Les linteaux oubliés du Saint-Sépulcre

Par: Cécile Leca/ lpj.org - Publié le: December 14 Tue, 2021

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JERUSALEM - L’église du Saint-Sépulcre est sans doute un des lieux saints les plus connus de Jérusalem. Située en plein cœur du quartier chrétien de la ville, cachée par les nombreuses maisons de pierre qui l’entourent, son entrée ne paye pourtant pas de mine. Après avoir suivi la Via Dolorosa, on y accède par un étroit chemin qui passe devant la Mosquée d’Omar avant de déboucher sur une petite cour. La façade d’entrée, constituée de deux portes, est au fond du parvis. Pour peu qu’on soit plongé dans ses pensées, on ne la remarquerait pas. Car pour les pèlerins venus du monde entier, c’est à l’intérieur, si riche d’histoire et de symbolique, que cet endroit prend tout son sens…

Portes du Saint-Sépulcre.

Pourtant, cette modeste entrée recèle elle aussi quelques secrets non dépourvus d’intérêts, qu’ils soient religieux, historique ou culturel. Son mur nu et d’apparence simple ne l’a en effet pas toujours été. Sans le savoir au préalable, impossible de le deviner… et pourtant, les deux portes qui constituent l’entrée de l’église du Saint-Sépulcre sont bel et bien incomplètes.

Presque cent ans plus tôt, ces portes étaient en effet ornées de deux linteaux de marbre, taillés à l’occasion de la rénovation du Saint-Sépulcre par les croisés (aux alentours de 1149). Enlevés dans les années 1930, ils reposent désormais au musée Rockefeller, à quelques pas de la Vieille ville et plus précisément de la Porte d’Hérode.

Photo des portes avec les linteaux, datant de 1857 et exposée au musée Rockefeller.

Selon plusieurs sources (dont le musée qui les conserve aujourd’hui), c’est un incendie qui serait à l’origine du déplacement des linteaux. D’autres sources parlent néanmoins d’un tremblement de terre. Quoi qu’il en soit réellement, ces deux blocs de marbre ne sont depuis plus jamais retournés sur le site du tombeau du Christ. L’explication la plus évidente concerne leur conservation : leur marbre est en effet très fragile et risquerait de souffrir des intempéries extérieures. Il lui faudrait un nettoyage complet et délicat à réaliser pour retrouver sa blancheur. Ainsi, si l’on veut revoir un jour ces linteaux sur les portes du Saint-Sépulcre, la meilleure solution serait sans doute de bénéficier d’un mécénat afin de récolter suffisamment de fonds pour créer des copies. De cette façon, les portes pourraient retrouver leurs ornements d’antan, et les originaux resteraient à l’abri au musée Rockefeller.

Les gravures des deux linteaux

Le linteau de la porte gauche, située côté ouest, met en scène une partie de la vie de Jésus. On y retrouve notamment la résurrection de Lazare, les supplications de Marthe et Marie, le Christ donnant ses instructions avant la Cène (partiellement endommagé), l’entrée à Jérusalem, puis, tout à droite, la Cène.

Selon le Rockefeller Museum, l’ordre de ces scènes, qui ne correspond pas au Nouveau Testament, a donné lieu à une autre interprétation, en lien étroit avec les Croisades, qui stipule que la partie endommagée représenterait l’expulsion des marchands du temple – en référence à l’expulsion des infidèles par les croisés. Toujours selon cette même interprétation, les supplications de Marthe et Marie seraient en réalité une représentation du Christ ressuscité, et la résurrection de Lazare la résurrection d’entre les morts. L’entrée à Jérusalem serait une référence à l’entrée triomphante des croisés dans la ville, et la Cène un rappel de la nature humaine du Christ.

Représentation des gravures du linteau de gauche.

Le linteau de la porte droite est quant à lui plus mystérieux. Loin des scènes bibliques, il met en scène une kyrielle de créatures mythologiques, d’oiseaux et d’hommes nus accrochés les uns aux autres. Les sources diffèrent quant à sa signification, bien que beaucoup y voient un symbole du mal et du péché, en opposition au linteau de gauche. L’historienne de l’art Lucy-Anne Hunt a proposé une autre hypothèse (HUNT, Artistic and Cultural Inter-Relations), qui s’appuie notamment sur des citations bibliques de l’Ancien Testament. Selon elle, il s’agirait d’une représentation de la mortalité de l’homme et de la condition humaine en général. Les fidèles entraient par la porte de droite et étaient ramenés à leur condition d’hommes, puis sortaient par la porte de gauche sous le signe de la pureté du Christ et de la résurrection. Cette hypothèse a néanmoins été réfutée par l’historien de l’art Avital Heyman, qui cite une autre interprétation possible : le linteau de droite représenterait la défaite des infidèles et leur destruction, agissant comme un miroir du linteau de gauche et de ses références aux Croisades.

Représentation des gravures du linteau de droite.

Ces hypothèses manquent néanmoins d’une information capitale pour pouvoir pleinement appréhender la véritable signification des deux linteaux : on peut en effet supposer que les tympans des deux portes, aujourd’hui de simples pierres nues, étaient autrefois également ornés de gravures. C’est le cas de la plupart des églises françaises datant de cette époque, comme par exemple Notre-Dame de Paris ou la Basilique de Vézelay.

Si ça a bien été le cas, pourquoi alors l’ornement de ces tympans a-t-il disparu ? A-t-il été détruit pour des raisons de convictions religieuses, lorsque Saladin reprit la ville aux croisés ? Selon le frère Dominique-Marie Cabaret, de l’École biblique et archéologique française de Jérusalem, « c’est une possibilité, même s’il est également concevable que l’évènement ait eu lieu à une date ultérieure. » Toutefois, cette hypothèse n’explique pas pourquoi les linteaux ont été épargnés. La religion musulmane de l’époque, qui de manière générale n’aimait pas les représentations artistiques chrétiennes, a-t-elle décrété que ces derniers étaient acceptables, contrairement aux tympans ? Ou bien le temps et les intempéries ont-ils tout simplement eu raison de ces derniers ?

On peut également se poser la même question au sujet de l’autre porte du Saint-Sépulcre, aujourd’hui condamnée. S’il n’y existe aucune trace de linteau, on y trouve toutefois un tympan vierge de tout ornement. Y en a-t-il un jour seulement eu un ? Et si oui, a-t-il subi le même sort que les tympans de l’entrée actuelle de l’Église ? Aujourd’hui, personne ne connaît la réponse à ces questions. Et les études sur le sujet se comptent sur les doigts d’une main.

Porte ouest du Saint-Sépulcre, aujourd'hui murée. Elle se trouve au croisement des rues du Greek Patriarchate et du Christian Quarter.

Quoi qu’il en soit, aujourd’hui, n’importe qui peut venir admirer ces deux blocs de marbre taillés sous réserve d’une petite visite au musée Rockefeller. Il est d’ailleurs intéressant de relever qu’on y trouve un autre trésor architectural retiré de son site d’origine : des fragments décoratifs issus de Khirbat al-Mafjar (le palais d’Hisham), situé dans la ville de Jéricho. Alors, qu’on soit un pèlerin désireux de visiter le tombeau du Christ ou un simple visiteur un brin curieux, il convient de faire un détour près de la porte d’Hérode afin d’aller admirer ces magnifiques vestiges, lourds d’un incroyable passé.