Père Khalil Maroun : « Je pense que les gens aujourd’hui ont plus besoin de témoins que de paroles »

Publié le: July 12 Fri, 2019

Jérusalem – En ce début d’été, le Bureau Média du Patriarcat latin est allé à la rencontre du Père Khalil Maroun. Supérieur du Monastère Lazariste à Jérusalem depuis neuf ans, le P. Khalil est responsable de l’animation spirituelle des Filles de la Charité présente en Terre Sainte. Très apprécié à Jérusalem, notamment par les jeunes volontaires Français, nous avons profité d’un temps d’amitié et de partage pour lui poser quelques questions et découvrir ainsi sa mission et la communauté des Prêtres de la Mission (Lazaristes).

Père Khalil, pouvez-vous nous parler un peu de vous, de votre parcours ?

Sixième d’une famille de sept enfants, je suis né le 17 janvier 1964 à Basloukit, un petit village au Nord Est du Liban dans le diocèse de Tripoli. Notre maison se trouvait sur les hauteurs, à deux pas de l’Eglise des Saints Sarkis et Bakhos, où je passais beaucoup de temps et ce, dès mon plus jeune âge, avant de devenir très vite et à mon plus grand bonheur, enfant de chœur. Ma famille a eu un rôle prépondérant dans la relation que j’ai aujourd’hui avec le Christ, nous avons toujours beaucoup prié ensemble, la simplicité et la piété avec laquelle ma mère vivait m’a donné très jeune, cette volonté de consacrer ma vie à Dieu. Lorsque j’avais 13 ans, le curé de ma paroisse est venu rencontrer ma mère chez nous et lui a annoncé qu’il souhaitait que je devienne prêtre, j’ai fui la maison ! Pourquoi ? Je l’ignore, car cette annonce m’a rempli de joie et je pense que cela fut un des moments les plus beaux de mon existence ! Le Liban est un pays où la dévotion à la Vierge est très présente chez les chrétiens maronites, un grand nombre de sanctuaires mariaux et de statues de la Mère de Dieu parsèment les paysages de campagne jusqu’à Beyrouth. Très rapidement je me suis engagé dans la Légion de Marie, le but de ces groupes paroissiaux est de sanctifier ses membres par la prière, les sacrements, la dévotion à la Vierge Marie, à la Sainte Trinité ainsi qu’à la pratique de l’apostolat. Avec la Légion de Marie, nous aidions des personnes en difficultés de tous milieux. Donner de mon temps de cette manière était pour moi très important et a consolidé mon amour pour le Christ et la Sainte Vierge.

Comment avez-vous décidé d’entrer au séminaire ?

Lorsque j’étais encore au lycée, deux missionnaires de la maison lazariste de Mejdlaya sont venus célébrer la messe, Mgr Georges Bou-Jaoudé, actuel Archevêque de Tripoli était en ce temps-là supérieur, et le Père Jean Sfer. L’approche qu’ils avaient avec les jeunes m’a beaucoup plu. A la fin de la messe, je me suis approché d’eux et leur ai annoncé vouloir devenir prêtre. Sans hésiter, le Mgr Bou-Jaoudeh m’a demandé de les suivre pour voir si la communauté me convenait. Lors de mes visites, j’ai eu la chance de pouvoir parler à plusieurs reprises avec Mgr Georges Bou-Jaoudé, qui, grâce à sa bonté et sa piété m’a donné envie de rentrer au Petit Séminaire (École Apostolique) et de consacrer ma vie au Seigneur au sein de la congrégation des Pères Lazariste. Durant ma période au séminaire, j’ai eu la chance de partir étudier six ans en Italie, au Collège Alberoni dans la ville de Piacenza, pour suivre des cours de philosophie et théologie.

Quand avez-vous été ordonné ? Qu’avez-vous fait suite à cela, avez-vous voyagé ?

J’ai été ordonné le 1eraout 1993 par l’évêque de mon diocèse, Mgr Antoine Jbeir, dans la paroisse de mon village natal, il est très fréquent au Liban de voir les séminaristes être ordonnés dans leur propre village. Suite à mon ordination, j’ai été placé au collège Saint Joseph d’Antoura. Dans cet établissement scolaire j’ai été nommé aumônier d’un groupe de cinq cents scouts et guides du Liban, une mission que j’ai exercée durant 13 ans et qui fut très forte dans ma nouvelle vie de prêtre. Accompagner des jeunes dans leur vie spirituelle est quelque chose de magnifique pour un prêtre, aujourd’hui encore, j’apprécie pouvoir échanger avec eux sur leur relation avec le Christ et si le besoin s’en ressent, les accompagner dans leur chemin de foi. Peu de temps après mon arrivée à Jérusalem, je suis parti rédiger une thèse à Toulouse en 2012 avec pour sujet : « Le collège Français Saint Joseph d’Antoura (Liban) : son impact culturel, politique et religieux ». J’ai aussi eu la chance d’aller prêcher au Congo durant une semaine pour les lazaristes de la province, une expérience incroyable malgré la pauvreté qui y règne et qui nous rappelle que nous sommes chanceux de vivre dans un certain confort dont parfois nous ne prenons plus confiance.

Pouvez-vous nous expliquer ce qu’est la Communauté des Lazaristes autrement appelé Congrégation de la Mission ?

La communauté des Lazaristes a été fondé en 1625 par Saint Vincent de Paul, son objectif est d’annoncer le Christ au plus pauvres par la Parole et de le célébrer dans les sacrements. Cela doit s’exprimer dans la communion fraternelle, la simplicité et l’humilité. Notre congrégation est divisée en provinces, au total il y a en a une quarantaine dans le monde pour environ 2850 prêtres et plus de trente évêques. Chaque province est composée d’un Visiteur nommé pour six ans et renouvelable par autres trois ans par le Supérieur Général après la consultation des lazaristes de la province. Le Père Général, lui aussi est élu tous les six ans lors d’une Assemblée Générale. Le Visiteur établit un Projet avec son Conseil Provincial, il nomme l’économe provincial, le directeur du séminaire, répartit les Confrères dans les maisons ou encore approuve le projet communautaire de chaque maison, cela toujours en accord avec son conseil bien entendu.

Le Visiteur de notre Province d’Orient est le Père Ziad Haddad, qui supervise donc les missions réalisées dans cette région. Les plus fréquentes sont appelées « missions populaires », et consistent à aller dans des paroisses de villages pendant une semaine, généralement durant le carême ou pendant l’été pour « suppléer » le prêtre. Nous célébrons la messe, organisons des veillées évangéliques, des confessions, des activités avec les jeunes, du catéchisme, des pièces de théâtre…

Le fait que nos missionnaires visitent les paroisses parfois isolées est très important, il peut arriver que des paroissiens aient des désaccords avec leur curé, ou que des tensions soient ressenties au sein de la paroisse, la présence d’un missionnaire aidera souvent à dédramatiser la situation et à apporter un avis extérieur pour rétablir la paix.

Pourquoi ce choix de venir en Terre Sainte ? Quelle est votre mission ?

Le Père Antoine-Pierre Nakad, actuel directeur provincial des Filles de la Charité était alors Visiteur de la Province d’Orient, il m’a demandé de venir en Terre Sainte pour devenir responsable de la maison de Jérusalem. Il s’agissait de quelque chose de complètement nouveau pour moi, après avoir beaucoup parlé de cette possibilité avec mon directeur spirituel, j’ai fini par accepter ce poste que j’occupe depuis novembre 2010. Ma mission principale est l’animation spirituelle des vingt-deux Filles de la Charité présentes en Terre Sainte avec leur personnel. Les sœurs sont réparties dans six maisons où je me rends fréquemment pour célébrer la messe, confesser ou encore présider des célébrations pénitentielles.

J’ai la chance de parler cinq langues, Arabe, Français, Anglais, Italien, Espagnol, que j’ai appris au fil des années. Cela me permet d’aider les différentes communautés qui me demandent de venir célébrer des messes dans l’une ou l’autre de ces langues ou encore de discuter avec des fidèles de différents horizons. J’enseigne de plus l’Histoire de l’Église à la faculté de théologie de l’Université pontificale salésienne de Rome (campus Jérusalem) dans les locaux du Monastère salésien Ratisbonne.

Quel est le rôle des Filles de la Charité en Terre Sainte ?

La Compagnie des Filles de la Charité a également été fondée par Saint Vincent de Paul avec l’aide de Louise de Marillac, les sœurs travaillent essentiellement avec les plus pauvres, les plus démunies et abandonnées. Elles sont présentes à Bethléem, Bethanie, Ein Karem, Haïfa, Nazareth et Jérusalem.

Les sœurs à Bethléem s’occupent, sous la responsabilité de Sœur Denise, d’un orphelinat avec des enfants âgés de quelques jours jusqu’à six ans. La religion musulmane étant stricte concernant l’adoption, il est rare de voir ces enfants quitter l’orphelinat avant six ans, quand ils sont pris en charge par l’autorité palestinienne. À Ein Karem et à Haifa, les sœurs ont des maisons qui accueillent des personnes en situation de handicap, et s’assurent que chacun reçoit bien les soins ainsi que l’éducation dont il a besoin.

Avez-vous des guides spirituelles qui vous inspirent particulièrement aujourd’hui ?

J’admire particulièrement deux saints : Saint Vincent de Paul bien entendu, qui nous enseigne qu’il faut aimer le Seigneur avec la force de nos bras et la sueur de nos fronts. Lui-même avait une force avec laquelle il savait tirer le meilleur de chacun pour permettre à tous de mettre à bien leurs projets, rappelant l’importance de la constance et de l’audace. Le second est Saint Charbel Makhlouf, un moine ermite maronite ayant vécu au Liban. C’est une personne d’une rare humilité, il parlait très peu et d’une manière très simple, passant la majeure partie de son temps dans la mortification, la prière et la méditation. J’affectionne particulièrement ce saint car je pense que les gens ont aujourd’hui plus besoin de témoin comme Saint Charbel que de paroles pour avancer dans leur relation avec le Christ et avec leur prochain.

Propos recueillis par Irénée Julien-Laferrière