qui nous fait vivre.

Alors la vie peut changer de direction. Car pour ceux qui rencontrent le Seigneur il y a un élément commun et caractéristique de cette rencontre : leur vie prend un autre plis, une autre route. Depuis les mages jusqu’à Zachée, pour tous, leur vie a été changée. Un exemple évident et proche du passage que nous sommes en train de lire aujourd’hui, est celui de Bartimée, que Jésus rencontre à la sortie de Jéricho (Mc 10,46-52). Il est assis et mendie en pleine rue lorsqu’il entend le passage de Jésus. Il l’invoque et s’en trouve guéri ; « Aussitôt l’homme retrouva la vue, et il suivait Jésus sur le chemin » (Mc 10,42). Il a vu et a changé de vie. C’est-à-dire que sa route est devenue celle du Christ même, celle qui monte à Jérusalem.

En revanche, le riche d’aujourd’hui ne voit pas et donc ne change pas de route. Il retourne sur celle par laquelle il était venu, comme englouti par le vide. Son chemin ne devient pas une « suite du Christ », et ce malgré l’enthousiasme et les bonnes intentions avec lesquels il s’était approché du Seigneur.

Mais pourquoi ne voit-il pas ?

Nous avons dit que l’épisode d’aujourd’hui est le seul dans l’Evangile de Marc où il est dit que Jésus regarde et aime. Mais paradoxalement, c’est aussi une des rares rencontres « ratées ».

Il y a donc un réel risque de ne pas voir ce regard et de ne pas se laisser rejoindre en profondeur par lui. Et il y a une multitude de raisons à cela.

Le riche d’aujourd’hui n’accueille pas car il n’a pas de place en lui. Il lui manque la capacité de faire le vide et surtout de demeurer dans le vide : son cœur est attaché à ce qu’il possède et donc aux biens dont il espère recevoir la vie. Il aime d’autre chose et est déjà occupé par ça.

Voilà donc sa maladie. Et c’est une maladie, Jésus le dira un peu après, dont il est très difficile de guérir (Jésus regarda autour de lui et dit à ses disciples : « Comme il sera difficile à ceux qui possèdent des richesses d’entrer dans le royaume de Dieu ! » Mc 10,23). Cette maladie est celle de la conception d’une expérience religieuse qui n’est pas comprise comme un abandon de soi, mais comme un enrichissement, une expansion de sa propre personne.

Mais la richesse qui encombre le cœur n’est pas forcément un bien matériel : elle peut aussi être une idée, un souvenir, une personne, une prétention, un lieu, un choix ou encore un sentiment.

Il n’y a donc pas d’espérance ?

A vrai dire le texte nous fait entrevoir une espérance, qui passe par la tristesse. Cet homme, en effet, s’en va tout triste (Mc 10,22), comme quelqu’un qui vient de comprendre qu’une occasion importante vient de passer. Il est intéressant de remarquer que le verbe utilisé par Marc pour traduire l’état de tristesse de cet homme se retrouve seulement deux fois dans tout l’Evangile : une fois ici et une fois au chapitre 14 (14,19). Dans ce dernier passage il se réfère aux disciples qui sont attristés lorsqu’ils viennent d’apprendre de la part de Jésus, qu’un d’entre eux le trahira.

Et cela signifie que la tristesse peut aussi faire parti de l’expérience du disciple. Alors cette tristesse marque le commencement d’un chemin sur lequel nous sommes tous attendu : elle « mesure » notre impuissance absolue devant cette tâche exigeante qui est de suivre le Maître. Seule Pâque pourra transformer cette tristesse en joie, lorsque la lumière de l’amour gratuit resplendira de nouveau et ouvrira les yeux de celui qu’elle rejoint.

+Pierbattista