Méditation du Patriarche Pierbattista Pizzaballa : 6e Dimanche de Pâques, Année B, 2021

Publié le: May 05 Wed, 2021

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9 mai 2021

6e Dimanche de Pâques, Année B

Nous poursuivons aujourd’hui la lecture du chapitre 15 de l’Evangile selon Saint Jean, que nous avions commencé dimanche dernier. Jésus y décrit la relation qui s’établit entre Lui et les disciples comme une relation d’amour. Le terme « amour » est répété 9 fois dans ces quelques versets.

A coté du terme « amour » se trouve un autre terme, tout aussi important, que Jésus applique aux siens : « amis ». Ainsi Jésus, pour dire qui sont les disciples et en quel sens Il les comprend, utilise cette parole. Il les appelle « amis » (Jn 15,15).

Mais qu’est ce que signifie pour Jésus « aimer » et « être ami » ?

Tout d’abord, pour Jésus, aimer signifie demeurer les uns dans les autres. S’aimer les uns les autres n’est pas une simple rencontre occasionnelle, ni même une simple présence les uns aux autres, en restant extérieurs et étrangers, chacun selon sa propre vie. S’aimer les uns les autres, pour Jésus, revêt plutôt l’intensité et l’épaisseur selon laquelle l’autre entre chez toi, jusqu’à faire partie de toi. Cette relation est bien loin d’être facile et souvent il y a une certaine confrontation : on ne se comprend pas, on éprouve une certaine déception. Cependant l’autre demeure une partie de ta vie. Et que tu le veuilles ou non, tu ne peux plus l’abandonner. Et ceci est absolument réciproque.

Voilà la relation entre Jésus et le Père. Voilà leur manière d’être une seule chose. Voilà leur manière d’avoir tout en commun. Et c’est pour cela que Jésus peut déclarer aimer le Père et observer ses commandements (Jn 15,10).

Mais tout ceci est également ce que Jésus a vécu avec nous. Il nous a aimés jusqu’à ce point de ne pas pouvoir faire sans nous. Car nous sommes entrés en Lui et désormais Il ne vit plus sans nous. Jésus demande aux siens de demeurer dans cet amour. C’est-à-dire de se laisser aimer ainsi.

Pour nous, l’expérience de demeurer reste problématique. Au milieu de notre fragilité humaine, ce dont nous faisons le plus l’expérience, c’est de nous perdre, d’oublier qui nous sommes, où nous allons et avec qui. Souvent nous sommes les premiers à fuir de la vie, de nous-mêmes et des autres.

L’histoire du salut, tout comme notre histoire personnelle, est parsemée de ces récits de fuite en avant. Mais l’action de demeurer dont parle Jésus aujourd’hui n’exclut pas tout ceci. En effet, ce n’est pas un hasard si les discours d’adieu, dans lesquels se trouve notre chapitre, ont été placés par Jean avant la Passion de Jésus. C’est lors de cette ultime étape que la majeure partie des disciples ne demeurera pas et que chacun se perdra. Pour Jésus, aimer signifie offrir à l’autre une demeure tellement sûre, tellement ouverte est accueillante, que l’autre puisse toujours y revenir et se sentir chez lui, comme si il n’en était jamais parti.

Demeurer n’appartient pas à la sphère des capacités humaines, mais à l’horizon de la miséricorde de Dieu. Il nous a tellement fait siens, Il nous a appelés amis à tel point qu’Il nous offre un lieu où demeurer aussi avec nos fugues, nos manquements, nos inaccomplissements et nos péchés. Même si nous nous éloignons fortement, nous ne sortons pas de cet enlacement divin, de cette demeure.

Il s’agit alors de demeurer là où nous reconnaissons notre faute et là où nous n’essayons pas maladroitement de nous croire indemnes. Ce ne sera pas notre péché qui nous empêchera de demeurer mais plutôt notre présomption de n’être pas pécheurs. Demeurer signifie habiter dans la miséricorde du Seigneur, là où la grâce suffit.

Tout ceci est la vraie et grande joie possible pour l’homme : « Je vous ai dit cela pour que ma joie soit en vous, et que votre joie soit parfaite » (Jn 15,11).

Il peut y avoir la tentation de penser qu’un tel amour, qui demande un accueil total et un don de soi jusqu’au bout, puisse être un obstacle à la vraie joie. Et dans notre imaginaire moderne, le terme demeurer revêt plutôt une nuance de contrainte que de liberté.

Pour Jésus il n’en est pas ainsi. C’est Lui qui en premier connaît « sa joie » (Jn 15,11), qui est celle d’avoir observé les commandements de Son Père. C’est-à-dire d’être resté uni à Lui dans une unique volonté, une unique vie. C’est là qu’Il a tout reçu. Et Il veut que son style de joie soit également celui de ses disciples ; là où ils apprennent à s’aimer les uns les autres, à être les uns pour les autres cette demeure bonne, à être capables de s’accueillir dans leurs propres diversités et aridités, capables de se pardonner.

C’est cette capacité à vivre dans l’acte continuel de demeurer les uns dans les autres qui témoigne d’une relation plus forte que celle des liens du sang. Dans cette relation véritable, l’autre m’appartient et m’intéresse et donc je ne peux pas ne pas en prendre soin jusqu’à donner ma vie pour les autres. C’est ceci que signifie être amis (Jn 15,13) dans le style du Seigneur.

+ Pierbattista