Méditation de Mgr Pierbattista Pizzaballa : 32ème Dimanche du Temps Ordinaire, année B, 2021

Publié le: November 04 Thu, 2021

Méditation de Mgr Pierbattista Pizzaballa : 32ème Dimanche du Temps Ordinaire, année B, 2021 Available in the following languages:

7 novembre 2021

32ème Dimanche du Temps Ordinaire, année B

Le passage de l’Evangile d’aujourd’hui (Mc 12,38-44) a pour arrière fond le temple, où Jésus se trouve pour enseigner. Là, il a rencontré différents groupes de personnes avec lesquels il est entré en dialogue. Et ce dialogue s’est parfois même transformé en véritable diatribe.

Nous sommes à la fin du chapitre 12. Le chapitre suivant verra le développement du discours eschatologique et celui d’après débutera avec le récit de la Passion.

La scène que nous voyons aujourd’hui dans notre passage et donc une sorte d’icône conclusive. C’est la dernière image que Jésus nous laisse dans son enseignement, et c’est pour cela qu’elle est particulièrement importante.

Mais en réalité, il y a deux images qui prennent place en deux cadres juxtaposés.

La première (Mc 12,38-40) est pour ainsi dire « occupée » par des personnages qui ont besoin de beaucoup d’espace. Leurs comportements sont largement auto-référencés : tout en eux semble rechercher l’admiration et les louanges. C’est bien pour cela qu’ils aspirent à une grande visibilité.

La seconde image laisse apparaitre un autre personnage : une pauvre veuve. Elle n’occupe aucune place et personne ne la voit, sauf Jésus (Mc 12,41-44).

En quoi le premier groupe de personnes et la seconde sont-ils différents ?

Une clé de lecture pourrait bien venir du lieu où se déroule la scène : le temple. C’est en effet le lieu par excellence dans lequel il est possible de rencontrer Dieu ; le lieu vers lequel l’homme monte pour voir Dieu.

Et justement, il semble que les scribes, présents en ce lieu, ne voient personne. Ils sont trop occupés à vouloir être vus. Tout ce qu’ils font, y compris leurs œuvres religieuses, ne les portent pas au-delà d’eux-mêmes. Dans l’Evangile selon Saint Marc, ils sont l’icône par excellence de l’anti-disciple.

La veuve, au contraire, voit et ne voit qu’une seule et unique chose. Son regard sur Dieu est tellement réel, tellement concret, qu’elle lui confie tout ce qu’elle a, toute sa vie.

Elle le fait avec un geste tellement fort qu’il semble absurde. Cette absurdité semble avoir deux motifs.

Pourquoi tout donner et rester ainsi sans rien pour vivre ? Dieu peut-il vraiment demander cela ? Et pourquoi le faire dans le temple et pour le temple étant donné que, deux versets après, Jésus dira que de ce temple il ne restera pas pierre sur pierre (Mc 13,2) ?

Ainsi cette femme, déjà pauvre au départ, si elle donne ce qui lui reste, ne sera-t-elle pas encore plus pauvre ? En réalité ce n’est pas le cas. En donnant tout, cette femme devient riche. Car lorsque quelqu’un aime et donne tout pour l’autre, alors au moment même de ce don, il ne se sent absolument pas appauvri. Bien au contraire, il se sent enrichi de cette relation dans laquelle il se met entièrement en jeu. Il se retrouve pleinement dans le don qu’il a fait. C’est bien ce que nous donnons qui nous rend riche.

Et cette logique est une chose qui ne finit pas, qui ne passe jamais. Le temple passe et il sera en effet détruit. Mais la relation dans laquelle cette femme a mis tout son amour, elle, demeure. Et c’est une relation vraie car il n’y a pas de relation véritable si toute notre vie ne s’y joue pas. Cette femme l’a bien compris.

Les scribes, dans leur relation à Dieu, ne jouent que l’apparence, alors que la femme joue toute la substance.

C’est simplement la logique évangélique, celle pour laquelle seul celui qui perd sa vie la retrouve en plénitude.

C’est une logique que l’Evangile de Marc, pas à pas, nous a fait connaître en nous y plongeant. Et désormais, à quelques instants de la Passion, Jésus voit cette logique incarnée en une femme veuve et pauvre.

Et sa présence marque l’avènement du moment favorable. Elle invite Jésus à entrer avec confiance dans ce mystère de mort, car tout ce qu’il perdra par amour sera retrouvé en plénitude.

C’est le contraire même de la logique des scribes. Qui place son gain dans le fait d’être admiré finira comme le temple : la désolation, l’inutilité et, finalement, sans vie.

Mais alors survient une ultime question : qu’a vu la femme pour fair ce geste ?

Il me semble être possible de dire que cette femme a vu l’essentiel de Dieu. Et plus précisément, elle a sans doute vu que Dieu est don de soi, jusqu’au bout. C’est un don de soi infini, en pure perte, gratuit et sans calcul. Ainsi la seule manière pour le rencontrer et de se donner à Lui. Voilà l’unique échange admis dans le temple, le seul pour lequel l’existence du temple a un sens. Et ce sens s’accomplira dans le nouveau temple, c’est-à-dire dans le corps du Seigneur donné pour tous.

Il y aussi un jeu de regards dans l’Evangile d’aujourd’hui. Jésus invite à nous garder (Mc 12,38) de ceux qui cherchent notre regard. Et au contraire, à regarder (Mc 12,41.43) ceux qui ne cherchent rien d’autre que le regard de Dieu. Ceux là sont véritablement les maîtres qui nous enseignent la route de la vie.

Et pour cela, il nous faut avoir des yeux neufs et guéris, comme l’ont été ceux de Bartimée (Mc 46,52). Sans cela notre regard, malade d’égoïsme, risque bien de ne rien voir et de ne pas comprendre les logiques de l’amour. Il risque, en fait, de juger ces logiques absurdes selon des critères purement humains.

+ Pierbattista