« On prend plus de temps pour faire les choses ». A Saint Pierre-en-Gallicante, les Assomptionnistes approfondissent la vie religieuse et communautaire

Par: Geoffroy Poirier-Coutansais/LPJ - Publié le: April 02 Thu, 2020

JERUSALEM – Situé sur le versant oriental du Mont-Sion, à Jérusalem-Est, le site de Saint Pierre-en-Gallicante a fermé ses portes aux visiteurs le 16 mars dernier. Les Augustins et Oblates de l’Assomption, qui animent le Lieu Saint depuis sa création, vivent depuis deux semaines un quotidien assez étrange, dans un contexte difficile où la mission même des deux communautés en Terre Sainte est mise à mal par la crise sanitaire. Eux dont les journées s’articulent d’ordinaire autour de l’accueil de pèlerins font face désormais à des défis administratifs importants, en même temps qu’ils découvrent une autre forme de vie religieuse, conséquence des restrictions de mouvements et d’une certaine forme de désœuvrement.

Voilà maintenant quinze jours que le site de Saint Pierre-en-Gallicante a fermé ses portes aux touristes et pèlerins, se conformant ainsi aux mesures prises par les autorités civiles dans le cadre de la crise sanitaire mondiale qui n’a pas épargné la Terre Sainte.

Les disciples du Père d’Alzon, dont la mission à Jérusalem consiste à accueillir les pèlerins, ont été parmi les premiers à subir les contrecoups de cette crise. Dès l’annonce par les autorités palestiniennes de la fermeture du Gouvernorat de Bethléem, c’est la moitié du personnel du Lieu Saint qui manquait chaque jour à l’appel. Et à mesure que les autorités israéliennes multipliaient les annonces invitant les touristes étrangers à rentrer chez eux, le flot de pèlerins se tarissait jour après jour… jusqu’à l’obligation faite au Sanctuaire de fermer ses portes.  

La gestion des employés du site - notamment des résidents de Cisjordanie - mis de facto au chômage est un défi de taille qui occupe une grande partie des journées du Frère Cézar, économe à Saint Pierre-en-Gallicante depuis presque trois ans.  « Il y a tout un travail administratif, que je viens à peine de finir […] Il faut vérifier quelles sont les lois, pour les résidents de Jérusalem comme pour ceux de Cisjordanie. » Il s’agit pour le Frère Assomptionniste de permettre aux employés de bénéficier des indemnités qui leur reviennent de droit. « Certaines lois permettent d’obtenir les droits au chômage technique pour tous les détenteurs de la carte d’identité israélienne. Il faut alors chercher les bons papiers, les faire signer, les renvoyer au bon endroit etc... […] C’est plus compliqué pour les Palestiniens de Cisjordanie, admet-il, mais nous ferons tout notre possible pour que ceux-ci puissent continuer à subvenir à leurs besoins. […] Derrière ces employés, il y a des familles, parfois nombreuses, que l’on ne peut pas abandonner. D’autre part il faudra bientôt préparer le retour de tous ces employés... Toute une salve de démarches administratives qui nous attend, avec de nombreux casse-têtes à résoudre, comme la question des permis de travail dont certains auront expirés entre temps... ». La tâche est ardue, même si l’économe de la communauté relativise : « De toute façon, tous les autres travaux sont en suspens, du fait des restrictions de circulation et de l’absence des employés compétents, sans parler de toutes les contraintes habituelles liées à la présence des pèlerins dont nous sommes libérés. Nous avons donc le temps de gérer tous ces problèmes. »

Cyril, lui, est volontaire DCC depuis six mois à Saint Pierre-en-Gallicante où il est venu aider les Assomptionnistes dans l’accueil des pèlerins. A l’heure du confinement, il éprouve un sentiment mitigé, à la fois heureux de pouvoir apprécier le calme qui règne sur le site, et triste de voir ce dernier vidé de ses pèlerins : « C’est évidemment agréable de pouvoir profiter de Saint Pierre dans ces conditions, mais la vocation de ce lieu est d’accueillir les gens […] C’est un Lieu de grâce inouï où Dieu fait ses merveilles. Le sens profond de cet endroit, comme celui de ma mission n’est pas d’en profiter égoïstement, mais de le partager avec le plus grand nombre. »

Pour autant le jeune homme refuse d’envisager un retour en France, ni même une quelconque « pause » dans sa mission. « Il y a toujours du travail à faire », souligne le volontaire, évoquant sa nouvelle mission auprès des Frères Assomptionnistes qui l’ont chargé de classer la bibliothèque personnelle d’Etienne Boubet, architecte de l’église de Saint Pierre-en-Gallicante construite entre 1910 et 1924. « C’est un travail très complémentaire. Il y a beaucoup de croquis, de cartes. [...] Les Pères Boubet et Germain-Durant sont des figures-clefs du Lieu […] Lire les livres qu’ils ont lu permet de mettre ses pas dans ceux de ces hommes qui ont bâti ce lieu ».

Autre aspect positif, la vie communautaire qui, d’après Cyril, a pris de nouvelles couleurs depuis le début du confinement : « Trois Frères sur cinq sont étudiants. Aussi ces derniers étaient souvent pressés le matin. Depuis qu’ils suivent leurs cours à distance, nous avons la joie de partager le petit-déjeuner tous ensemble, ce qui n’était jamais arrivé auparavant. ». Pour le Frère Cézar, cette situation représente un défi pour la vie en communauté : « L’enjeu est un peu le même que pour les familles confinées. Quand on passe 24h/24 ensemble, il faut réapprendre à se parler, à vivre ensemble. [...] C’est un peu étrange mais plus on passe de temps ensemble, moins on se parle […] Comme si le temps était plus détendu et que, se voyant tout le temps, on est moins pressé de se raconter les choses… ». A l’instar de Cyril, Les Frères apprécient par certains côtés le nouveau rythme de vie qui s’est installé depuis le début du confinement : « On prend plus de temps pour faire les choses, confie l’économe [...] Le programme est globalement le même, mais on fait les choses avec plus d’attention. » Un changement notable cependant, concernant la vie liturgique de la communauté : la messe du dimanche, désormais célébrée à Saint Pierre-en-Gallicante en présence de toute la communauté.

Mais le plus appréciable selon lui est de pouvoir se consacrer pleinement à ce qu’on fait sans être distrait par les contraintes extérieures. « Lorsqu’on est à la prière par exemple, on n’est pas ailleurs ; on ne regarde pas sa montre parce qu’on a un cours dans quinze minutes ; Ça nous libère en quelques sorte »

De leur côté, les Sœurs Oblates ont opéré quelques changements dans leur quotidien. De nombreux temps de prières se vivent désormais en communauté, comme l’oraison, le chapelet, la méditation, ou encore l’adoration. Autant de choses qu’elles devaient souvent vivre individuellement, n’ayant pas toujours les mêmes horaires.

« On trouve un autre rythme, selon le Frère Cézar, où on alterne travail intellectuel, travail manuel, prière, détente avec plus de flexibilité… […] Car nous ne sommes plus dans le programme qui d’ordinaire nous est imposé par la présence de pèlerins dans la maison. On peut faire des choix. Et on peut se concentrer dorénavant sur ce qui est l’essentiel de notre vie religieuse. »

A quelques jours de la Semaine Sainte, et alors que des dizaines de milliers de visiteurs étaient attendus aux portes de « Saint Pierre », la communauté des Assomptionnistes se prépare, comme beaucoup, à vivre une semaine de Pâques hors du commun : « Cette année, nous célèbrerons tout le Tridium pascal à Saint Pierre-en-Gallicante, alors que nous avions l’habitude, avec les Pères Blancs et la communauté du Chemin Neuf, d’organiser ça ensemble, et de vivre Pâques sur nos différents lieux, à différents moments.[…] L’ambiance, d’habitude festive, sera cette année plus monastique. Un grand changement pour tout le monde. »