Méditation du Patriarche Pierbattista Pizzaballa : 13ème dimanche du Temps Ordinaire, Année B, 2021

Publié le: June 24 Thu, 2021

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27 juin 2021

13ème dimanche du Temps Ordinaire, Année B

Le passage de l’Evangile d’aujourd’hui est tiré du chapitre 5 de Marc et comporte une particularité intéressante. Souvent, en effet, nous trouvons dans les évangiles des récits de guérison que Jésus opère sur différents types de maladies. Dans le récit d’aujourd’hui, cependant, les miracles sont au nombre de deux, et non seulement l’un à coté de l’autre mais l’un à l’intérieur de l’autre. Tout se passe comme s’ils étaient tissés entre eux avec des éléments en commun. C’est comme une unique histoire qui se décline en plusieurs scènes.

Nous pouvons nous arrêter un instant sur quelques traits particuliers de cette histoire.

Le premier point remarquable est le nombre 12.

La fille de Jaïre, qui est sur le point de mourir, a 12 ans. Et la femme est touchée par cette hémorragie incurable depuis 12 ans. 12 ans pour une fille juives, c’est l’âge des noces, l’âge auquel la vie s’épanouit, l’âge où l’on regarde vers le futur, l’âge qui côtoie et ouvre le temps de la fécondité. Mais pour ces deux femmes, ce nombre 12 est plus fortement associé à l’expérience de mort qu’à celle de la vie. Pour toutes les deux, la vie est à ce moment précis menacée par la mort.

La mort est justement le second élément remarquable. À vrai dire, elle domine la scène et le fait avec une certaine cruauté. C’est la cruauté qui s’acharne sur une jeune fille, la cruauté qui compromet la vie au moment où cette vie pourrait donner tout ce qu’elle a de meilleur. C’est une cruauté qui sévit insidieusement, comme une mort progressive et quotidienne, qui remplace la vie au goute à goute, en la vidant de l’intérieur. Cette mort semble se complaire à empêcher la vie d’être vie.

Et cette mort semble même avoir des alliés parmi les vivants. Les alliés de la mort de la femme sont les médecins. Marc précise qu’ils sont nombreux et qu’au lieu d’avoir aidé la femme, ils ont contribué à la détérioration de son état, en lui causant en plus de tant de souffrance, la perte de ses économies (Mc 5,26).

La mort a un autre allié qui est la honte, dont témoigne l’isolement de cette femme dans la société qui la tenait pour impure. La manière dont est vécue la pratique religieuse peut être un allié de la mort lorsqu’elle barre la route de la vie, lorsqu’elle exclut et enferme dans des catégories stériles. Au lieu d’apaiser la douleur, cette pratique religieuse opprime.

Enfin, un dernier allié de la mort est le désespoir. Alors que Jésus est encore en train de parler avec la femme, on vient lui dire qu’il n’y a plus rien à faire dans la maison de Jaïre (Mc 5,35). Et quand Jésus, sans se préoccuper de ces dires, entre chez la petite fille, certains se moquent de lui (Mc 5,40) : Jésus est moqué pour sa prétention à donner la vie.

La mort est donc puissante et personne ne semble pouvoir la vaincre. En effet, tout ce à quoi l’homme a recourt pour l’éliminer se révèle être non seulement un palliatif, mais au final un échec. L’homme seul ne peut pas s’en sortir. C’est la grande tentation de l’homme que de vouloir réussir à vaincre la mort et à se donner la vie tout seul. Mais ceci est simplement impossible car c’est une recherche qui va contre l’homme lui-même.

Comment et où la vie peut véritablement être la vie ?

L’Evangile d’aujourd’hui nous dit que la vie peut devenir de nouveau la vie quand nos propres limites sont acceptées, et que l’on trouve la force de se tourner vers celui qui peut vraiment donner cette vie. C’est seulement là, quand l’homme arrête de vouloir se sauver par lui-même, qu’il cherche le Seigneur. Lorsque la femme a tout dépensé, lorsque la petite fille est en fin de vie, alors le temps véritable des noces est arrivé. Cette douzième année arrive pour tous. C’est le moment où tout semblait finir que tout, au contraire, recommence. L’époux arrive, entre dans la maison, et la mort sort. Tout se passe comme dans l’Evangile que nous avions entendu il y a trois semaines (Mc 3,20-35), lorsque nous avions vu que Jésus était bien le « plus fort » qui entre dans la maison d’un homme fort et le neutralise.

Afin que tout ceci puisse arriver, il est nécessaire que l’homme reconnaissance en premier lieu son impuissance à vaincre le mal tout seul. Il doit aller chercher le salut là où il peut le trouver. Le Seigneur fera tout le reste.

Initialement, la femme va trouver Jésus avec une foi un peu « magique » ou superstitieuse. C’est une foi qui se contente « d’arracher » un miracle sans sortir de son isolement. Le Seigneur la rencontre là, il la rejoint à cet endroit et ensuite la porte plus loin. Il la conduit à sortir de sa propre honte, à se placer devant lui et devant les autres dans sa propre dignité de « fille » (Mc 5,34), sans être plus esclave de la peur. Jésus lui demande de sortir de la foule anonyme (qui revient plusieurs fois dans ce passage), pour devenir un sujet, une personne, une femme adulte et responsable de ses propres gestes.

Et pour que tout cela arrive, il faut savoir traverser la mort et le désespoir. Il faut arriver à ce point où la foi devient la foi dans l’impossible, C’est justement là où tout semble perdu à vue humaine qu’il nous faut attendre et recueillir les signes d’un nouveau commencement.

C’est à cet instant que chacun peut prier comme il ne l’a peut-être jamais fait auparavant. C’est là que nait la vraie prière de l’homme et que nous pouvons renaître dans la rencontre vraie et profonde avec Jésus. Et elle devient aussi vraie pour nous cette Parole par laquelle notre foi nous sauve (Mc 5,32).

+ Pierbattista