Terre Sainte: Réflexions de M. Sami El-Yousef, Administrateur Général du Patriarcat latin

Publié le: September 02 Wed, 2020

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Réflexions de Terre Sainte

Réflexions aléatoires

Qui pouvait imaginer que la pandémie, que tout le monde croyait désormais derrière nous, reviendrait plus forte que jamais, nous obligeant tous à vivre selon de nouvelles règles très incertaines qui évoluent jour après jour ? Qui pouvait imaginer que le tourisme et les pèlerinages en Terre Sainte s'arrêteraient brusquement, mettant des dizaines de milliers de personnes au chômage, et que les économies du monde entier s'effondreraient ? Qui pouvait imaginer que la réouverture des écoles serait sujette à tant de polémiques dans le monde entier, plongeant des milliards de parents d'élèves en difficulté dans une incertitude sans précédent ? Qui pouvait imaginer que lorsqu'un vaccin serait finalement disponible, de nombreuses personnes hésiteraient à le prendre ? Et "la liste des "qui pouvait imaginer " pourrait être interminable....

Ce qui est désormais évident pourtant, c'est que ce sont les économies avancées - celles qui ont développé des systèmes de santé efficace - qui ont le plus souffert, et dont les ressortissants ont montré le plus de difficultés à faire face à la situation. À cet égard, je me penche sur les communautés locales du Moyen-Orient dont les économies sont en crise, certaines devant faire face à des problèmes d'occupation, de fermetures et de blocus, ainsi qu'à de graves restrictions de voyage, à des systèmes de santé dysfonctionnels. Jusqu'à présent, ces communautés semblent avoir bien fait face à la pandémie et à ses effets. Ironiquement, et à titre d'exemple, notre paroisse de Gaza était l'une des rares à pouvoir organiser des camps d'été à grande échelle pour sa jeunesse, étant donné que jusqu'à récemment, il n'y avait pas de cas locaux à Gaza. Finalement, le blocus imposé depuis 13 ans à la population de Gaza a eu un seul effet positif !

S'agissant de la situation sanitaire, après les premières restrictions strictes en Palestine, en Israël et en Jordanie qui sont apparu comme un moyen de contenir la propagation du virus, le relâchement qui a suivi a donné lieu à une résurgence très inquiétante. En Israël, il y a aujourd'hui environ 115 000 cas et le nombre de décès est de plus de 900, tandis qu'en Palestine, malgré un verrouillage strict et des réglementations d'urgence limitants les rassemblements, les cas sont aujourd'hui au nombre de 23 000 et le nombre de décès est d'environ 150. Même la Jordanie, qui s'en sort beaucoup mieux que ses voisins, a connu une augmentation avec quelques 2 000 cas et 15 décès jusqu'à présent. Ce qui est également certain, c'est que la majorité des gens en a désormais assez des diverses restrictions et semble négliger les réglementations en matière de santé et de sécurité. Le retour aux grands rassemblements et aux banquettes de mariage en est la preuve, lorsqu'on sait que ces événements sont le principal facteur de propagation du virus. Le souci est que l'imposition de nouvelles mesures de confinement général, si celles-ci s'avéraient nécessaires, poserait de sérieux problèmes de mis en application.

J'aimerais apporter quelques points de réflexion sur le soutien généreux reçu en réponse aux deux appels que nous avons lancé pour nous aider à faire face aux défis liés au Covid-19. La réponse au premier appel lancé au nom du Patriarcat latin de Jérusalem (PLJ) par le Grand Maître de l'Ordre du Saint-Sépulcre de Jérusalem, Son Éminence le Cardinal Filoni, a été des plus généreuses, et diverses lieutenances du monde entier se sont empressées de collecter des fonds pour soutenir leurs frères et sœurs de Terre Sainte. La démonstration de solidarité a été tout à fait exceptionnelle, lorsqu'on sait qu'il s'agit d'une pandémie mondiale dont les souffrances sont partagées par tous les habitants de la planète. Pourtant, les membres de l'Ordre ont jugé bon de ne pas oublier leurs compagnons chrétiens, oubliant parfois leurs propres souffrances. Quant au deuxième appel lancé par l'Administrateur Apostolique Mgr Pizzaballa au nom des écoles du Patriarcat latin en Palestine et en Jordanie, la réponse a été une nouvelle fois très généreuse et a certainement dépassé les attentes, puisque divers particuliers, diocèses et même gouvernements sont venus à notre rescousse. Entre les deux appels, plus de deux mille familles ont été soutenues à travers la distribution de coupons alimentaires, de produits d'hygiène et de fournitures pour bébés, des recharges de cartes de compteurs électriques et des médicaments. Cela s'est fait par l'intermédiaire de nos prêtres et de nos conseils paroissiaux qui ont travaillé avec les autorités locales et les organisations caritatives afin d'entrer en contact avec les personnes les plus nécessiteuses et d'éviter que les aides se superposent. En outre, dans le cadre de l'aide aux familles pour régler leurs obligations financières envers les écoles Patriarcat, 1 238 familles ont été soutenues jusqu'à présent dans les écoles de Jordanie et 1 180 familles dans les écoles de Palestine. L'aide humanitaire et le soutien aux écoles va sans aucun doute doubler au cours des prochains mois, car nous continuons à recevoir et à distribuer des dons.

De manière tout à fait inhabituelle, l'esprit de solidarité communautaire qui s'est manifesté lorsque les fermetures et la crise étaient à leur apogée a permis une stabilité financière relative pour le moment, alors que les prévisions étaient très sombres. Outre les dons résultant de l'appel lancé par le PLJ, les modestes contributions locales des communautés locales et de nos propres membres au sein de la famille élargie du Patriarcat ont aussi été reçu comme une bénédiction. Les évêques, les prêtres et les sœurs ont volontairement renoncé à une partie ou à la totalité de leurs modestes allocations mensuelles ; des centaines de membres du personnel ont volontairement rendu une partie de leur salaire ; et tout le personnel de l'école a accepté de différer le paiement d'une partie de son salaire pour nous permettre de payer les salaires et de maintenir nos portes ouvertes et de faire fonctionner nos activités le plus longtemps possible. Cela a permis au PLJ de conserver 99 % de ses 1 850 employés à plein temps, en leur donnant un sentiment de sécurité et de continuité à un moment où, pour beaucoup de nos employés, les effets de la pandémie se sont fait sentir, de nombreux conjoints ayant perdu leur emploi à cause de la pandémie. Si cela a fonctionné jusqu'à présent, nous devons voir les choses en face et admettre que la viabilité de cette situation pourrait ne pas être garantie à l'avenir si les effets sur la santé et l'économie venaient à s'aggraver dans les mois à venir. Notre plan reste le même : maintenir la pleine capacité de notre personnel aussi longtemps que possible, afin de ne pas aggraver les souffrances de nos employés et des communautés locales.

Quant aux écoles, elles ont agi avec héroïsme en concluant l'année scolaire 2019/2020 par le biais de cours à distance. Bien que ce mode d'enseignement ne soit pas idéal, il a été rendu possible par une bonne préparation et un corps enseignant dévoué. Ceux qui ont passé les examens officiels les ont réussis avec brio, égalant les résultats des années précédentes, et les surpassant même dans certains cas. Les leçons tirées de cette période sont actuellement examinées dans le but de mettre à jour les besoins en matériel et en logiciels ainsi que les capacités des enseignants pour leur permettre d'être mieux équipés en 2020/2021 et faire face aux différents modèles d'"enseignement mixte" promus. Cela nécessiterait de combiner les cours en classe et les cours en ligne. Cependant, l'incertitude demeure quant à la meilleure stratégie à adopter, car nous sommes tous soumis aux évolutions de la crise sanitaire, et les meilleurs scénarios pourraient être mis de côté du jour au lendemain si la situation venait à se détériorer davantage. Toutefois, la pandémie nous a tous appris la patience, la flexibilité et la persévérance. A l'avenir, ces qualités sont nécessaires si nous voulons servir le mieux possible nos communautés.

Malgré toutes les difficultés, les fermetures et les réglementations gouvernementales contraignantes, et après une pause d'environ trois mois, le travail sur la mise en œuvre du projet a repris. Il s'agissait d'une étape nécessaire à la création d'emplois dans les communautés locales, ceci afin de soulager les souffrances. Le plus grand projet de construction, celui de l'église de Jubeiha a reçu une dérogation spéciale des autorités jordaniennes et les travaux ont repris en juin malgré le bouclage. Les progrès ont été réguliers et le projet doit être achevé sous peu. On espère que l'église sera inaugurée lors de la première visite de Son Éminence le Cardinal Filoni en Terre Sainte, une fois que les restrictions de voyage et les horaires le permettront. Cette église a le potentiel d'être la plus grande de Jordanie avec une capacité de près de mille fidèles.

Enfin, sur une note moins amusante, et s'agissant de la restructuration administrative et financière qui a eu lieu ces deux dernières années, je suis fier d’annoncer que nous sommes passé à la phase de mise en application. Nous n'avons pas réussi dans tous les domaines, mais nous avons identifié les lacunes et sommes en train de les combler. Nos structures actuelles sont fondées sur des normes professionnelles, avec une transparence et une responsabilité totale, et font l'envie de nombreuses institutions ecclésiastiques locales et même internationales. En outre, la dette la plus importante résultant de la construction de l'Université de Madaba, due et garantie par les autorités de Rome, a été récemment réglée dans son intégralité, libérant ainsi la PLJ d'une dette extérieure importante. La tâche n'a pas été simple, car l'Église a dû prendre la décision très douloureuse de vendre certaines propriétés à Nazareth pour pouvoir y parvenir. En outre, des plans provisoires en cours doivent permettre de régler les emprunts extérieurs locaux restants, des dettes qui pourront raisonnablement être recouvertes dans les 12 à 24 mois à venir. Ces développements vont maintenant permettre au Patriarcat latin de se pencher sur les questions plus stratégiques auxquelles l'Église en Terre Sainte est confrontée et de travailler activement à trouver des solutions adéquates aux nombreux défis.

Alors que le chômage a atteint des niveaux records et que les gens continuent de souffrir ; malgré le manque de clarté au niveau politique et les discussions sur l'annexion qui sont toujours d’actualité ; alors que les perspectives de la grippe saisonnière ne tarderont pas à se combiner avec la propagation de la pandémie, il est important de regarder les nombreuses bénédictions qui sont les nôtres et de savoir que nous ne sommes pas seuls. Des décisions judicieuses prises au niveau local, associées à une générosité sans précédent venant du monde entier nous donne l’assurance que nous ne sommes pas oubliés et nous confient une tâche supplémentaire dans la poursuite de la mission sacrée de l'Église en Terre Sainte. Un grand merci à tous ceux qui nous ont soutenu financièrement, mais plus important encore, un grand merci à tous ceux qui nous ont fait une place dans leur prière !

 

Sami El-Youssef

Directeur Général

2 Septembre