Réflexions de Sami El-Yousef sur la visite de solidarité du Patriarche Pizzaballa à Gaza

Par: Sami El-Yousef, Administrateur Général du Patriarcat latin - Publié le: June 22 Tue, 2021

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Réflexions de Terre Sainte

Visite de solidarité de Sa Béatitude le Patriarche Pizzaballa

à Gaza du 14 au 17 juin 2021

J'ai eu le privilège de faire partie d'une délégation conduite par Sa Béatitude le Patriarche Pizzaballa en solidarité avec la population de Gaza, après la récente guerre dévastatrice du mois de mai qui a duré onze longs jours. Bien que nous ayons regardé les informations en direct de Gaza pendant la guerre et que nous ayons réalisé que les bâtiments et les infrastructures étaient largement détruits, le fait de voir tout cela de nos propres yeux et d'écouter les navrants témoignages personnels a été une expérience complètement différente.

Plus inquiétant que les dommages physiques, sont les dommages émotionnels et psychologiques causés à toute la population de Gaza, traumatisée, qui se sent impuissante et abandonnée. Les personnes âgées, les enfants et tous les groupes d'âge intermédiaires ont plaidé pour des interventions psychosociales et une période de réhabilitation personnelle avant de pouvoir reprendre une vie normale au milieu de toutes ces destructions. Notre tâche n'a donc pas été facile : nous avons offert un soutien matériel, des encouragements et des prières, tout en étant conscients de nos propres limites, compte tenu de la poursuite du blocus de Gaza, qui a commencé en 2007, et des menaces constantes des deux parties, selon lesquelles le cessez-le-feu pourrait n'être qu'un répit avant un nouvel affrontement.

Avec cette toile de fond, je reviens sur ce voyage mémorable de quatre jours.

Au cours de la visite, trois écoles catholiques ont été visitées (Patriarcat latin, Sainte Famille et Sœurs du Rosaire) et l'accent a été mis sur le rôle important que jouent ces écoles. Les rencontres avec les enseignants, le personnel, les élèves et les parents ont révélé les mêmes frustrations et un appel à faire savoir au monde que les habitants de Gaza sont des êtres humains qui méritent d'être traités comme tels et cherchent à vivre une vie normale loin de la violence. "Permettez aux enfants de vivre leur enfance et de ne pas perdre leur innocence !" a déclaré un parent. Sa Béatitude a souligné qu'ils ne devaient pas sous-estimer l'importance de la "résilience par l'éducation" et le rôle important des écoles pour apprendre, enseigner, penser de manière critique, s'exprimer et communiquer.

La visite de l'école des Sœurs du Rosaire a été très douloureuse en voyant tous les dégâts créés en quelques minutes sur le dur travail de construction et de développement qui avait duré de nombreuses années. "Il faut beaucoup de temps et il est très difficile de construire, mais il est très facile et rapide de détruire", s'est exclamé un enseignant. Pourtant, dans toutes les visites d'écoles, l'esprit positif était évident, et les élèves et les enseignants étaient impatients de montrer leurs réalisations malgré toute la misère. Les enseignants ont parlé de leurs efforts héroïques pour continuer à enseigner en ligne pendant la pandémie avec un accès limité à l'internet et à l'électricité, Gaza vivant en moyenne avec 5 heures d'électricité par jour. Les élèves ont exécuté la danse traditionnelle Dabkeh et les troupes de scouts nous ont accueillis avec de la musique traditionnelle. Un véritable signe que malgré tout, les habitants de Gaza sont forts, chérissent la vie et trouvent toujours des moyens de s'en sortir et de prospérer malgré leurs conditions de vie difficiles.

Au cours de notre visite, nous devions également nous arrêter dans les foyers des Filles de la Charité pour les enfants ayant des besoins spéciaux et les personnes âgées, ainsi qu'au centre médical Caritas. Dans tous ces endroits, il était formidable de voir que leurs services n'ont pas été interrompus et qu’ils sont même en cours de développement, capable d’offrir un secours plus large et de meilleure qualité aux plus défavorisés des habitants de Gaza.

Il faut y voir un signe de la force et de la permanence de nos institutions à Gaza pour fournir ces services au cœur des valeurs chrétiennes.

L'un des temps forts a été la rencontre avec des membres de la paroisse de Gaza, qui ont réfléchi non seulement aux destructions de la guerre, mais surtout à la poursuite du blocus et aux conditions de vie semblables à celles d'une prison. Ce quotidien a brisé des familles en raison de l'absence de permis pour rendre visite à la famille proche en Cisjordanie, de l'impossibilité d'obtenir en temps voulu des permis pour un traitement médical, ou des permis pour assister aux funérailles ou aux mariages de la famille proche à Bethléem ou à Zababdeh. Ils ont exprimé leur frustration face à l'absence de solution permanente à leurs problèmes et au fait de devoir toujours vivre d'une guerre à l'autre, chacune générant davantage de destructions.

Un autre moment fort de la visite a été la rencontre avec les bénéficiaires du programme de création d'emplois, dont profitent 65 familles de Gaza et qui leur offre un emploi décent, une formation et un revenu digne. De tous les programmes de soutien à Gaza, c'est probablement celui qui a l’impact le plus significatif et le plus direct sur le soutien apporté à la communauté chrétienne de Gaza.

Une fois de plus, il était douloureux d'entendre les histoires personnelles, car beaucoup ont vu leur maison endommagée pendant la guerre et sont traumatisés par cette expérience. Leur principale préoccupation est naturellement de savoir ce qui leur arrivera lorsque leur emploi de deux ans prendra fin si la situation à Gaza reste ce qu'elle est aujourd'hui, avec un taux de chômage de 70 % pour les femmes et les jeunes. Il n'y a pas de réponse claire, si ce n'est notre promesse de continuer à trouver les moyens de les soutenir.

À cet égard, il y aura également une extension du centre de formation Thomas d’Aquin afin que ces jeunes puissent bénéficier de programmes de formation élargis.

Les premières heures de notre troisième jour à Gaza nous ont donné un petit aperçu de ce que les habitants de Gaza ont traversé pendant quatre guerres. Un endroit situé à quelques centaines de mètres de l'endroit où nous logions a été bombardé à 1 h 09 du matin, ce qui a fait trembler le bâtiment et a rempli l'air d'une odeur d'explosifs pendant plus d'une heure. Alors que je racontais cette expérience terrifiante, j'ai vu des sourires et des commentaires répétés selon lesquels il s'agissait d'un très petit échantillon de ce dont ils sont régulièrement témoins.

Quelle façon de vivre au quotidien sans savoir quand et où un bombardement majeur aura lieu ni quels dégâts il causera !

Beaucoup ont déclaré qu'ils avaient une valise spéciale contenant leur passeport, leur certificat de naissance et autres, leurs objets précieux et quelques vêtements près de la porte, au cas où ils devraient partir dans un court délai. Quelle façon de vivre ! Ce même jour, Sa Béatitude a insisté pour visiter les principaux sites de destruction ainsi que les familles dont les maisons ont été endommagées. Ce fut une expérience très douloureuse étant donné l'ampleur des destructions des tours d'habitation, des bâtiments publics, des routes et des infrastructures. Il semble que rien n'ait été épargné.

On a pu constater la présence d'équipements lourds de démolition ainsi que celle de travailleurs égyptiens qui aidaient à démolir les nombreux bâtiments instables entourant les structures bombardées. Ainsi, la misère continue car de nombreux propriétaires doivent, avant même de pouvoir penser à reconstruire, supporter le coût d’une démolition.

Le Patriarcat latin de Jérusalem s'est engagé à réparer les dommages subis par 32 maisons qui n'avaient pas d'autres moyens de soutien, afin de permettre aux gens de retrouver une vie normale en toute sécurité.

La dimension spirituelle et pastorale a marqué les moments les plus forts de cette mission.

Les visites de Sa Béatitude aux personnes âgées et aux malades dans leurs maisons ont été très appréciées, ainsi que celles dédiées aux enfants ayant des besoins spéciaux et aux personnes âgées dans les maisons des Filles de la Charité. La bénédiction de la fontaine de la Vierge Marie au Centre Thomas d'Aquin a mis en évidence l'importance de ce centre, qui permet non seulement de former les jeunes à la vie et aux compétences professionnelles, mais aussi aux études théologiques.

Le point culminant a certainement été la Sainte Messe de notre dernier jour sur place avec la confirmation de 3 enfants, la première communion de 18 autres et le baptême d'un petit garçon.

Ce fut une célébration très joyeuse, signe d'une communauté vivante et proche de sa foi.

Au cours de ses divers messages spirituels, le Patriarche Pizzaballa a réfléchi aux enseignements de la semaine durant notre séjour, à savoir "Aime ton ennemi" et "Le pardon", et a évoqué le grand défi que représente l'exercice de ces enseignements, notamment à Gaza et immédiatement après une guerre.

Il a cependant poursuivi en disant que si nous voulons prétendre être de vrais chrétiens, nous devons écouter, réfléchir et être capables de mettre en pratique ces enseignements, car c'est la seule façon d'avoir une paix intérieure et de vivre véritablement une vie chrétienne malgré toutes les difficultés.

La partie la plus difficile de la visite a été de dire au revoir et de retourner à notre vie normale en sachant que malgré tous les encouragements, les prières et les mots de soutien que nous avons tous donnés, en particulier Sa Béatitude, nous laissons derrière nous beaucoup de destructions, qu'elles soient physiques ou émotionnelles. Nous nous sommes engagés à faire ce que nous pouvons pour continuer à soutenir nos frères et sœurs de Gaza, à plaider en leur faveur pour une vie digne et juste et à témoigner de notre solidarité avec eux.

Notre reconnaissance va à toutes les personnes qui nous ont soutenus dans le monde entier, dès le premier jour, avant même que nous le leur demandions. Nous remercions en particulier toutes les paroisses locales de Palestine, de Jordanie, d'Israël et de Chypre qui ont généreusement contribué à soutenir Gaza par le biais de l'appel de Sa Béatitude sur le thème "la charité commence chez soi" ; l'Ordre du Saint-Sépulcre de Jérusalem ; les Amis de la Terre Sainte au Royaume-Uni ; Manos Unidas en Espagne ; DVHL et l'Archidiocèse de Cologne en Allemagne ; l'Œuvre d'Orient en France ; et beaucoup d'autres qui ont aidé financièrement ou par leur solidarité et leurs prières.

Sachez que la population de Gaza apprécie vraiment votre soutien.

Gardez Gaza dans vos prières et plaidez chaque fois que vous le pouvez pour que les problèmes fondamentaux soient résolus et que Gaza ne soit pas à nouveau au cœur de nouveaux cycles de destruction et de violence ! 

Sami El-Yousef
Administrateur général
21 juin 2021