Mgr G.B. Marcuzzo : « Je marche sous la conduite de l’Esprit » dans le service

Par: Rula Shomali/ LPJ - Publié le: June 24 Wed, 2020

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JERUSALEM - Le 24 avril 2020, Mgr Giacinto-Boulos Marcuzzo, Vicaire du Patriarcat latin pour Jérusalem et la Palestine, a fêté son 75ème anniversaire. En cette occasion spéciale, il a adressé une lettre d'action de grâces à la famille du Patriarcat latin, aux paroissiens, aux prêtres, aux communautés religieuses, aux institutions pastorales et à d'autres. Le droit canonique exige que chaque évêque, à l'âge de 75 ans, soumette une lettre officielle de démission au Saint-Siège. Au nom du pape François, Mgr Leopoldo Girelli, Délégué Apostolique à Jérusalem, a demandé à Mgr Marcuzzo de "continuer [sa] mission pastorale, jusqu'à ce que le pape François accepte [sa] démission et nomme un nouvel évêque". Mgr Pierbattista Pizzaballa, Administrateur Apostolique du Patriarcat latin de Jérusalem, l'a reconfirmé dans sa fonction de Vicaire patriarcal.

"Abouna Boulos" - comme l'appelaient les fidèles locaux - a servi dans les paroisses de Beit Jala et Ramallah en tant que vicaire paroissial et professeur enseignant de catéchisme. Il a également été curé et directeur d'école à Malakal, au Sud Soudan. Il a travaillé dans le domaine de l'éducation dans divers établissements d'enseignement parmi lesquels le collège Ahlyieh de Ramallah, le séminaire du Patriarcat latin à Beit Jala, l'Université de Bethléem, et d'autres, en tant que spécialiste en théologie, en philosophie et en patrologie arabe.

Mgr Marcuzzo a toujours été un membre actif des comités et institutions de l'Église tels que l'Assemblée des Ordinaires Catholiques de Terre Sainte (AOCTS), le Conseil presbytéral, le Conseil des consulteurs, la Conférence des évêques latins dans les régions arabes(CELRA), ainsi qu’un consultant pour le Conseil des patriarches catholiques d'Orient, le Comité des écoles chrétiennes, les Chefs d'Églises à Jérusalem, ainsi que dans le Groupe de Réflexion (Brainstorming). Il a également été membre du Conseil pontifical pour le dialogue interreligieux et de la Commission bilatérale permanente de travail entre le Saint-Siège et l'État d'Israël.

Mgr Marcuzzo a acquis une expérience riche et unique en Terre Sainte - (60 années dont 51 ans comme prêtre et 27 comme évêque) - A cette occasion, le Bureau Média du Patriarcat Latin l'a rencontré pour discuter de son expérience et de sa vie parmi les fidèles.

Vie et mission pastorale

Giacinto-Boulos Marcuzzo est né à San Polo di Piave, en Italie du Nord, diocèse de Vittorio Veneto, le 24 avril 1945. Le 25 août 1960, il entre au Séminaire de Beit Jala et le 1er septembre 1962 au Grand Séminaire, où il apprend, en plus des sujets philosophiques et théologiques, les langues de Terre Sainte, l'arabe en particulier. Il est ordonné diacre le 1er novembre 1968 puis prêtre le 22 juin 1969 en la Basilique de Gethsémani.

Le 29 avril 1993 - après divers engagements pastoraux dont nous parleront au cours de l’entretien - le pape Jean-Paul II le nomme évêque titulaire d'Emmaüs et, le 3 juillet 1993, il est ordonné évêque au Saint-Sépulcre à Jérusalem par l’imposition des mains du Patriarche Michel Sabbah. Le 10 septembre 1994 il fait son entrée comme évêque à Nazareth et Vicaire patriarcal pour Israël. Cette dernière mission prendra fin 23 ans plus tard lors de sa nomination comme Vicaire patriarcal pour Jérusalem et la Palestine en août 2017, fonction qu'il occupe encore aujourd'hui.

1- Quelles sont les étapes les plus importantes de votre parcours pastoral ?

Ma première étape après l'ordination sacerdotale a été celle du service pastoral en Terre Sainte en général, et plus particulièrement à Beit Jala et Ramallah (1969-1972) en tant que Vicaire paroissial. Une période au cours de laquelle mon attention s'est portée sur la jeunesse, la catéchèse et l'enseignement de l'Histoire et de la philosophie dans les écoles.

J'ai vécu en profondeur la signification de « l’attraction charismatique de l'Église-Mère de Jérusalem", de la Terre Sainte et de ses fidèles, héritiers des premiers chrétiens, et des Lieux Saints. Ces expériences sont résumées dans ma devise sacerdotale "Car pour moi, la vie, c'est le Christ" (Philippiens 1 :21).

La deuxième étape a été mon service missionnaire à Malakal, au Sud-Soudan, où j'ai servi comme prêtre « Fidei donum » dans différentes missions et succursales, au séminaire et dans les écoles du diocèse entre 1972 et 1977. Je remercie le Seigneur d’avoir donné cette expérience apostolique-missionnaire aux prêtres du Patriarcat latin. Une expérience pleine de solidarité ecclésiale sincère et d’échange d'efforts fructueux. Une expérience vraiment missionnaire, mais riche aussi en développement social, anthropologique et d'aventures que je pourrais qualifier, dans ses sens les plus divers, d’évangéliques".

Nous avons été les premiers prêtres à retourner au Soudan, sept ans après la guerre civile dont les conséquences ont été terribles sur la société et l'Église, avec l'expulsion des missionnaires étrangers. Il était urgent que des prêtres catholiques soient présents pour répondre au nombre croissant de personnes des tribus nilotiques qui voulaient se convertir au christianisme : pour les guider et leur donner une éducation chrétienne appropriée. Malgré la situation économique et sociale très difficile, nous étions heureux de leur offrir nos services missionnaires, culturels et sociaux pendant les années les plus importantes de notre vie. Grâces à Dieu, les résultats ont en effet été fructueux.

La troisième étape, inoubliable aussi, est celle que j'ai passée à étudier la spécialisation théologie à l’Université du Latran à Rome (1978-1980). Ce fut une période pleine d’approfondissement et de "découvertes" romaines : j'ai été confronté à des défis intellectuels majeurs, j'ai vécu "l'année des trois papes" (1978), j'ai été imprégné par la mise à jour académique du Concile et j'ai "découvert" la Littérature chrétienne arabe (LAC), ou ce que l'on peut appeler la patrologie arabe, qui n'est pas si connue, même chez les chrétiens arabes. Je me suis passionné pour cette discipline, ce qui m’a amené ensuite à y consacrer ma thèse de doctorat. Plus tard, j'ai enseigné ce sujet au Séminaire du Patriarcat latin de Beit Jala, à l'Université de Bethléem, à l'Université de Haïfa et dans d'autres institutions universitaires.

Venons-en maintenant à la quatrième étape : J'ai servi au Séminaire du Patriarcat latin à Beit Jala pendant 14 ans, où j'ai été enseignant, recteur et membre actif des différentes activités du séminaire. C'était une époque pleine de défis, une authentique expérience de l’Esprit, de la foi, d'optimisme et d’une véritable fraternité entre prêtres. Quand je me rappelle cette expérience-là, je me souviens des mots de St. Paul dans sa première lettre aux Thessaloniciens : " C'est vous, en effet, vous et personne d'autre, qui êtes notre espérance, notre joie et le signe de victoire dont nous pourrons être fiers devant notre Seigneur Jésus...Vous êtes notre gloire et notre joie ! ». (1 Thessaloniciens 2:19).

Enfin, être Vicaire patriarcal à Nazareth pour Israël (1994 - 2017) et Vicaire patriarcal à Jérusalem et en Palestine (2017 à aujourd'hui) sont les dernières étapes. J'ai exercé ce ministère au plus fort de ma maturité apostolique dans ma vie de prêtre. J'ai vécu une expérience pastorale privilégiée auprès des paroissiens sur tous les fronts, en particulier lors du Synode pastoral diocésain général.

2- Quels moments vous sont les plus chers dans vos années de Vicaire patriarcal à Nazareth ?

Cette expérience à Nazareth a eu un impact considérable sur ma vie. Tout d'abord, j'ai vécu avec force la signification de la "paternité sacerdotale", la relation entre les paroissiens et les prêtres, la coopération avec les autres Églises ainsi que le dialogue interreligieux (avec les musulmans, les juifs et les druzes), sans oublier l'interaction sociale, historique et culturelle avec la mosaïque communautaire de Galilée.

Durant ces années (1994-2017), j'ai suivi de près la vie des paroisses, des écoles, des communautés religieuses, les célébrations dans les Lieux Saints et les rencontres avec les nombreux pèlerins, comme le ferait n’importe quel évêque. Ainsi, j’ai été le témoin interactif des phénomènes spirituels et pastoraux en plein développement, tels que le mouvement "Legio Mariae" et le Chemin Néo-catéchuménal, mais aussi de l'établissement et l’évolution positive succès des « Concours bibliques » visant à diffuser la connaissance de la parole parmi les différentes paroisses, catholique, orthodoxe et anglicane ; en plus j’ai encouragé la création des mouvements de jeunesse dans toutes les paroisses de Galilée.

J'ai également accueilli, au nom du Patriarcat latin, un certain nombre de nouvelles communautés ou mouvements d'Église, tels que la communauté du Chemin Neuf, la Canção Nova, le Centre Marie de Nazareth, le mouvement "Shalom" à Haïfa et à Nazareth, les Sœurs indiennes de la Sainte Famille, les Sœurs carmélites de Notre-Dame du Carmel et la branche contemplative des Frères Missionnaires de la Charité de Mère Teresa.  

Dés le début de mon ministère à Nazareth le Patriarcat a obtenu une grâce spéciale : la présence des Sœurs de la Sainte Famille de Nazareth au Vicariat patriarcal, avec lesquelles j'ai vécu une expérience pastorale très fraternelle et qui sont encore présentes aujourd'hui.

Au plan socio-politique, et tout au long de mon ministère, de nombreux événements ont eu un impact positif et négatif sur la société et même sur l'Eglise. Je me souviens, par exemple, de l'arrivée de millions de Russes en 1991 et les années qui suivirent, qui a complètement changé la société israélienne ; de l’incroyable "euphorie" populaire des Accords d'Oslo (1993-1996), et la perspective d'un nouveau Moyen-Orient ; puis la déception qui en a suivi, en raison de l’absence des promoteurs de ce plan de justice et de paix ; ou encore de la désormais fameuse “question de la mosquée de Nazareth" (1997-2002). Bien entendu, l'Église a dû prendre des positions appropriées pour faire face à de telles situations.

Au plan socio-culturel, ce fut une joie pour moi de multiplier les rencontres et de discuter des questions sociales, culturelles et sociales lors de conférences et d'ateliers organisés dans des Centres pastoraux et dans les « Salons culturels domestiques ». Nous discutions - avec les paroissiens, les intellectuels et les universitaires - des derniers événements, des problèmes de l'Eglise, de la validité des traditions populaires, de l’émigration, de la Patrologie arabe, de la musique locale, de l'identité et de la mission du chrétien en Israël aujourd'hui. J'ai beaucoup apprécié l’intérêt et la joie qu’ils manifestaient, par exemple, dans la découverte de la Patrologie arabe ainsi que dans les enseignements sociaux de l'Église.

S'agissant de la liturgie et de la pastorale, j'ai eu la chance de participer à l'animation des célébrations auprès des Lieux Saints, et d’établir des liens forts entre l'église locale et les sites bibliques qui justifient la spécificité de notre important patrimoine ecclésial historique. J’ai été heureux de pouvoir continuer à célébrer des messes et à prier dans des lieux directement liés à la Bible, et même d'initier de nouvelles traditions. Par exemple, la messe à la montagne des Béatitudes, la fête de la Multiplication des pains et des poissons à Tabgha, le pèlerinage et la messe pascale d'Emmaüs-Nicopolis, et bien d'autres.

Au plan matériel et des constructions, les fonds que nous avons reçu des Chevaliers du Saint-Sépulcre et d'autres donateurs nous ont permis de construire une nouvelle église à Mouqeibleh, un nouveau couvent à Shefa-'Amr, de nouvelles écoles à Reneh et Rameh, un nouveau lycée à Jaffa de Nazareth. Le Patriarcat latin a pris en charge l'administration de l'école des Sœurs de Nazareth à Haïfa et à Shefaamer ; le Vicariat patriarcal a également acheté deux terrains proches du Vicariat de Nazareth, sur lesquels ont été construits le couvent des Sœurs, le Tribunal ecclésiastique, le Bureau des écoles et le Centre pastoral du Patriarcat. Avec la contribution généreuse de la Congrégation des Sœurs de Nazareth, le Patriarcat latin a loué un terrain à 52 familles de Nazareth où des maisons appartements ont été construits, le « St Gabriel project ». Je mentionnerai aussi l'achat de deux terrains près de l'église latine de Shefa-Amr, et d'une ancienne église de Jaffa de Nazareth, dans le cadre d'un échange de terrain avec la Custodie de Terre Sainte.

L'une des réalisations les plus importantes pour nos Eglises a été le Synode Pastoral Général, qui s'est tenu pendant neuf ans et qui a eu un impact considérable sur la vie de la communauté chrétienne. Ce synode, qui avait choisi comme slogan la parole "Ensemble" était particulier à bien des égards, du fait notamment de son organisation, de ses méthodes et de ses participants. À la fin du Synode, un « Plan pastoral général » a été publié pour accompagner l'Eglise de Terre Sainte dans le nouveau millénaire. Par la suite, grâce à l’esprit synodal de ces années-là, de nombreuses initiatives se sont concrétisées : le dialogue interreligieux, l'unité entre les Églises, les communautés religieuses et l'Église locale, la coopération pastorale entre les laïcs et le clergé, l'harmonie entre les Lieux Saints et les fidèles, ainsi que la centralité de la famille, de l'école et des laïcs. Ces initiatives et d'autres m'ont rappelé les mots de saint Paul, "Solvens parietem “ (briser le mur de séparation, Eph.2.14), qui est d’ailleurs ma devise épiscopale.

Enfin, la béatification de S. Marie Bouardi (1983) et S. Marie Alphonsine Ghattas (à Nazareth en 2009) puis leur canonisation commune à Rome en 2015 ont été parmi les plus beaux moments de ma vie. Parrainer la cause des miracles, organiser quelques préparatifs et célébrations de canonisation de ces deux saintes palestiniennes modernes m’a littéralement comblé de joie et de reconnaissance.

3- Votre passion pour le travail avec les familles et les jeunes était bien connue. Pouvez-vous nous en parler ?

Les familles et les jeunes ont toujours attiré mon attention pendant mon ministère car je croyais en leur impact sur les paroisses. Mon expérience avec les familles vient d'abord de mon expérience personnelle. Ma famille est tout pour moi, et ma vocation même ne serait pas complète, après la grâce de Dieu, sans son soutien. Notre éducation élémentaire et sociale vient de nos parents et du reste de notre famille, en plus de l'école et de la société.  Permettez-moi d’évoquer un souvenir très personnel : j'ai, en ce qui me concerne, gravé la date du mariage de mes parents sur ma croix pectorale. Il s’agit de la date de fondation de ma famille, et une source de grandes bénédictions pour nous tous.

J'ai ainsi accompagné des fiancés issus parfois de différentes églises qui se préparaient au sacrement du mariage dans différentes paroisses de Nazareth, de Galilée, de Haïfa et de Bethléem. En outre l'Assemblée des Ordinaires Catholiques m'a nommé délégué épiscopal pour la pastorale de la famille. J'ai été heureux de voir l'une des réalisations du Bureau de la Pastorale du Patriarcat latin : « la Marche des Familles », une série de rencontres visant à créer un comité pastoral pour les familles dans chaque paroisse.

En outre, j'ai participé à une dizaine de conférences internationales des familles ; dont une à Rio de Janeiro en 1997, au cours de laquelle le pape Jean-Paul II a lancé l'idée de créer le "Centre international pour la spiritualité familiale à Nazareth" - qui, pour des raisons pratiques, est encore en construction.  A cette occasion, les familles de Nazareth ont présenté au Pape une icône de la Sainte Famille qui sera conservée dans le centre du bâtiment.

Concernant la jeunesse, j'ai eu le privilège de vivre l'esprit de renouveau du Concile œcuménique Vatican II. Je figurais d'ailleurs parmi les séminaristes et les jeunes prêtres qui se sont engagés lorsque le père Michel Sabbah (qui est devenu plus tard patriarche) a fondé la JEC locale (Jeunesse Étudiante Chrétienne) au milieu des années 60, une institution qui fait encore tant de bien dans notre société. 

A l’échelle internationale, j'étais également présent à Rome lorsque Sa Sainteté a lancé les Journées mondiales de la jeunesse (JMJ). J’y ai découvert une touche de fraîcheur, d'optimisme et d'engagement nouveau et, depuis lors, j’ai été chargé d'accompagner les jeunes et de les guider en amont de leur participation aux JMJ. Je l'ai fait pour toutes les éditions, exceptée la dernière au Panama.

4- Quelques mots sur de votre prochaine étape ?

J'ai présenté ma démission à l'âge de 75 ans, mais mon ministère n’est pas pour autant terminé, dans la mesure où je continuerai à exercer mes fonctions de Vicaire patriarcal jusqu'à ce que le pape François accepte ma démission. Quoi qu'il en soit, je tiens à préciser mon souhait de rester en Terre Sainte pour y poursuivre mon ministère. Je suis prêt à assumer tous les services qui me sont demandés, dans la mesure du possible. A cette fin, j'ai un programme passionnant, qui pourrait me permet de satisfaire mes intérêts personnels et pastoraux - plus de prières, de lectures, d'écrits, des souvenirs partagés sur des sujets pastoraux et culturels utiles, et la participation à la vie de la communauté chrétienne dans l'Eglise mère de Jérusalem.

Dieu merci ! Je ne m'ennuie jamais, et je regarde toujours devant moi. Comme l'a dit saint Paul, et comme je l'ai écrit dans mon jubilé sacerdotal : « Je marche, sous la conduite de l’Esprit » dans le service auprès de la merveilleuse Eglise-mère de Jérusalem. Priez pour moi ! Merci !