Méditation du Patriarche Pierbattista Pizzaballa : XXI dimanche du temps ordinaire, année B​​​​​​​, 2021

Publié le: August 19 Thu, 2021

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22 août 2021

XXI dimanche du temps ordinaire, année B

A la fin du chapitre 6 de l’Évangile de Jean, nous assistons à une double réaction de la part des disciples : les paroles de Jésus sont pour les uns une cause de scandale et de défections, et pour d’autres, au contraire, une raison de renouveler leur adhésion au Seigneur, l’occasion d’affirmer une nouvelle fois leur volonté de suivre le Maître.

Les uns comme les autres sont des disciples : ceux ne sont pas des personnes qui sont passés par là par hasard, ce ne sont pas des gens de la foule, ou des personnes qui viennent l’écouter de temps en temps.  Ce sont les mêmes disciples, ceux qui l’ont suivi, attirés par ses paroles et ses gestes.

Nous avons donc deux images opposées, marquées chacune par des mots clés.

La première partie (Jn 6, 59-66) se termine par une expression amère de l’évangéliste sur l’abandon des disciples : « À partir de ce moment, beaucoup de ses disciples s’en retournèrent et cessèrent de l’accompagner. » (Jn 6, 66).

De cette phrase, nous saisissons trois éléments, qui ne s’accordent pas avec l’expérience de marcher à la suite de Jésus.

La première est dans l’expression « à partir de ce moment », « à partir de là, à cause de cela » qui montre que dans la vie de ces disciples, ce moment est un point de non-retour : ils doivent prendre une décision. Il y a là une révélation nouvelle et importante, mais qu’ils n’ont pas été capables d’intégrer et d’accueillir. Cette révélation que Jésus a fait de lui-même comme nourriture pour la vie éternelle ne consolide pas leur chemin à Sa suite mais au contraire les a bloqués.

Ils l’ont jugé trop « rude » (Jn 6, 60) et ils se sont fermés avant de l’accueillir. Et cela nous fait dire que le chemin du disciple n’est jamais garanti une fois pour toutes, au contraire : à la décision initiale de suivre le Maître doit correspondre la capacité de recevoir la révélation de Dieu dans l’histoire, une révélation qui n’est jamais tenue pour acquise et qui demande de laisser son cœur se transformer.  C’est seulement à cette condition que ses paroles n’apparaissent pas comme un scandale.

La seconde est que les disciples « s’en sont retournés » : une expression qui exprime parfaitement tout le découragement, la déception, l’échec. Nous retrouverons plus tard cette même expression, dans l’évangile de Jean, au chapitre 20, lorsque Pierre et Jean, après avoir vu le tombeau vide, s’en sont retournés car ils n’avaient pas encore compris l’Écriture (Jn 20,9-10). Et c’est la même expérience qu’ont fait les disciples d’Emmaüs, ou le jeune homme riche : toutes ces personnes appelées à faire un passage, à accueillir une révélation, à prendre une direction.

L’expression grecque utilisée par Jean : «opiso» pour exprimer le retour, est la même expression que celle qu’utilisent les évangélistes pour exprimer le fait de suivre, de marcher à la suite de Jésus. Mais ici, ce même terme n’exprime pas le fait de suivre Jésus mais indique simplement le retour, le fait de repartir après les événements précédents, les choses qui ont formé la vie des disciples avant « ce moment ».

Les disciples ont perdu une opportunité, et pas n’importe quelle occasion : si ce pain, que Jésus offre, est pour la vie, alors leur retour mène à la mort.

Le troisième élément est encore plus dramatique, car il dit qu’ils « cessèrent de l’accompagner ». Si toutes les paroles de Jésus visaient à amener les disciples à l’expérience de l’intimité avec lui, tout comme il est intime avec le Père (Jn 6,56 à 57), ces mots indiquent que leur vie cesse d’être ce qu’elle était appelée à être, et devient une vie qui perd tout son sens, sa beauté, sa possibilité inouïe.

En opposition à cette image dramatique, il y a celle des Douze (Jn 6,67-69), également appelés à faire un choix, comme les autres disciples.

Pierre prend la parole au nom de tous pour donner leur position.

L’expression utilisée par Pierre (« à qui irons-nous ? »), est identique à celle utilisée précédemment pour indiquer la défection des autres disciples : cela veut dire que pour eux aussi ces mots ont été rudes, pour eux aussi il y a un scandale à affronter et un obstacle à surmonter. Mais si les premiers ont choisi d’y faire face en tournant le dos au Seigneur, eux, au contraire, l’affrontent le visage tourné vers Lui. C’est la grande différence, et c’est là où la foi grandit et mûrit : c’est la seule façon pour que les paroles de Jésus deviennent des paroles de vie.

Pour parvenir à cette compréhension, les Douze ont parcouru le chemin indiqué par deux verbes : nous avons cru et su. C’est-à-dire que nous nous sommes laissés attirer (Jn 6, 44 et 65), nous avions confiance et nous avons expérimenté que cette confiance mène à la vie.

Jésus se révèle ici comme celui qui est autant chez lui dans le ciel que sur la terre (« Et quand vous verrez le Fils de l’homme monter là où il était auparavant !… », au verset 62). Il est citoyen des deux. Il est le Verbe fait chair et cette chair, et ce sang, sont les véhicules de la vie intérieure du Verbe. La chair seule n’est capable de rien, comme le dit le verset 63. Mais quand la chair est habitée par la vie de Dieu, par la Parole qui est Dieu, il est logique d’en parler comme Jésus vient de le faire. Jésus invite ses disciples à aller au-delà de la compréhension matérielle de ce qu’il a révélé et demande d’accueillir sa révélation selon l’Esprit. Ce n’est pas selon la chair mais seulement selon l’Esprit, que l’on peut entendre le discours de Jésus et comprendre les paroles de vie qu’il contient.

Au début du chapitre, tout de suite après l’histoire de la multiplication des pains et avant le long dialogue sur le pain de vie, il y a un épisode que la liturgie dominicale omet, mais qui est peut-être la clé de lecture de tout le passage. C’est l’épisode de la traversée du lac de Tibériade pendant la tempête (Jn 6, 16-21).

Le chemin qui permet de croire et de savoir ressemble en fait à une traversée houleuse, une expérience dans laquelle on touche de près la mort, et dans laquelle on doit admettre sa propre incapacité à atteindre, par soi-même, l’autre rive.

Là, le Seigneur nous rejoint d’une manière à laquelle nous ne nous attendons pas et qui confirme sa souveraineté sur le mal et sur la mort ; et si nous ne nous laissons pas vaincre par la peur ou le découragement, alors notre vie retrouve son sens et sa plénitude.

Nous pourrions dire que les disciples qui ont renoncé à suivre le Seigneur n’ont pas atteint l’autre rive, n’ont pas achevé leur traversée.

Les Douze oui, non par leur mérite, mais parce qu’ils ont continué à écouter cette parole qui disait : « C’est moi. N’ayez plus peur» (Jn 6,20).

+Pierbattista