Méditation de S.B. le Patriarche Pizzaballa : 6ème dimanche du temps ordinaire, année C 2022

Par: Pierbattista Pizzaballa - Publié le: February 08 Tue, 2022

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13 février 2022

6ème dimanche du temps ordinaire, année C

 

Une clé de lecture pour entrer dans le passage de l’Evangile d’aujourd’hui (Lc 6,17.20-26) nous est donnée dans le verset 20, lorsque nous lisons que Jésus « levant les yeux sur ses disciples, déclara… ».

À l’origine de ces paroles célèbres que nous appelons « béatitudes », il y a donc un regard de Jésus sur ceux qui le suivent : Jésus les regarde, puis il dit comment il les voit.

Les béatitudes sont fondamentalement un regard, une manière de voir les autres, la vie, l’histoire et les situations. Jésus voit la vie selon sa manière, qui est aussi celle du Père. Jésus vient, dit quel est son regard et cherche à le communiquer aux siens. Il affirme à ses disciples qu’il existe une autre façon de regarder la réalité.

Notre regard tendrait à s’arrêter à ce qu’il voit : s’il observe un pauvre, il ne voit qu’un pauvre ; s’il observe quelqu’un qui pleure, il ne voit que quelqu’un qui pleure ; s’il observe des riches, il ne voit que des riches. Notre regard ne voit qu’une réalité fermée sur elle-même.

Le regard de Jésus, lui, est un regard capable de voir à l’intérieur et au-delà des apparences. Il regarde les choses en relation au Père, et de la manière que le Père a de faire avancer son histoire avec les hommes. Il voit donc les pauvres comme ceux à qui appartient le Royaume ; il voit les affamés comme ceux qui expérimentent le soin du Père ; il voit les affligés comme ceux qui connaîtront un Dieu qui console ; il voit les perdants comme ceux qui s’ouvrent à la vraie richesse, à une récompense plus grande.

Et il voit les riches, les personnes aisées et rassasiées comme des personnes qui ne peuvent s’ouvrir à rien de plus que ce qu’elles possèdent déjà. Elles sont des personnes enfermées dans leur présent, des personnes pour qui la vie se résume ce qu’elles vivent maintenant et rien d’autre.

Jésus n’explique pas pourquoi il en est ainsi. À vrai dire, ce n’est pas quelque chose qui puisse s’expliquer avec une logique humaine, mais plutôt un regard de foi à accueillir. Un peu après, au chapitre 10, Jésus lui-même dira son émerveillement pour ce mystère et pour ce regard du Père : « À l’heure même, Jésus exulta de joie sous l’action de l’Esprit Saint, et il dit :  “Père, Seigneur du ciel et de la terre, je proclame ta louange : ce que tu as caché aux sages et aux savants, tu l’as révélé aux tout-petits. Oui, Père, tu l’as voulu ainsi dans ta bienveillance” » (Lc 10,21).

Les béatitudes sont donc comme le sens de l’histoire, révélée aux petits.

Qu’est ce qui arrive lorsqu’on rencontre ce regard ?

Ce regard conduit à un reversement total de perspective et d’interprétation de la réalité. La réalité reste la même, les pauvres sont bel et bien pauvres ; mais le regard sait désormais voir cette réalité comme un privilège, un don, une béatitude. Cette réalité est la route qui conduit à Dieu, qui met en relation avec Lui.

Celui qui fait l’expérience du salut, de la venue de Dieu dans sa propre vie, voit ainsi la réalité de manière différente et renouvelée.

Et on ne peut pas ne pas penser à la Vierge Marie : après avoir vécu sa rencontre personnelle avec Dieu lors de l’Annonciation, après avoir fait l’expérience que le Seigneur avait véritablement porté la vie là où elle ne pouvait advenir, alors Marie chante dans son Magnificat, un chant nouveau. Elle chante un monde nouveau, le monde tel qu’elle le voit désormais, en relation avec le Christ, à son salut donné aux derniers de ce monde.

Et on peut dire la même chose pour l’apôtre Paul : après avoir rencontré le Seigneur Jésus sur le chemin de Damas, il change complètement sa manière de voir la vie et le monde. Et lui-même affirme que ce qui lui semblait auparavant essentiel ne l’est plus, est même devenu de la poussière à ses yeux. En revanche, ce qui lui semblait indigne et sans intérêt, devient justement le lieu du salut et de la béatitude.

Et il ne s’agit bien sûr pas de se forcer à être heureux. Il s’agit de laisser notre regard être transformé et devenir un regard pascal.

Et si ce regard manque alors le christianisme n’apporte rien de nouveau dans le monde et n’est pas capable de transformer quoique ce soit : l’histoire reste alors refermée sur elle-même.

Mais lorsqu’il y a ce regard nouveau, alors il y a une autre manière de penser, de vivre et d’agir. Alors apparaît une manière capable de transformer l’histoire, pour qu’elle s’approche toujours plus de la vision que nous portons dans nos cœurs renouvelés par le regard même de Dieu.

+Pierbattista