L’homme-Dieu et « l’apostat » fidèle!

(Col 1, 15-20; Lc 10, 25-37)

(par P.P. Madros)

Ce titre, avec deux formules paradoxales et apparemment contradictoires, voudrait résumer la deuxième et la troisième lecture, respectivement de Col 1, 15 s sur la divinité et l’humanité du Christ, et de Lc 10, 25 s sur le « bon Samaritain ».

Le Christ, « image du Dieu invisible, premier-né de toute création » (Col 1, 15)

Cette lettre aux fidèles de Colosses (à 200 km d’Ephèse) contient des affirmations doctrinales colossales! Dès le premier chapitre, l’apôtre improvise un(e) hymne au Christ-Tête et Plénitude! Des exégètes trouvent que saint Paul ici, à partir du v. 12, cite un chant connu dans l’église primitive. Pourquoi pas? Mais le grand inspiré qu’était Paul, aurait-il été capable d’en composer un, sur le modèle de l’hymne à la charité, où l’apôtre fait preuve d’un génie poétique rarement égalé?

En plus des charismes intellectuels de Saul de Tarse, son amour pour le Nazaréen lui donne des ailes! Et le voici qui décolle: « Christ est l’image du Dieu invisible », en grec « εικοων », « icône »! Automatiquement tombent les objections de « chrétiens » (surtout occidentaux) contre les images sacrées: Jésus-homme est l’icône par excellence (pas « Ecône »!). En d’autres mots, le bon Dieu avait interdit aux Juifs de se faire des images dessinées ou sculptées parce que, pour ce peuple alors primitif et entouré de païens polythéistes, il y avait grand danger de se fabriquer des idoles. La frousse du pauvre Moïse s’est avérée réaliste puisqu’ils ont fait un veau d’or, avec la complicité de son propre frère Aaron, s’il vous plaît. (Le Coran, plus « aaronique » qu’Aaron, transfère le méfait d’Aaron à l’obscur « Samaritain », dans un anachronisme aussi gigantesque que bien intentionné!)

La lettre aux Hébreux utilise un langage moins imagé: « Le Fils est l’empreinte de la substance » de Dieu (1, 3); aussi « rayon » ou miroir. D’une façon encore plus simple, Jésus lui-même explique à Philippe et à nous tous: « Qui me voit, voit le Père »!

« Premier-né de toute création »

Il ne s’agit pas du premier-né de toute créature. En simplifiant, nous pouvons dire que c’est par le Verbe que tout a été créé: saint Paul s’empresse de le spécifier: « tout a été créé en lui, par lui et pour lui ». Tout! Et ici nous rejoignons la belle formule du credo: « engendré non créé », engendré comme une pensée dans l’intelligence, non pas comme un enfant par des géniteurs. En araméen, la formule est pittoresque et rimée: « waalida la ‘aabida ולידא לא עבידא

Oui, mais il y a aussi création. Certes, dans le sens que Jésus, incarnation du Verbe de Dieu, commence la nouvelle humanité et l’univers nouveau.

Pourtant, la doctrine de la double nature du Christ nous sauve de toute équivoque. Dans sa divinité, le Verbe crée. Sa nature humaine est créée. En cette nature humaine, toujours d’après Col 2, 9, « la Plénitude a choisi d’habiter »; dans le Christ homme « habite corporellement toute la plénitude de la divinité » (2, 9).

Le dogme de l’incarnation, rejeté comme indigne par les deux autres religions monothéistes, semble à première vue absurde. Mais il constitue la plus émouvante preuve de « l’humanité de Dieu » et une promotion de la plus haute dignité de l’homme.

Non: nous n’avons pas « expliqué » le mystère. Mais, depuis l’incarnation, chaque offense à l’homme est une offense à Dieu et chaque enfant est l’image du Christ, adopté par Dieu dans la grâce du baptême! Depuis la naissance de Jésus, l’humanité a une tête visible. Il faut donc « tout récapituler en Christ » (selon l’étymologie du verbe grec original). Tirons la conclusion: qui perd le Christ « perd la tête »: nous ne le voyons que trop!

Une bombe à la Jésus: le bon Samaritain est meilleur que la fine fleur du sacerdoce juif! (Lc 10, 25-37)

Le Maître ne rate pas une occasion pour secouer les gros bonnets du Temple ainsi que le menu peuple hébreu si dédaigneux, à son époque, des « autres ». Avec toute l’innocence du monde, Jésus raconte une petite histoire qu’il invente de toutes pièces. Voilà, les gars: « un homme, probablement un Judéen, de la classe A de l’humanité, descendait de Jérusalem à Jéricho. Il est tombé entre les mains (et les pieds!) des brigands ». Jésus n’insinue pas que ces hors-la-loi étaient Judéens: jamais de la vie! Un prêtre passe: il ignore l’homme blessé à moitié mort. Un lévite, prêtre de seconde catégorie, fait de même. Nous aussi, nous avons parfois un « haut clergé » et « un bas clergé ». Le « clergé » contemporain de Jésus, dans la parabole, se désintéresse royalement du pauvre homme! Pour ne pas être trop durs avec les deux illustres personnages emblématiques, nous supposons que ce prêtre et ce lévite, hommes pieux en principe, n’ont pas manqué de prier pour lui, mais à prudente distance. En arabe, nous avons une « belle » formule laconique presque cynique : « Qu’Allah vienne à son secours! », ce qui nous dispense de l’assister! « الله يعينه »

Notre Maître a l’audace, la témérité, de présenter comme modèle de charité… un Samaritain! Vous voyez ça d’ici? Pour les Juifs, les Samaritains étaient, pour le dire gentiment, de « faux frères », des bâtards de race mélangée et contaminée par une descendance babylonienne impure, des apostats, des schismatiques avec un pseudo-sanctuaire au mont Garizim, émule indigne et disproportionné du grand Temple de Jérusalem, avec un sacerdoce à l’eau de roses, bref un « peuple stupide qui réside à Sichem »! Et c’est ce spécimen que Jésus présente comme mille fois meilleur que la classe la plus élevée du peuple élu! Le Samaritain, l’ennemi le plus méchant et le plus dangereux, voici que Jésus en fait un proche », le « prochain » de l’homme tombé victime des larrons professionnels! Les Juifs préféraient voir les Samaritains de loin; et les Samaritains le leur rendaient bien! (Aujourd’hui, il paraît qu’ils font bon ménage!) Et le Nazaréen (que les Judéens regardaient de travers et que les Samaritains n’adoraient pas!) met la poudre: « Je vous présente un bon Samaritain, « plus bon » que les « plus bons », plus pieux que les plus pieux: un « mauvais » qui est bon; un « apostat » qui est fidèle; un « bâtard » qui est noble (plus que les bien-nés!); un « lointain » qui s’est fait « proche » (qriv קריב en araméen, plession πλησιον en grec), un « mamzer » exécrable devenu un « r’eh רעה, un « copain », étymologiquement « un collègue-berger ».

La charité qui donne la vie, la fausse charité qui engendre la mort!

La sollicitude du Samaritain a redonné la vie au malheureux. Malheureusement, certains chrétiens comprennent mal l’amour du prochain ou du lointain. Par « respect » ou « tolérance » ou « ouverture d’esprit » ou par « charité », ils sacrifient leur foi, leur église, leur culture et leurs pays « par amour » pour les autres. Non! Nous n’avons pas le droit de « rougir de l’Evangile », ni de « renier le Christ » ni de livrer notre église. Respecter les autres n’est possible que dans le respect de notre propre Seigneur et foi!

Conclusion

La suffisance nous éloigne de Dieu et le dédain du prochain! Que « le sang de la croix » du Christ nous sauve, nous qui sommes tombés entre les mains de brigands, à tout point de vue! Nous avons vu en Jésus l’union entre la divinité et l’humanité. Notons avec émotion l’identification que saint Paul fait entre le Crucifié et la croix: « par le sang de sa croix », comme si le bois avait du sang! Eh bien, toujours à propos du sang du Christ, nous nous souvenons de la formule où notre saint Paul nous rappelle le Christ-Tête, le Christ chef de la nouvelle humanité qu’il lie par le sang et l’eau, le pain, le vin et l’huile: « Vous qui étiez jadis lointains, vous êtes devenus proches…par le sang du Christ » (Eph 2, 13).

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