« Ils retournèrent à Jérusalem dans une grande joie »
Proposition pour vivre la vocation de l’Église en Terre Sainte
Très chers,
Que le Seigneur vous donne la paix,
Pendant ces années de ministère, je me suis adressé, à notre Église bien aimée de Jérusalem, de différentes manières : à travers des homélies, quelques brèves lettres et, surtout, lors des visites pastorales. Ce sont ces dernières, en particulier, ces moments de rencontre et de partage avec la communauté, qui ont marqué la vie de l’Église locale, et aussi la mienne. Cela m’a permis de connaitre de plus près notre diocèse, et de donner une expression concrète à cette unité entre le pasteur et la communauté qui est au cœur de la vie ecclésiale.
Ces dernières années, cependant, l’énième guerre tragique dans laquelle nous avons été précipité – et ses conséquences sur la vie de chacun d’entre nous – nous a contraints à repenser les aspects et le rythme de notre ministère, que j’ai essayé de poursuivre autant que possible. Cette période dramatique que nous traversons nous a tous amenés à nous engager au service des pauvres, à dénoncer les injustices, à être présents sur le terrain, et surtout à prier, à écouter la Parole de Dieu, à rechercher l’unité et la vérité dans notre relation avec Lui et avec chacun de nos frères et sœurs.
À la lumière de ce qui se passe – et en raison de l’impact que ces événements ont eu et auront sur la vie de notre Église- je ressens aujourd’hui le besoin de vous offrir un message plus structuré, une réflexion plus élaborée, et donc, exceptionnellement, plus longue. Cette Lettre n’est donc pas destinée à une lecture rapide ou partielle, ni à être utilisée comme un texte d’analyse politique. Elle doit être lue progressivement comme un instrument de discernement, et elle est également pensée pour favoriser le dialogue et la réflexion au sein de nos réalités ecclésiales, de nos communautés, dans les monastères et au sein des familles. Son but n’est pas d’offrir des réponses immédiates ou des solutions techniques, mais d’aider chacun à s’interroger sur la manière de vivre aujourd’hui la foi chrétienne sur cette Terre à la lumière de l’Évangile.
Il m’est difficile de me limiter aux déclarations d’usage, qui se succèdent souvent les unes après les autres de manière presque identique. Je ressens avec encore plus de force le besoin de mots sincères et significatifs pour nous. La souffrance de notre époque ne laisse aucune place à des discours édulcorés et abstraits – et donc peu crédibles – sur la cohabitation, et ne nous permet pas non plus de nous contenter d’une énième analyse ou dénonciation.
Nous l’avons déjà fait à plusieurs reprises, et nous nous sommes déjà suffisamment exprimés à ce sujet, tant en paroles qu’en actes. Les analyses et les dénonciations restent nécessaires – nous ne pouvons pas nous en passer– mais ce ne sont pas elles qui nous ouvriront des perspectives. Ces réflexions seront peut-être partagées au-delà de notre communauté, auprès de tous ceux qui se reconnaissent dans nos réflexions. Elles doivent toutefois s’accompagner d’une question : que nous demande le Seigneur en ce moment ? Et comment donner une expression concrète à notre foi dans ce contexte difficile ? C’est la question qui accompagne depuis longtemps mon ministère de prêtre : comment, en tant que chrétiens, en tant qu’assemblée ecclésiale, vivre au sein de cette situation de conflit, politique, militaire, spirituel, dont nous savons qu’elle durera encore de nombreuses années ? Elle fait désormais partie intégrante de la vie ecclésiale, de l’existence ordinaire de chacun d’entre nous. Malheureusement, elle fait désormais partie de la culture de cette Terre. Ce n’est donc pas un moment à surmonter, mais le lieu où notre Église est appelée à mettre en œuvre sa mission spécifique de communauté de croyants dans le Christ. Sur cette Terre où les frontières identitaires sont si fortement marquées, notre vie de chrétien doit devenir le témoignage d’une manière particulière de vivre, même au cœur du conflit, et doit trouver une expression visible et reconnaissable dans ce que nous disons et faisons. Nous sommes appelés à proposer une interprétation de la période actuelle selon une perspective chrétienne qui nous distingue de manière claire et reconnaissable.
Par la présente Lettre, je souhaite donc tenter de répondre à cette question. C’est le fruit d’un travail laborieux et douloureux – comme toute tentative de synthèse spirituelle –, issu de ma réflexion et de ma prière, ainsi que de ce que j’ai mûri au cours de cette période. Ce n’est évidemment pas une synthèse parfaite. Il faut plutôt y voir une première piste de réflexion qui devra certainement mûrir, s’affiner et se compléter avec le temps, notamment grâce à un échange, même contradictoire si nécessaire, avec quiconque souhaitera se lancer dans cette tentative de synthèse et dans cette lecture. À condition toutefois d’être animé par un désir sincère de chercher à comprendre la volonté de Dieu pour chacun d’entre nous. Je rassemble ici, de manière plus systématique et plus ordonnée, ce que j’ai déjà présenté en partie à plusieurs reprises ces dernières années.
L’image biblique autour de laquelle s’articule ma réflexion est celle de la cité, et en particulier la ville de Jérusalem. L’image de la cité est répandue et familière. Cela fait référence à la coexistence, à la relation, tant civile que religieuse. Mais nous ne nous attarderons pas sur l’idée générale de la cité, mais plutôt sur Jérusalem, comme modèle de référence idéal, en citant quelques passages des Écritures. Nous sommes l’Église de Jérusalem, et la Ville Sainte est le cœur non seulement géographique mais aussi spirituel de notre communauté ecclésiale. C’est le Lieu qui abrite le cœur de notre foi – la Rédemption – et c’est aussi le lieu géographique et spirituel qui préserve l’identité de notre Église, le centre vers lequel nous nous tournons pour trouver l’inspiration nécessaire en cette période. Notre Église présente de multiples facettes, exprimant la richesse de nos rites et de nos traditions. Depuis ses origines jusqu’à aujourd’hui, elle est, par essence, plurielle, puisque Jérusalem est la mère de tous les peuples. D’autre part, depuis de nombreux siècles, elle présente une configuration très claire : c’est une Église immergée principalement dans un contexte arabe.
Notre regard sur les événements que nous vivons aujourd’hui s’appuie donc sur cette Église dispersée sur ce vaste territoire. C’est une vision qui, précisément parce qu’elle est ancrée dans cette terre, aspire à rassembler et à accueillir tous ses habitants.
En effet, chaque communauté particulière peut se reconnaître dans la Ville Sainte : de la plus petite paroisse de Jordanie à la plus peuplée, des communautés vibrantes de Chypre aux fidèles d’expression hébraïque en Israël, des paroisses marquées par l’épreuve en Palestine à celles qui sont présentes et enracinées en Israël, jusqu’aux migrants, aux demandeurs d’asile et à toutes les autres réalités de notre diocèse. Jérusalem est le modèle spirituel qui unifie notre Église répartie sur des territoires et dans des situations politiques si diverses.
La Lettre est structurée en trois parties : la première partie commence par mon analyse de la situation chaotique actuelle. Avant de parler d’idéal, il est nécessaire de s’ancrer solidement dans la réalité telle qu’elle est, en y reconnaissant la présence et l’action de Dieu.
Dans la seconde partie, je voudrais partager une vision pour notre communauté, qui s’inspire et s’appuie sur les Écritures, en référence précisément à Jérusalem.
La troisième cherchera à traduire cette même vision en implications pastorales pour notre communauté ecclésiale, en abordant les activités de nos paroisses, des familles, des écoles et des institutions.
Comme je l’ai déjà dit, il s’agit avant tout d’une Lettre à vocation pastorale : elle ne contiendra pas de considérations ni d’analyses à caractère purement politique. Elle n’est « politique » que dans un sens plus large, dans la mesure où elle concerne notre présence, en tant que chrétiens, dans la polis, c’est-à-dire dans notre monde réel et dans notre ville de Jérusalem, tout en restant toujours tournés vers la véritable et définitive Polis, la Jérusalem céleste.
PREMIERE PARTIE
Lire la réalité : réfléchir au présent
Avant de nous interroger sur notre mission de croyants, nous devons regarder avec honnêteté le contexte dans lequel nous sommes appelés à vivre. Mais il faut partir de la réalité dans laquelle nous nous trouvons, si nous voulons répondre concrètement à la question qui nous accompagne tout au long de cette Lettre : comment vivre en chrétiens dans cette situation de conflit ?
Dans une réalité aussi complexe que la nôtre, toute tentative de synthèse est nécessairement partielle. J’accepte ce risque.
Ce n’est pas mon intention, donc, de faire le récit des évènements mais avant tout en saisir la portée historique. Le 7 octobre 2023 et la guerre à Gaza ont représenté quelque chose de différent et de bouleversant pour chacun des deux peuples de cette terre. Pour les Palestiniens, cela représente l’ultime étape dramatique d’une longue histoire d’humiliations et d’exodes. Pour les Israéliens, en revanche, quelque chose d’inédit : des violences qui ont faire revivre les horreurs survenues en Europe il y a quatre-vingts ans. Sans entrer dans ces discussions qui dépassent le cadre de notre propos, nous tenons toutefois à souligner que ce moment est désormais universellement considéré comme l’un de ces événements décisifs qui marquent la fin d’une époque et en inaugurent une autre, et qu’il s’est produit de la pire manière qui soit.
Nous avons été précipités dans un « après » que nous avons du mal à comprendre, mais dont nous pouvons déjà esquisser les contours.
Ce que nous vivons n’est pas seulement un conflit local. C’est le symptôme d’une crise bien plus profonde, d’un changement de paradigme à l’échelle mondiale. Pendant des décennies la communauté internationale, et en particulier le monde occidental, a cru en un ordre international base sur les règles, les traités et le multilatéralisme. Non sans une pointe d’hypocrisie, elle affirmait que le droit international, la Convention de Genève, les résolutions de l’ONU, étaient des instruments imparfaits mais nécessaires pour réguler la coexistence entre les peuples et protéger les plus faibles contre la loi du plus fort. Aujourd’hui tout le monde semble avoir pris conscience de sa faiblesse, mise en évidence par son incapacité à gérer ces conflits. En Israël et en Palestine, pour des raisons différentes et opposées, la confiance dans ce système a disparu depuis longtemps.
Nous assistons au retour du recours à la force comme instrument jugé décisif pour la résolution des conflits, celle-ci étant réduite presque exclusivement à sa forme violente et militaire, au détriment de toute autre possibilité fondée sur le droit, le dialogue et la responsabilité envers les civils. La guerre est devenue l’objet d’un culte idolâtre : on ne s’assoit plus à la table des négociations pour éviter à tout prix les conflits, mais on les garde bien à l’esprit comme un scénario possible, voire inévitable. Les civils ne sont plus des victimes collatérales, mais des dommages imputables au refus de l’ennemi de se rendre ou des instruments utiles à la réalisation de ses propres objectifs. La guerre est une fin en soi. Certaines puissances mondiales, qui se présentaient autrefois comme les garantes de l’ordre international, révèlent un autre visage : elles choisissent leur camp non pas en fonction de la justice, mais en fonction de leurs propres intérêts stratégiques et économiques. Une grande partie des institutions – civile, politique, religieuse – s’en trouvent réduites à demeurer les spectatrices silencieuses et impuissantes face à l’émergence de ce nouveau désordre mondial.
La logique de la dissuasion en tant qu’instrument de sécurité, le recours aux armes et à la force dans la résolution des conflits, ainsi que le concept même de défense, soulèvent aujourd’hui des questions éthiques et politiques d’une grande importance : leur légitimité, les conditions de leur emploi, leurs coûts économiques et sociaux, leurs conséquences concrètes sur la population civile, et bien d’autres encore.
À ces questions s’ajoute aujourd’hui un élément qui ne peut être ignoré : la conscience civile des peuples, mûrie au fil du temps et profondément marquée par l’assimilation des valeurs de la dignité humaine, du respect de la vie et des droits fondamentaux. Ce patrimoine moral, désormais gravé au cœur des sociétés contemporaines, interpelle chaque choix politique et militaire et impose des limites claires à l’usage de la force.
L’histoire de cette Terre, marquée par des conflits anciens et répétés, nous enseigne en outre qu’il est illusoire de penser que la force, même lorsqu’elle est jugée nécessaire à court terme, puisse à elle seule offrir une solution durable. Lorsqu’elle devient un langage courant et un critère dominant, elle finit par alimenter une spirale de violence qu’il est vraiment difficile d’interrompre.
Cette violence laisse derrière elle des blessures profondes : des destructions matérielles et des déchirures morales qui pèsent sur les générations futures. C’est pourquoi, sans ignorer la complexité des choix auxquels les autorités sont confrontées, nous ne pouvons cesser de rappeler que la force ne peut être ni l’horizon ultime ni le fondement sur lequel construire un avenir de paix.
Le rôle des médias et de la communication est aujourd’hui plus central que jamais. D’une part, ils sont la fenêtre par laquelle nous recevons des informations provenant d’endroits autrement inaccessibles. D’autre part, ils sont devenus le vecteur privilégié de la diffusion de récits multiples, souvent contradictoires, et de plus en plus difficile à vérifier. Dans un conflit comme celui que nous vivons actuellement, la guerre ne se déroule pas seulement sur le terrain, mais aussi à travers les mots et les images : chaque photographie, chaque vidéo, chaque titre peut devenir une arme. Et le risque de se perdre, de ne plus parvenir à distinguer le vrai du faux, l’actualité de la propagande, est bien réel.
À cela s’ajoute un autre élément, peut être encore plus nouveau et inquiétant. La guerre en cours a soulevé des questions éthiques pour lesquelles nous ne sommes pas préparés. Je pense, en particulier, à l’utilisation de l’intelligence artificielle dans les opérations de guerre. Il ne s’agit plus seulement d’armes toujours plus précises ou de drones télécommandés : nous entrons dans une phase où ce sont les algorithmes qui sélectionnent les objectifs et prennent des décisions qui, jusqu’à hier, relevaient exclusivement de l’humain. Que se passe-t-il lorsqu’une machine décide qui vit et qui meurt ? Quelle responsabilité incombe encore à l’homme ? Ce sont là des questions nouvelles, auxquelles nous n’avons pas encore de réponses, mais que nous ne pouvons plus nous permettre d’ignorer.
Je ne souhaite pas m’étendre sur ces questions si complexes, mais simplement souligner que cette nouvelle ère soulève également des questions inédites, que nous devrons tôt ou tard prendre sérieusement en considération. Il faut toutefois préciser que la crise du multilatéralisme et des institutions, ainsi que ces nouvelles questions, ne sont pas des abstractions intellectuelles éloignées de notre réalité quotidienne. En revanche, elles ont un impact direct sur la vie de notre communauté ; elles constituent le cadre dans lequel s’est déroulée la vie quotidienne ces dernières années, et elles sont source d’une profonde souffrance. Je me suis souvent demandé, par exemple : combien de personnes sont mortes sur notre territoire ces dernières années à cause d’une « décision prise par un algorithme » ? C’est dans ce contexte que nous devons interroger le vécu de notre diocèse.
Sans prétendre tout dire, essayons de mettre de l’ordre dans le chaos qui nous entoure, en regroupant les différents aspects de ce que nous vivons autour de cinq axes fondamentaux.
1. La rupture du lien : douleur, haine et méfiance
La première déchirure est celle du tissu des relations humaines. La douleur – qui mérite toujours le respect – est profondément ancrée dans l’esprit de trop de gens.
Face aux tragédies et aux injustices de notre temps, le sentiment d’être une victime est une réaction très fréquente. Chacun a tendance à percevoir ses propres épreuves comme uniques et absolues, ce qui rend difficile la reconnaissance de l’expérience de l’autre. Cette attitude est commune à tant de personnes et de communautés, et elle influence profondément notre façon de vivre et d’interpréter ce qui se passe autour de nous.
Mais nous devons aussi reconnaitre que l’expérience d’être victime peut varier en fonction des circonstances dans lesquelles on se trouve. Certains perdent la vie alors qu’ils se reposent chez eux, tandis que d’autres meurent directement au combat. Il y a ceux qui voient leur maison détruite lors d’un bombardement, et ceux qui assistent, année après année, à la perte de leurs terres. Certains ont vécu dans des conditions de siège, privés de biens essentiels tels que la nourriture et les médicaments, tandis que d’autres sont confrontés à la peur constante provoquée par les attentats terroristes. La douleur reste toujours la douleur, et nous n’avons nullement l’intention d’établir un classement de la souffrance. Tout en respectant la diversité des situations et en reconnaissant leur complexité, nous ne pouvons toutefois pas les considérer toutes comme identiques : il existe une différence entre ceux qui exercent le pouvoir et ceux qui le subissent, entre ceux qui gouvernent et ceux qui sont gouvernés, entre ceux qui possèdent les armes et ceux qui en sont menacés, entre ceux qui occupent et ceux qui sont occupés. Les responsabilités sont différentes. Reconnaître cette différence, c’est faire preuve de respect envers la justice et la vérité.
La haine a creusé des sillons profonds. Nous assistons à une douloureuse deshumanisation de l’autre : lorsqu’il devient simplement « l’ennemi », tout devient permis. La violence n’a pas seulement détruit des villes et des maisons, des personnes et des espoirs : elle a marqué les consciences, empoisonné le discours public, suscité un sentiment de trahison, même à l’égard des idéaux que l’on croyait partagés. C’est ce cercle vicieux, où les victimes s’opposent aux victimes, qui rend la réconciliation de plus en plus difficile.
Cela a créé un cercle de victimes contre d’autres victimes qui, avec le temps, durcit les cœurs et rend de plus en plus difficile à emprunter des chemins de réconciliation.
La vie politique et les institutions civiles, dépourvues de perspectives, accentuent le sentiment de désarroi et le scepticisme. C’est pourquoi, chez beaucoup – en particulier chez les jeunes–, la méfiance grandit à l’égard de toute promesse de coexistence, tout comme le doute quant à l’existence d’une alternative à la spirale des affrontements et des injustices.
Depuis le début de la guerre, la situation économique s’est détériorée partout. Les pèlerins se font rares, laissant des centaines de familles sans travail ; la fermeture des territoires palestiniens en a privé d’autres. Dans les communautés, on peine à faire des projets. Les jeunes ne se fiancent pas, ne se marient pas, n’ont pas d’enfants. La crise du logement pour les familles s'aggrave également de plus en plus. Beaucoup se tournent vers l’étranger et rêvent d’un avenir loin de leur terre natale. L’émigration, cette vieille plaie, se rouvre aujourd’hui plus profondément que jamais.
Lorsque le cri des souffrants semble rester inaudible ou sans réponse, la tentation est grande de perdre la foi, même au sein des communautés de foi, qui devraient être la voix des plus faibles, la foi même en Dieu.
Il serait toutefois injuste de s’arrêter à cette description si sombre des problèmes. Car c’est précisément dans cette faille, dans le vide laissé par la politique et le droit, que des associations, des mouvements et des initiatives locales n’ont jamais cessé d’agir. Non par une naïve vocation au dialogue, mais par une obstination tenace à considérer l’autre comme un être humain. Ce n’est pas ici le lieu d’en dresser la liste, et il n’est pas nécessaire d’en faire une hagiographie. Mais c’est de là, de ces fragments d’humanité concrète, que pourra émerger le projet d’une coexistence possible. Si et quand on sortira des décombres, ce seront eux – et non les grandes organisations internationales en crise – qui devront être les architectes de la reconstruction. La débâcle du système international a, en cela, au moins le mérite d’avoir redonné visibilité et dignité à ceux qui n’avaient jamais cessé de travailler sur le terrain.
2. Fracturation et peur : la tentation des enclaves
À cette rupture du lien s’ajoute un phénomène préoccupant : la polarisation croissante. Non seulement entre Israéliens et Palestiniens – que nous connaissons bien – mais aussi au sein même de ces deux tissus sociaux. On se replie de plus en plus dans des groupes fermés, dans des enclaves sociales où l’on ne côtoie que des personnes qui partagent les mêmes opinions, qui parlent la même langue, qui partagent les mêmes craintes. Cette tendance est encore renforcée par les algorithmes des réseaux sociaux, qui proposent constamment aux utilisateurs du contenu qui confirment leurs convictions préexistantes, en renforçant les clivages dans lesquels ils évoluent et en creusant encore davantage le fossé de méfiance et de peur entre les groupes.
La peur et la radicalisation engendre fragmentation et repli sur soi. On se réfugie au sein de son propre groupe, comme dans un refuge. On cesse de fréquenter ceux qui sont différents, ceux qui pensent autrement, ceux qui appartiennent à une autre communauté, à une autre confession, à un autre courant politique. Des bulles parallèles se forment, sans aucune communication entre elles.
Cette fragmentation ne concerne pas uniquement les rapports entre les groupes : elle remet en question la manière même dont se construit le sentiment d’appartenance – nationale, sociale, personnelle. On se définit de plus en plus par opposition : nous sommes ce que l’autre n’est pas. Dans ce jeu de miroirs, l’identité devient rigide, défensive, exclusive. Comme s’il n’existait plus de « Nous » qui englobe tout le monde, mais seulement une multitude de petits « nous » qui s’opposent les uns aux autres. Quand le « nous » se réduit à des identités opposées, il devient facile de réduire l’autre à une image simpliste et de le considérer comme un bloc homogène. Or, dans toute société, il existe des voix et des positions différentes, et résister à la tentation de considérer des peuples entiers comme des blocs monolithiques est la première étape pour reconstruire les relations.
Le sentiment d’appartenance à une communauté ne constitue pas nécessairement un élément négatif. Chaque communauté se caractérise par une identité propre, une mission spécifique et un charisme particulier qu’il convient de préserver. C’est une richesse au sein de la mosaïque unique de la Terre Sainte, qu’il convient de préserver, à condition toutefois que ces qualités ne s’affirment pas au détriment des autres et ne se transforment pas en instruments d’opposition.
Dans cette perspective, la vie chrétienne, fondée sur des racines solides, montre comment une appartenance peut être forte sans devenir rigide ou défensive, et c’est précisément la profondeur de l’identité qui rend possible l’ouverture à l’autre. De cette manière, le « nous » peut redevenir inclusif, capable de rassembler les différentes appartenances sans les réduire à des identités opposées.
3. Le sentiment de perte : des mots consumés et un bien commun obscurci
Le troisième élément est le plus profond : la perte des repères qui nous permettaient de nous orienter. Nous avons perdu confiance dans les mots « Coexistence », « dialogue », « justice », « droits de l’homme », « deux peuples et deux Etats ». Ces mots, qui ont nourri notre discours pendant des années, nous semblent aujourd’hui usés et vides de sens. Quand nous les employons dans nos communautés, nous croisons parfois des regards fatigués et désabusés. Face à l’horreur des images qui nous parviennent chaque jour, ces mots semblent vraiment appartenir à un autre monde. Nous restons alors sans voix, et dans ce silence, la violence hurle son langage brutal.
À cela s’ajoute la confusion qui règne autour du « bien commun ». Nous avons du mal à répondre à des questions fondamentales telles que : quelle société voulons-nous construire ? Quel est le bien que nous voulons poursuivre ensemble, au-delà des intérêts particuliers ?
Sur cette Terre, le bien commun est sacrifié par tous, de différentes manières, sur l’autel des intérêts particuliers. On dirait que chacun ne pense qu’à soi-même, à sa propre survie, à sa propre sécurité, dans une guerre existentielle sans fin, sur des fronts de plus en plus éloignés.
Cependant, le langage le plus fort est celui de la réalité. Et la réalité, bien au-delà de ce que nous pensons, ressentons ou croyons, nous rappelle que nous sommes destinés à trouver les formes possibles pour vivre ensemble. Il n’y a pas d’alternative. Cette Terre – tant disputée et aimée – est la maison de tous : les juifs israéliens et les arabes palestiniens, les juifs, les chrétiens, les musulmans, les druzes, les samaritains, les bahaïs et de toute autre confession. Dieu nous a réunis ici. Nous, chrétiens en particulier, avons une mission précise : être sel et lumière là où nous sommes. Cela signifie ne pas renoncer à créer des occasions de rencontre entre les différentes communautés nationales et religieuses, car lorsque les mots ne suffisent plus, c’est alors que des gestes concrets deviennent nécessaires.
4. Le défi particulier de la Terre Sainte : le dialogue interreligieux en difficulté
Un autre aspect, non moins douloureux, concerne nos relations avec les autres communautés religieuses. Le dialogue interreligieux – qui a été notre mission pendant des années – est en difficulté. Non pas parce que nous avons cessé de nous rencontrer, mais parce que le terrain de cette rencontre a été envahi par ce dont nous avons parlé jusqu’à présent : la méfiance, la désillusion, la lassitude.
Nous avons dû faire face à des récits historiques qui s’opposent de manière irréconciliable, chacun revendiquant pour soi le monopole de l’interprétation des événements. Nous ne nous sommes pas sentis soutenus ni écoutés les uns par les autres. C’est une grande amertume, qui nous interpelle au plus profond de nous-mêmes.
Les Lieux Saints, qui devraient être des espaces de prière, deviennent des champs de bataille identitaires. Les textes sacrés sont invoqués pour justifier la violence, les occupations, le terrorisme. Cet abus du nom de Dieu est peut-être le péché le plus grave de notre époque. De nombreuses institutions religieuses semblent cautionner ces dérives au lieu de les endiguer et de les dénoncer, démontrant ainsi leur faiblesse prophétique.
Pourtant, pour nous, chrétiens, le dialogue n’est pas une option, c’est une nécessité vitale. Nos enfants – chrétiens et musulmans – vont à l’école ensemble, nos malades sont soignés dans les mêmes hôpitaux, où aucune distinction n’est faite entre juifs, chrétiens, musulmans et adeptes d’autres confessions. Nos pauvres partagent les mêmes besoins. Sans relation avec les autres confessions, nous n’avons pas d’avenir. Mais le problème est plus profond : le dialogue est notre vocation et notre destin. C’est l’une des façons dont notre foi se manifeste et se nourrit.
5. Le visage multiforme de notre Église locale dans ce contexte chaotique
Notre communauté ecclésiale vit au milieu de cette confusion générale. Nous sommes une Église qui s’étend sur différents territoires – Israël, la Palestine, la Jordanie, Chypre – chacun avec son histoire et ses dynamiques propres. Il n’existe pas de situation politique unique ni de contexte pastoral unique. Il existe de nombreuses situations différentes, et toutes requièrent notre attention. Cette complexité est notre richesse, mais aussi notre défi. Elle nous oblige à ne pas généraliser, à ne jamais parler de manière abstraite, à toujours garder à l’esprit les visages concrets des communautés qui vivent dans des lieux différents. Elle nous oblige à une écoute attentive et à une pastorale qui sache s’adapter aux besoins de chaque territoire.
Cela dit, essayons de nous pencher sur le visage concret de notre Église en cette période si difficile.
À Gaza, nos frères et sœurs sont plongés dans une situation d’extrême détresse. Ils ont vécu pendant des années sous les bombes, sans eau, sans nourriture, sans médicaments. Et aujourd’hui, ils vivent parmi les décombres. Nous avons perdu des jeunes, des personnes âgées, des enfants. La paroisse de la Sainte Famille et Caritas ont été et restent le Visage du Christ au milieu de l’horreur. Dans les églises transformées en refuges, des centaines de personnes déplacées ont partagé leur vie en tout.
En Palestine, la situation se détériore de jour en jour. Nous en avons déjà longuement parlé, mais les choses ne semblent pas s’améliorer. C’est là que se joue, de manière silencieuse et structurelle, l’avenir du conflit israélo-palestinien. Les agressions causées par l’occupation et l’absence totale d’État de droit se multiplient, tandis que les colonies ne cessent de s’étendre. Si cette dérive n’est pas enrayée, le risque est de voir se cristalliser une situation d’occupation permanente qui érode toute possibilité d’une solution juste et partagée. Je crains que cette préoccupation et cette situation ne soient appelées à définir encore longtemps les modalités de notre engagement.
En Israël, nos frères et sœurs vivent dans un contexte différent, mais non exempt de problèmes : discrimination sociale, inégalités économiques, et une insécurité croissante. L’augmentation de la criminalité - qui, dans certaines zones, exerce un contrôle étroit sur le territoire, faisant chaque jour des morts et des blessés - suscite une peur généralisée qui renforce chez beaucoup l’envie de partir. La société israélienne est traumatisée par le 7 octobre, et ce traumatisme a suscité de la méfiance envers tout ce qui touche au monde arabe, engendrant une profonde méfiance entre les deux populations.
Dans ce débat si clivant, la communauté catholique de langue hébraïque n’a pas toujours eu le sentiment d’être écoutée par son Eglise, et elle l’a clairement fait savoir. Nos frères et sœurs catholiques de langue hébraïque vivent une solitude ecclésiale particulière. Ils font partie d’une Église qu’ils ne sentent peut-être pas totalement comme la leur. Au cours des prochains mois, je chercherai des occasions de rencontrer personnellement cette part de notre diocèse, afin de mieux les écouter.
Les migrants et les demandeurs d’asile appartenant à nos communautés vivent dans des situations de précarité existentielle, craignant l’expulsion et subissant discriminations et exploitation. Eux aussi ont été pris dans la violence du conflit et certains ont été tués lors de divers attentats ces dernières années.
Nos écoles, lieux de cohabitation et véritable fierté de l’Église, ont, elles aussi, du mal à orienter les élèves. Enseignants et élèves portent également en classe le poids de ce qu’ils voient à la télévision et sur les réseaux sociaux ; aujourd’hui, pour eux aussi, le dialogue sur les thèmes les plus clivants est devenu pour le moins difficile.
Même au cœur de cette désolation, notre détermination à construire une société fraternelle demeure ferme, et nos communautés chrétiennes restent un signe tangible d’espérance.
À Gaza, la foi continue d’éclairer la vie des chrétiens locaux. Les célébrations quotidiennes de la messe, le rosaire, les œuvres de charité de la paroisse et de la Caritas maintiennent vivante la foi chrétienne. Des milliers de familles ont pu, grâce à l’engagement de la paroisse et de la Caritas, recevoir aide et soutien à Gaza, même dans les moments les plus difficiles de la guerre.
En Palestine, nos curés ont organisé et maintenu l’unité de leurs communautés, en mettant en place des initiatives de soutien et de solidarité, surtout en faveur des familles les plus éprouvées. Ils ont su interpréter les besoins des communautés et soutenir surtout les familles les plus éprouvées.
En Israël aussi, les prêtres ne se sont pas ménagés pendant la période la plus difficile de la guerre.
En Jordanie, la vie suit un cours relativement normal et malgré la crise économique, les paroisses se sont investies dans l’organisation de collectes, de veillées de prière, de chapelets en solidarité avec les paroisses du diocèse actuellement en difficulté.
Chypre aussi, récemment impliquée dans cette guerre, s’est engagée dans la solidarité et consacre ses efforts à consolider ses activités pastorales.
Il est important de noter que toute l’Église universelle, du Pape François au Pape Léon XIV jusqu’aux diocèses les plus petits et les plus pauvres, a manifesté sa solidarité en offrant ses prières ainsi qu’un soutien matériel à notre Église de Terre Sainte. Il est de notre devoir de remercier tous ceux qui se sont mobilisés – et continuent de le faire – pour nous permettre de continuer à faire face aux nombreuses difficultés de ce moment ; les remercier surtout pour leur affection et leur proximité chrétienne, qui nous consolent et nous édifient. En cette période, l’action de toute l’Église a montré que l’espérance est incarnée. On ne compte en effet plus les prières organisées, les collectes de solidarité et tant d’autres expressions concrètes de communion.
À la lumière de tout cela, nous devons vraiment nous interroger sur un autre aspect important de notre mission. Il est vrai qu’en cette période, nous avons été présents sur l’ensemble du diocèse par des gestes de fraternité et de solidarité. Notre Église a fait entendre sa voix en essayant de prononcer une parole de vérité – honnête, claire, avec parrhésie (franchise) – même au milieu de ce désordre, souvent au prix d’incompréhensions. Mais, je me demande, cela a-t-il été suffisant ? Ou bien, en cette période si difficile, avons-nous parfois privilégié la prudence et recherché la survie institutionnelle, au risque de sacrifier notre témoignage prophétique ? Comment dire une parole de vérité, claire et honnête, sans que cela ne crée de nouvelles barrières et de nouvelles victimes ? C’est une question qui m’accompagne toujours et à laquelle il n’est jamais facile de répondre. Mais se poser cette question est peut-être la prière la plus honnête et la plus sincère que nous puissions faire, sachant que le discernement, c’est écouter Sa voix, nous convertir à la vérité, rechercher la justice, en choisissant toujours le bien de nos frères.
Voilà. Telle est la condition que nous habitons : un désert de larmes, de résignation, de paroles vides de sens, mais habité par de courageuses expériences de vitalité et de fraternité. C’est dans ce désert que nous sommes invités à reconnaître une fois encore la voix de Dieu qui nous interpelle.
Face à ce désordre, la question décisive n’est pas de savoir comment en sortir ou comment le résoudre, mais comment l’habiter en tant que croyants, sans nous laisser absorber par sa logique et sans renoncer à la responsabilité d’un témoignage évangélique. C’est pourquoi il est temps de lever les yeux et de nous demander ce que le Seigneur nous dit à travers tout cela, en nous laissant attirer par une lumière qui vient d’en haut. Nous avons besoin de contempler le rêve de Dieu pour Sa ville.
DEUXIÈME PARTIE
La vocation – Le rêve de Dieu appelé Jérusalem
Après avoir donné un aperçu général - et inévitablement approximatif - sur notre expérience commune, pourtant si diversifiée, revenons à la question initiale : comment vivre en chrétiens dans cette situation de conflit, que nous pouvons désormais reformuler ainsi : quelle est la volonté de Dieu pour Jérusalem ? Essayons donc de scruter ensemble l’image de la Ville Sainte qu’Il nous offre Lui-même.
Dès les premières pages du livre de la Genèse, l’Écriture nous offre le fondement des relations telles que Dieu les a voulues : entre Lui et l’humanité, entre les êtres humains, entre l’homme et la création. C’est à partir de ce fondement que s’enchaîne toute l’histoire du salut. Mais c’est surtout le regard de l’Apocalypse qui nous accompagnera tout au long de notre réflexion. Un livre souvent mal compris, notamment en raison de son langage symbolique, qui ne vise pas à alimenter les peurs ou les lectures fatalistes de l’histoire, mais plutôt à aider à en révéler le sens ultime, à la lumière de la fidélité de Dieu et de l’espérance chrétienne.
Selon les Écritures, l’humanité fait ses débuts dans un jardin, l’Éden. Le jardin symbolise une humanité qui se trouve encore dans un état d’innocence originelle et somme toute solitaire. Finalement, cependant, c’est précisément dans le livre de l’Apocalypse que l’Histoire s’achève dans un environnement totalement différent et inversé, à savoir une ville. Ce n’est pas n’importe quelle ville : c’est la Jérusalem nouvelle. Ce passage n’est en aucun cas un détail narratif, mais une révélation profonde sur le destin de l’humanité. L'œuvre du salut n’est pas un retour à un passé idyllique et isolé, mais la construction d’un avenir communautaire, complexe et réconcilié. La fin de l’histoire est une société mûre, une « ville », justement.
La première ville mentionnée dans la Bible est fondée par Caïn (Gn 4,17). Après avoir tué son frère, il construit un refuge : un lieu où mettre un terme à la violence, où reconstruire la fraternité perdue. Dans les Écritures, la ville naît comme une tentative humaine de recréer une vie commune là où la relation a été rompue. La dernière ville de la Bible est, quant à elle, la Nouvelle Jérusalem “qui descend du ciel” (Ap 21–22).
C’est entre ces deux pôles – la ville-refuge construite par l’homme par peur, et la ville-don qui descend de Dieu par amour – que se joue toute l’histoire du salut. La Bible ne présente jamais une image idéale et figée de la ville ; la ville « parfaite » n’existe pas. Elle est toujours le miroir de toutes les contradictions humaines : du péché et de la grandeur, de la violence et de la confiance. Chaque contexte humain, chaque ville reflète et vit cette tension.
C’est une tension qui traverse toute l’Écriture et qui se concentre de manière unique sur Jérusalem. Aucune autre ville dans la Bible ne reçoit autant d’amour et autant de reproches, autant de promesses et autant de condamnations. Et cette même tension, comme nous le verrons, habite également l’Église née à Jérusalem.
Lorsque nous parlons aujourd’hui de Jérusalem, nous nous concentrons principalement sur les aspects politiques, historiques et sociologiques. N’oublions pas que ce qui lie le monde entier à ce lieu dépasse l’histoire, la géographie et les pierres. Lorsque nous parlons de la Ville Sainte dans ce contexte, nous l’entendons non seulement comme une réalité physique, mais aussi et surtout comme un symbole du Peuple de Dieu et de l’Église, née à la Pentecôte au Cénacle. À ce moment-là, le l’Esprit Saint descendit sur les Douze, c’est-à-dire sur toute l’assemblée apostolique réunie dans la salle où Jésus avait institué l’Eucharistie. C’est en ce matin de Pentecôte qu’a lieu le miracle décrit dans les Actes des Apôtres. Les disciples, qui ont reçu l’Esprit, descendent dans la rue pour annoncer ce qui s’est passé, et : « Ils étaient en pleine confusion parce que chacun d’eux entendait dans son propre dialecte ceux qui parlaient. Dans la stupéfaction et l’émerveillement, ils disaient : “Ces gens qui parlent ne sont-ils pas tous Galiléens ? Comment se fait-il que chacun de nous les entende dans son propre dialecte, sa langue maternelle ? ” » (Act 2, 6-8)
Toutes les personnes présentes à ce moment-là, issues de nations et parlant des langues différentes, ont pu, par l’action de l’Esprit, se comprendre et construire l’unité. Dès le début, l’Église était universelle, unie et plurielle. De là les Douze sont ensuite partis pour porter la Bonne Nouvelle dans le monde entier.
Aujourd’hui encore, la communauté chrétienne de Jérusalem conserve ce caractère universel qui ne signifie pas « international », mais qui mais qui renvoie à une réalité plus profonde –décrite de manière exemplaire dans les Actes des Apôtres. Aujourd’hui encore, la plupart des Églises ont leur centre ecclésiastique ailleurs dans le monde, mais chacune garde à Jérusalem son cœur et une présence vivante. Dans cette ville, les différentes confessions chrétiennes se retrouvent à partager l’espace et le temps, donnant vie à un chemin imparfait mais vital vers l’unité des croyants. À travers des rites et des langues différents, célébrés dans les mêmes lieux, vécus et fréquentés par nos familles, ces Églises nous offrent une image vivante de ce qui s’est passé à Jérusalem le jour de la Pentecôte : des peuples différents réunis dans le même Esprit. Tout comme les Apôtres sont alors partis annoncer l’Évangile à toutes les nations, de même aujourd’hui ces communautés, enracinées dans la même terre et dans les mêmes familles, sont appelées à redécouvrir la pleine communion dans la foi et la charité.
Pour les croyants, le lien avec cette Terre implique aussi une relation constitutive, bien que complexe, avec le judaïsme et l’islam. Ici, le dialogue interreligieux, au fil des siècles, est devenu pour nous non seulement une condition de survie, mais un élément de fidélité à notre identité universelle. C’est en effet ici que l’Église mère est appelée à engendrer la vie et à prendre soin, en promouvant la compréhension de l’autre, l’exigence du pardon et l’effort d’un respect véritable.
L’universalité de l’Église ne s’oppose pas au caractère concret des lieux et des Églises locales. C’est au contraire au sein même de l’Église locale qu’elle se rend visible et agissante. C’est pourquoi saint Jean-Paul II parlait d’une « intériorité mutuelle » entre les Églises particulières et l’Église universelle.
Ce n’est pas seulement l’Église, la Ville Sainte elle-même a conservé ce caractère universel. Le pape Benoît XVI l’a décrite avec une grande clarté dans une homélie prononcée précisément à Jérusalem :
« De fait, Jérusalem est depuis toujours une ville où résonne dans les rues l’écho de langues différentes, où cheminent sur les pavés des peuples de toute race et langue, et dont les murs sont un symbole de l’amour providentiel de Dieu pour la famille humaine tout entière. Comme un microcosme de notre univers mondialisé, cette Ville, si elle veut vivre en conformité à sa vocation universelle, doit être un lieu qui enseigne l’universalité, le respect des autres, le dialogue et la compréhension mutuelle ; un lieu où les préjugés, l’ignorance et la peur qui les alimentent, sont mis en échec par l’honnêteté, le bon droit et la recherche de la paix. Il ne devrait pas y avoir place, à l’intérieur de ces murs, pour l’étroitesse d’esprit, la discrimination, la violence et l’injustice. Ceux qui croient en un Dieu miséricordieux – qu’ils se reconnaissent comme Juifs, Chrétiens ou Musulmans – doivent être les premiers à promouvoir cette culture de réconciliation et de paix, sans se laisser décourager par la pénible lenteur des progrès ni par le lourd fardeau des souvenirs du passé. » (Benoît XVI, Vallée de Josaphat, Jérusalem, 12 mai 2009).
La mission de la Jérusalem terrestre consiste, en quelque sorte, à devenir l’image et le reflet de la Jérusalem céleste, « une prophétie, la promesse de la réconciliation universelle et de la paix que Dieu désire pour toute la famille humaine. » (Benoît XVI, ibid.). C’est cette mission que nous avons perdue de vue dans le tourbillon des événements de ces dernières années. Et c’est à cette mission que nous devons revenir.
En résumé, on peut dire que, au carrefour des civilisations, des religions et des ethnies, Jérusalem représente un microcosme symbolique ; elle est un paradigme du monde en général et renferme donc en elle-même tous les défis contemporains auxquels nous sommes confrontés à l’échelle mondiale. Elle se trouve certes au cœur du conflit israélo-palestinien, mais elle incarne également les interactions complexes entre différentes religions et nations. Le conflit qui déchire cette ville a des répercussions régionales et mondiales considérables. Il suffit d’une promenade dans les rues de Jérusalem pour comprendre à quel point la ville est réellement le point focal de nombreux autres conflits perçus à l’échelle mondiale : la tension entre modernité et tradition, démocratie libérale et conservatisme ; universalisme et particularisme.
Jérusalem rassemble en elle les différentes composantes de notre Église et en manifeste de manière exemplaire la vocation. C’est en ce lieu, au sein d’une réalité marquée par de fortes oppositions, communes au cheminement de l’histoire humaine, qu’elle est appelée à s’exprimer.
Les images les plus puissantes de l’Écriture qui dessinent l’identité profonde de Jérusalem et, par conséquent, l’identité et la mission de notre Église, se trouvent dans la vision de Jean de la Jérusalem céleste, décrite dans les deux derniers chapitres de l’Apocalypse, dont nous nous inspirons maintenant.
1. Un Ciel Nouveau pour une Cité Nouvelle
« Alors j’ai vu un ciel nouveau et une terre nouvelle, car le premier ciel et la première terre s’en étaient allés et, de mer, il n’y en a plus » (Ap 21,1)
La première chose que Jean voit n’est pas la ville, mais un « ciel nouveau ». Jérusalem a un ciel. Cela peut sembler banal ou évident, mais c’est là sa caractéristique la plus parlante. Même son antagoniste, Babylone, est décrite dans l’Apocalypse dans les moindres détails : ses fleuves, ses déserts, ses abîmes. Et pourtant, on ne voit jamais le ciel de Babylone. C’est une ville sans ciel, et donc sans Dieu, enfermée dans un horizon purement humain et terrestre, et par conséquent vouée à la ruine.
Le ciel de Jérusalem est, par ailleurs, tout à fait particulier : c’est un ciel « nouveau ». Ce n’est pas la première fois que Jean parle du ciel. Au chapitre 4 de l’Apocalypse, les visions s’ouvrent sur une annonce significative : le voyant aperçoit une porte ouverte dans le ciel (Ap 4, 1). Le ciel est donc nouveau, avant tout parce qu’il est ouvert. Et il a été ouvert parce que le Fils de l’homme, descendu du ciel, est retourné au ciel après la Résurrection, emportant avec lui l’humanité (cf. Jn 1,51). Le ciel nouveau est un ciel déjà habité par l’homme.
Dans ce passage, nous trouvons une indication importante : pour construire la ville, pour tisser des relations authentiques entre nous et entre nos communautés, il faut partir avant tout de la conscience de la présence de Dieu, de la primauté de Dieu, de la foi. Dieu ne doit pas être exclu. Jérusalem n’est pas seulement une question de frontières politiques ou d’accords techniques. Son identité principale – la caractéristique la plus importante de la Ville et de toute la Terre Sainte – est d’être le lieu de la révélation de Dieu, le lieu où les religions sont chez elles.
Aujourd’hui encore, cette dimension se fait tangible et visible surtout dans ce qui est considéré comme le bassin sacré, où se concentrent presque tous les principaux lieux saints : la Vieille Ville et le Mont des Oliviers. Les célébrations publiques des différentes communautés religieuses, rythmées par des calendriers différents et se chevauchant parfois, transforment la ville, surtout à certaines périodes de l’année, donnant vie à une extraordinaire symphonie de prières, de chants et de liturgies diverses.
Il est également fréquent, aux premières lueurs de l’aube ou dans le silence de la nuit, de croiser des hommes et des femmes de tous âges – juifs, chrétiens et musulmans – marchant sur les chemins de la ville, enveloppés dans leurs différents manteaux et se dirigeant vers leurs Lieux Saints respectifs, pour rejoindre les religieux qui y prient jour et nuit. La prière des différentes communautés religieuses, en définitive, rythme toute la ville : elle en est le souffle et la lumière. C’est là l’identité la plus belle et la plus captivante de la ville, sa caractéristique la plus précieuse, qu’il faut chérir et préserver.
Ignorer cette dimension « verticale » de notre Terre, cette sensibilité religieuse et spirituelle des communautés qui la composent – juives, musulmanes et chrétiennes – est la raison profonde de l’échec des accords de coexistence qui se sont succédé au cours des dernières décennies. Et les futurs accords seront eux aussi voués à l’échec si l’on ne tient pas compte du caractère particulier, en tant que prophétique, de Jérusalem. Elle doit être, avant tout, une maison de prière pour tous les peuples (cf. Is 56,7). Nous ne voulons pas remettre en cause, et nous confirmons au contraire la nécessité des différents statuts quo existants, importants pour réguler les relations entre les diverses communautés de la ville. Je crois toutefois qu’il faut aussi avoir le courage d’un nouveau souffle, de construire de nouveaux modèles de vie et de relations où la foi commune en Dieu puisse devenir une occasion de rencontre et non d’exclusion. Une foi qui nous ouvre au Ciel et au monde, où tous les croyants se sentent appelés à conduire l’humanité vers Dieu. Aucun projet de coexistence, en Terre Sainte, ne peut faire abstraction de cette dimension verticale, de la conscience que cette terre est, avant tout, le lieu de la Révélation.
2. Une ville qui descend du Ciel
« Et la Ville Sainte, la Jérusalem nouvelle, je l’ai vue qui descendait du ciel, d’auprès de Dieu, prête pour les noces, comme une épouse parée pour son mari... En esprit, il m’emporta sur une grande et haute montagne ; il me montra la Ville Sainte, Jérusalem, qui descendait du ciel, d’auprès de Dieu : elle avait en elle la gloire de Dieu » (Ap 21, 2.10-11).
La Ville Sainte ne s’élève pas fièrement vers le ciel par ses propres forces. Jean la voit « descendre du ciel, de chez Dieu » et il la voit descendre à deux reprises (trois fois si l’on tient compte également d’Ap 3,12). Ce mouvement descendant n’est pas quelque chose qui s’est produit une fois pour toutes, mais sa manière d’être permanente. La Jérusalem nouvelle se reçoit, elle-même et sa vie, sans cesse de Dieu. Son existence n’est pas une conquête, mais un don.
Elle descend « comme une épouse parée pour son époux ». C’est une image d’intimité et de relation. Jean utilise également l’image biblique de la tente, dans laquelle Dieu choisit d’habiter au cœur de l’humanité, et dont il fait le lieu de la rencontre avec les hommes (Jn 1, 14). C’est donc une ville dont l’essence est de vivre une profonde intimité avec le Seigneur, mais aussi d’être comme la tente, lieu d’accueil. Ce double mouvement – intimité et accueil – définit la vie de l’Église. Dans cette habitation de Dieu parmi les siens, s’accomplit la victoire sur le mal et sur la mort : non seulement le mal est vaincu, mais l’homme est consolé par Dieu lui-même, qui essuie les larmes de leurs visages (Ap 21,4).
Ce passage nous donne une autre indication importante. C’est un avertissement crucial, surtout pour les institutions religieuses de la Ville Sainte : sans un « descendre du ciel » continuel, c’est-à-dire sans puiser humblement et sans relâche dans leur relation avec Dieu, en Le laissant éclairer leur façon de penser, sans se nourrir continuellement de la Parole de Dieu, les institutions religieuses risquent de s’atrophier. Elles risquent de devenir des forteresses imprenables et fermées au monde, au lieu d’être des villes ouvertes et des sources de vie nouvelle. On ne reçoit pas une fois pour toutes de Dieu la force et la capacité d’un regard différent : ces dons exigent une tension sans cesse renouvelée de l’âme et du cœur.
Concrètement, se mettre à l’écoute de l’Écriture signifie, pour les Églises et les communautés religieuses, écouter d’abord le cri de ceux qui ne connaissent pas le Christ, ne le connaissent pas suffisamment ou s’en sont éloignés, mais aussi le cri des pauvres, des marginalisés, de ceux qui souffrent à cause des conflits.
C’est là, comme une occasion d’accueil concret dans la chair blessée de l’humanité, que nous pouvons vérifier l’authenticité de notre relation avec Dieu. Si notre regard sur Dieu n’ouvre pas notre regard sur l’autre qui souffre, alors nous n’avons pas vraiment rencontré le Dieu qui descend dans la ville. C’est un appel lancé aux autorités religieuses pour qu’elles concilient la proximité avec Dieu et celle avec leur propre peuple.
3. Le Temple et l’Agneau
« Dans la ville, je n’ai pas vu de sanctuaire, car son sanctuaire, c’est le Seigneur Dieu, Souverain de l’univers, et l’Agneau. » (Ap 21,22)
Les Écritures présentent Dieu comme Celui qui désire habiter parmi les hommes. Dans l’Ancien Testament, cette présence était liée au temple, lieu de rencontre entre Dieu et son peuple. Le prophète Ézéchiel imagine lui aussi une ville renouvelée autour du temple, cœur de la présence divine et signe de sa sainteté.
Dans la vision de la Jérusalem nouvelle, l’Apocalypse adopte un langage différent. Jean affirme : « Je ne vis aucun temple ». Non pas parce que la Présence de Dieu vient à manquer, mais parce qu’Elle n’est plus concentrée dans un espace séparé. Dieu lui-même et l’Agneau habitent au milieu de leur peuple et en constituent le centre vivant. Dans cette perspective, il n’y a plus de séparation entre lieux sacrés et lieux profanes : Dieu n’habite pas dans un édifice, mais dans la relation ; non pas dans un lieu à conquérir et à posséder, mais dans l’histoire.
Par conséquent, il n’existe pas d’espaces où Dieu est présent et d’autres où il ne l’est pas. Il n’y a pas de lieux où il écoute et d’autres où il n’écoute pas. Toute distinction entre les inclus et les exclus fondée sur des critères de pureté disparaît également. Si, dans la vision d’Ézéchiel, l’accès au temple était régi par des distinctions rigoureuses, dans la Jérusalem nouvelle, tous sont accueillis : hommes et femmes, enfants et personnes âgées, bien portants et malades, libres et esclaves.
Ce passage de l’Apocalypse offre une leçon forte à la Jérusalem terrestre, déchirée par des conflits liés à la possession des lieux et à la définition de frontières exclusives. L’obsession pour l’occupation des espaces et pour la propriété est devenue l’un des principaux critères d’interprétation des relations entre les communautés, générant souvent division et violence. Il semble presque que, pour construire des relations et avoir le droit de parole, il soit nécessaire de posséder, d’occuper, de justifier sa présence à travers un territoire.
Nous ne devons pas être naïfs. Il existe des espaces qu’il faut préserver, des lieux indispensables pour que chaque communauté puisse vivre et témoigner de sa foi. Nous ne devons pas oublier que la Terre Sainte est aussi la Terre des Lieux Saints, qui gardent la mémoire et l’identité historique des peuples. Mais les frontières servent à préserver la liberté, non à l’étouffer. Elles ne doivent pas devenir des barrières infranchissables ni un motif d’exclusion. Il est possible de cohabiter en respectant les espaces d’autrui, en tenant compte de l’histoire de chacun et des différentes sensibilités.
Dans la Jérusalem nouvelle, donc, s’il n’y a pas de lieux à posséder, mais des relations à construire. Si le Dieu de la Ville Sainte n’occupe pas d’espaces et n’érige pas de barrières, alors personne ne doit se sentir exclu. On ne peut donc pas utiliser Dieu pour justifier des choix de fermeture ou d’exclusion.
Ce passage de l’Apocalypse, tout en nous invitant à lever les yeux vers le ciel, nous ramène en réalité les pieds sur terre : une ville est vivante dans la mesure où elle reconnaît que le véritable temple à préserver – son centre vital – ce sont les relations humaines et la relation avec Dieu. Elle est au contraire vouée à se dessécher et à mourir lorsqu’elle se laisse dominer par la logique de la possession, par la dévalorisation de l’autre et par des récits autoréférentiels, au lieu de la lumière de l’Agneau, qui est la logique du don.
4. La lampe et l’Agneau : Un nouveau monde de vérité
« La ville n’a pas besoin du soleil ni de la lune pour l’éclairer, car la gloire de Dieu l’illumine : son luminaire, c’est l’Agneau. » (Ap 21,23). « La nuit aura disparu, ils n’auront plus besoin de la lumière d’une lampe ni de la lumière du soleil, parce que le Seigneur Dieu les illuminera ; ils régneront pour les siècles des siècles. » (Ap 22,5).
Nous avons vu que, dans la Jérusalem nouvelle, il n’y a pas de temple. Mais alors, où est Dieu, comment habite-t-il à Jérusalem ? Où le rencontre-t-on ? La présence de Dieu dans la ville n’est pas une présence encombrante, imposante, qui s’impose. Dieu est présent comme une lampe qui éclaire. Il est présent comme une nouvelle façon de voir, et donc une nouvelle façon de vivre ; il éclaire les relations, la vie, toutes choses.
Si la lampe est l’Agneau, cela signifie qu’il s’agit d’une lumière « pascale » : c’est la splendeur de Celui qui a donné sa vie par amour, gratuitement et sans condition. Pâques inaugure une nouvelle façon de voir la réalité. C’est l’expérience pascale qui permet de voir la vie qui permet de voir la vie même là où nos yeux de chair ne voient que mort, défaite ou dévastation.
Ce passage de l’Apocalypse nous fait franchir une étape supplémentaire, au-delà du critère de la possession, des espaces étouffants, des frontières fermées et de la propriété idolâtrée que nous avons vus jusqu’à présent. La lumière ne se possède pas : on l’accueille et on la diffuse. Elle devient ainsi le critère qui permet d’interpréter la réalité et d’orienter nos choix. Avec quels yeux, avec quel esprit regardons-nous les autres, surtout ceux qui ne sont pas « des nôtres » ? Avec confiance ou avec peur, ou pire encore, avec mépris ?
Entraîner ses yeux à cette lumière – qui est la vie – devient la première tâche de celui qui souhaite appartenir à cette cité. Cela signifie reconnaître chaque personne – le pauvre, l’étranger, et même l’ennemi – comme une créature faite à l’image et à la ressemblance de Dieu, les regarder comme on regarde Dieu. C’est le même style que celui de l’Agneau qui illumine la ville : une autorité qui s’exprime dans le don de soi et qui transforme le pouvoir en service, et non en possession et en domination.
5. Le mode de vie de la ville : accueil et mémoire
« Elle avait une grande et haute muraille, avec douze portes et, sur ces portes, douze anges ; des noms y étaient inscrits : ceux des douze tribus des fils d’Israël... La muraille de la ville reposait sur douze fondations portant les douze noms des douze Apôtres de l’Agneau. » (Ap 21, 12-14)
Ce qui frappe, dans cette description, c’est une apparente incongruité. Les apôtres sont placés comme fondement de l’édifice, tandis que les portes sont représentées par les douze tribus d’Israël. D’un point de vue chronologique, nous nous attendrions à l’inverse : Israël précède les apôtres. Pourtant, dans la vision de l’Apocalypse, l’ancien et le nouveau ne s’opposent ni ne se superposent, mais sont recomposés en une unité rachetée. Dieu n’efface pas l’histoire, mais la recrée en lui donnant de nouvelles fondations, dans lesquelles rien ne se perd et tout retrouve sa place. Jérusalem devient ainsi l’accomplissement tant pour les douze tribus que pour les douze apôtres. Ce n’est qu’au sein de cette ville que chacun peut retrouver le sens de sa propre histoire et de sa propre mission.
C’est là un point décisif pour nous aussi aujourd’hui. La violence naît souvent de l’incapacité à relire son histoire sous un angle de rédemption. Cela se produit lorsque la mémoire devient un récit fermé, construit contre l’autre et défendu comme un bien exclusif. Le souci de la propriété, déjà évoqué précédemment, pris comme critère pour définir les relations, se reflète également dans le rapport à la mémoire historique. On a tendance à vouloir s’approprier le récit des événements, comme un territoire à défendre, en remettant continuellement en question le récit historique de l’autre. Ce faisant, ce n’est plus une mémoire qui contribue à améliorer les relations, mais au contraire, elle devient une « mémoire toxique », qui pollue les relations. Nier la mémoire historique de l’autre est une forme subtile mais puissante d’exclusion.
Il faut au contraire repenser les catégories mêmes d’ « histoire » et de « mémoire » et, par conséquent, celles de « culpabilité », de « justice » et de « pardon ». Ce sont elles qui mettent en relation directe la sphère religieuse avec les dimensions morale, sociale et politique. Il ne s’agit pas de nier les faits du passé, mais d’en vérifier les interprétations, afin que celles-ci ne déterminent pas de manière violente les choix d’aujourd’hui. Ce n’est qu’à travers ce réexamen honnête que l’on peut réhabiliter sa propre lecture de l’histoire au bénéfice de toute l’humanité. Les écoles, les universités, les centres et mouvements culturels ainsi que les médias sont les principaux responsables de cette mission de relecture et de guérison de la mémoire. Ce sont eux qui peuvent contribuer à construire un récit historique différent, positif et non exclusif.
Cette purification n’est ni une opération diplomatique, ni un compromis politique : c’est un acte profondément spirituel, car il touche aux racines de l’identité et de la douleur. Elle exige que nous nous laissions racheter par Dieu afin de pouvoir devenir, à notre tour, des instruments et des canaux de guérison pour les autres. Seule une mémoire rachetée peut engendrer un avenir différent. La mission de l’Église est donc de promouvoir une véritable « purification de la mémoire historique ». Saint Jean-Paul II l’a rappelé avec force lors du Jubilé de l’an 2000, lorsqu’il a évoqué la nécessité de purifier la mémoire comme un acte profondément spirituel, capable de toucher aux racines de l’identité et de la douleur.
Je suis bien conscient que ce sujet est inacceptable pour beaucoup. Peut-être est-ce pour certains un thème « trop chrétien » ; pour d’autres, il peut sembler utopique, voire à rejeter. Mais cela importe peu. Telle est la contribution, la mission, que l’Agneau nous confie. Le témoignage auquel nous sommes destinés, la « promesse et la prophétie » qui doit soutenir notre pèlerinage dans la Ville Sainte, dans notre Église : oser une vision qui ne naît pas de la possession, de la peur ou de la revendication, mais de la rédemption de l’histoire. Quelle Église serions-nous si nous n’avions pas le courage de montrer du doigt un monde qui n’existe pas encore, mais que Dieu nous promet et que nous entrevoyons déjà à l’horizon ?
6. Les portes ouvertes
« Jour après jour, jamais les portes ne seront fermées, car il n’y aura plus de nuit. » (Ap 21, 25)
Les remparts d’une ville sont toujours construits à des fins défensives. Ici, en revanche, ils ne sont pas destinés à protéger la ville d’un extérieur menaçant, comme si ce qui se trouvait à l’extérieur était dangereux. Elles servent à définir un mode de vie, un sentiment d’appartenance, mais elles sont constamment ouvertes. Il n’y a rien à défendre, mais seulement un mode de vie à proposer. Ouvertes dans les quatre directions, afin que quiconque, à tout moment, puisse entrer et faire partie de cette humanité nouvelle. « Ma maison s’appellera “Maison de prière pour tous les peuples” » (Is 56,7).
Ce qui, dans l’Ancienne Alliance, était le privilège d’un seul peuple – bien que, dès l’origine destiné à tous les peuples de la terre (cf. Gn 12, 3) –, est désormais prophétisé pour tous. Tous peuvent faire partie du peuple saint de Dieu. L’Église le vit et l’annonce aujourd’hui en portant ce trésor prophétique dans des vases d’argile. C’est là aussi une autre indication claire que nous offre l’Apocalypse. Dans la ville qui descend du ciel, il ne peut y avoir d’exercice d’un monopole de la part de quiconque, car la Ville Sainte, de par sa nature même, est incompatible avec toute forme de fermeture, d’exclusivité ou d’identité monochrome. Elle n’appartient pas à certains contre d’autres, ni ne peut être réduite à la possession d’une partie d’un groupe. Ses portes sont toujours ouvertes : ce n’est pas pas un détail architectural, mais l’expression d’une identité qui ne se définit que par l’accueil et la relation. La coexistence est le fruit du partage d’un projet commun, dont tous font partie intégrante.
7. Le cœur commun de l’humanité
« Les nations marcheront à sa lumière, et les rois de la terre y porteront leur gloire... On apportera dans la ville la gloire et le faste des nations. » (Ap 21, 24.26)
Les portes de la cité ne sont pas seulement ouvertes. Jean précise et ajoute que les peuples, les nations, l’altérité, ne constituent pas une menace, mais sont au contraire considérés comme une richesse. C’est l’or et l’encens des peuples qui embellissent la ville. C’est là une autre des grandes nouveautés décrites par l’Apôtre. Les canons de la beauté, de la sainteté, de la pureté sont complètement inversés : ce n’est pas ce qui est immaculé, solitaire, isolé qui est beau, mais ce qui est ouvert à l’autre. Jérusalem s’enrichit dans la mesure où elle accueille.
Au début, nous avons vu que Jérusalem se construit dans la mesure où elle se reçoit d’elle-même de Dieu. Maintenant, la vision s’achève, et nous pouvons également constater que Jérusalem s’enrichit dans la mesure où elle se reçoit des autres. Les deux vont de pair. Cela semble être l’accomplissement de la prophétie d’Isaïe : « Vers elle afflueront toutes les nations et viendront des peuples nombreux. Ils diront : “Venez ! montons à la montagne du Seigneur, à la Maison du Dieu de Jacob ! Qu’il nous enseigne ses chemins, et nous irons par ses sentiers.” » (Is 2,2-3)
Le cœur du monde se trouve à Jérusalem, comme en témoignent les millions de pèlerins qui affluent de partout vers la Ville Sainte. Les pèlerins font partie intégrante de la vie de la ville. Sans eux, sans ce lien avec le monde, la ville est incomplète, et nous le constatons malheureusement très bien ces derniers mois, marqués par leur absence. Cela signifie que les dirigeants locaux devront toujours garder à l’esprit que ce qui se vit à Jérusalem touche la vie de milliards de croyants à travers le monde. Ce n’est pas seulement l’affaire privée de ceux qui ont la grâce de vivre dans ces lieux. Jérusalem n’appartient à personne de manière exclusive, mais elle appartient à chacun car elle n’est pas un butin, mais un don, un point de référence commun, un patrimoine de l’humanité.
Le monde a le droit et la responsabilité de s’intéresser à Jérusalem. Non pas pour imposer des solutions d’en haut, au mépris de la souveraineté et de l’autodétermination des peuples qui y résident, mais pour exercer une pression constante et discrète – diplomatique, culturelle et spirituelle – afin qu’aucune logique d’exclusion, d’oppression ou de possession exclusive ne puisse prévaloir. La communauté internationale devrait garantir la mission universelle de Jérusalem, en rappelant à tous que ce qui se passe entre ses murs touche le cœur de milliards de croyants et de toute la famille humaine.
8. La vocation : guérir le monde
La Ville n’est pas une fin en soi. Sa mission est universelle et thérapeutique.
« Puis l’ange me montra l’eau de la vie : un fleuve resplendissant comme du cristal, qui jaillit du trône de Dieu et de l’Agneau. Au milieu de la place de la ville, entre les deux bras du fleuve, il y a un arbre de vie qui donne des fruits douze fois : chaque mois il produit son fruit ; et les feuilles de cet arbre sont un remède pour les nations. » (Ap 22, 1-2)
Du trône de Dieu et de l’Agneau jaillit un fleuve d’eau vive, et sur ses rives pousse l’arbre de vie, dont les feuilles « servent à guérir les nations ». Telle est la mission ultime et sublime de Jérusalem. L’arbre de vie, qui était interdit à l’homme dans l’Éden, se trouve désormais au cœur de la ville, accessible à tous. Et ses feuilles ne sont pas réservées à quelques élus, mais destinées à la guérison des « nations », terme qui, dans l’Apocalypse, désigne souvent le monde non croyant, ceux qui sont en dehors, qui ne connaissent pas encore Dieu. La miséricorde divine n’est pas un privilège réservé à quelques-uns, mais une destinée offerte à tous.
La mission de Jérusalem ne s’épuise pas à l’intérieur de ses murs, elle ne s’enferme pas derrière ses portes. De son cœur, où règne l’Agneau, jaillit une source d’eau vive qui permet la croissance d’un arbre de vie, non seulement pour elle-même, mais aussi pour le monde entier. Jérusalem est une ville « en sortie », appelée à porter du fruit pour l’humanité. Ce qu’elle a reçu d’en haut, elle doit le partager avec tous. Elle a une mission spécifique, qui n’appartient qu’à elle, celle de « guérir les nations ». Guérir de quoi ? Le texte ne le dit pas car il ne désigne pas seulement une blessure, mais la racine même de la vie blessée. Il dit cependant que ce qui guérit, c’est d’être vivant, de participer à la vie de Dieu.
La Terre Sainte aura besoin de guérison. Il faudra de longs processus de guérison pour panser les innombrables et douloureuses blessures que ce conflit inflige à toutes les communautés : un réconfort face aux épreuves causées par la haine, la « mémoire toxique ». La mission de l’Église n’est pas de tracer des frontières plus étroites, mais de garder les portes ouvertes, en témoignant d’un amour qui n’abandonne jamais et qui atteint même ceux qui sont loin, dubitatifs ou réticents. La responsabilité de la liberté humaine est affirmée, mais l’illimité de la Grâce divine l’est tout autant.
La Terre Sainte, ainsi que la petite communauté chrétienne vulnérable qui y vit, a beaucoup à partager. Elle ne dispose d’aucun pouvoir militaire ni économique, mais puise auprès de l’Agneau la « douceur » de ceux qui, selon la béatitude évangélique, hériteront de la terre. Elle possède la force de l’amour qui se donne, la seule force que le mal ne peut vaincre.
Racheter les conséquences du conflit – la haine, la peur, la « mémoire toxique » – est la mission spécifique et sublime de l’Église de Jérusalem pour le monde entier. Ses racines plongent dans la géographie du salut, mais son regard est universel : être pour le monde non pas une utopie, mais la graine d’une ville réelle, la ville située sur la montagne (cf. Mt 5, 14), qui rayonne la lumière du Christ sur toutes les nations, où les hommes apprennent l’art du pardon, la force de l’égalité et la joie du service. C’est avant tout le courage du pardon qui est le remède le plus puissant, capable d’apporter la guérison, et c’est aussi le témoignage le plus authentique que notre communauté puisse offrir aux peuples de cette Terre.
Il ne s’agit pas de servir de pont entre deux parties en conflit, comme si les chrétiens étaient appelés à jouer un rôle de médiateurs depuis l’extérieur. Ce n’est pas là leur rôle. Les chrétiens de Terre Sainte ne sont pas un tiers indésirable, ni un tampon neutre entre Israéliens et Palestiniens, ni un groupe distinct de leurs frères non chrétiens. Ils sont plutôt le sel, la lumière et le levain au sein des sociétés auxquelles ils appartiennent de plein droit. Principalement citoyens palestiniens ou jordaniens, arabes chrétiens, mais aussi chypriotes et israéliens, ils partagent l’histoire, la langue, les blessures et les aspirations de leurs peuples. Ils ne sont pas appelés à se replier dans une enclave protégée, ni à fuir, mais à vivre pleinement leur vocation : être au cœur de la société, en partageant son destin, pour la faire fermenter de l’intérieur avec une vision de l’homme – et de la société – enracinée dans l’Évangile.
Ils n’offrent pas au monde une utopie abstraite, mais la semence – fragile, concrète, parfois presque invisible – d’une ville possible. Une ville qui grandit à partir de la base, dans la pâte du quotidien, partagée avec leurs concitoyens musulmans et juifs, et qui montre comment la coexistence, le pardon et la réconciliation sont possibles. Pour tous.
9. Le rejet
Ces deux chapitres de l’Apocalypse qui nous ont accompagnés ne sont pas déconnectés de la réalité. Jean est bien conscient qu’outre le charme et la beauté que recèlent les passages que nous avons présentés, il existe aussi la possibilité d’un rejet. On trouve plusieurs passages allant dans ce sens (21,8.27 ; 22,11.15). Prenons-en un seul à titre d’exemple : « Dehors les chiens, les sorciers, les débauchés, les meurtriers, les idolâtres, et tous ceux qui aiment et pratiquent le mensonge ! » (Ap 22,15).
C’est un langage fort, auquel nous ne sommes peut-être plus habitués. Il met en évidence un élément important : vivre dans la Ville Sainte est un choix et une responsabilité. Les murs de la ville, comme nous le disions, ne défendent pas, mais définissent. Ils définissent le mode de vie de ceux qui ont décidé de vivre éclairés par l’Agneau. Si l’on décide de vivre dans cette ville pleine de splendeur, aux portes toujours ouvertes, désireuse d’accueillir et de guérir, on assume aussi la responsabilité de refuser tout ce qui n’appartient pas à ce mode de vie.
Il y a un choix à faire, une manière d’être à adopter. Celui qui rejette ce modèle ne peut rester à l’intérieur des murs, ne peut faire partie de la vie de la Cité. Il s’agit, en outre, non seulement de choisir de vivre dans la lumière de l’Agneau, mais aussi de veiller à ce que les ténèbres et tout ce qui appartient au monde de la mort n’habitent pas la Cité.
Il est important de comprendre la nature de ce refus. Il ne s’agit pas de juger notre humanité – qui est toujours marquée par l’imperfection –, ni notre condition de pécheurs ayant besoin de pardon ; bien au contraire : c’est précisément pour cette raison que l’Agneau est une source inépuisable de miséricorde. Le rejet dont parlent les Écritures est quelque chose de plus radical : c’est l’adhésion délibérée, obstinée et fermée à la repentance, à un mode de vie qui est la négation même de la logique de l’Agneau. C’est le choix délibéré du mensonge comme système, de la violence comme méthode. Cela se manifeste par la prétention de posséder non seulement les espaces, mais aussi la vérité. C’est construire sa propre vie et sa propre ville sur ce projet de Babel qui prétend s’élever vers le ciel par ses seules forces, en excluant Dieu et, par conséquent, en écartant son frère.
La ville aux portes ouvertes n’expulse pas, mais elle définit clairement ce qui est incompatible avec son existence même. Le choix nous appartient : vivre de la lumière que l’on reçoit, ou prétendre être nous-mêmes la lumière. Pour ceux qui font ce choix, la ville aux portes ouvertes ne peut apparaître que comme un jugement de condamnation. Mais pour ceux qui accueillent la voie de l’Agneau, elle est, et reste pour toujours, une maison.
Il est important de souligner, toutefois, qu’il ne faut pas nous bercer d’illusions en pensant que ce choix est fait une fois pour toutes, ni que la Jérusalem céleste corresponde parfaitement à une quelconque communauté terrestre – pas même à notre Église. Tant que nous serons pèlerins dans l’histoire, la Ville Sainte restera devant nous comme un don et une promesse, et non comme une possession. Nos communautés, nos institutions religieuses, nos cœurs portent eux aussi encore les cicatrices du péché et de la division. La tentation nous guette toujours de nous enfermer dans une « ville idéale » construite de nos mains. C’est pourquoi la Jérusalem qui descend du ciel ne cesse jamais de descendre : nous avons toujours besoin de la recevoir à nouveau, car nous ne la possédons jamais.
10. Une Cité pour tous : vivre l’histoire à travers les yeux de l’Agneau
En définitive, la vision de la Jérusalem nouvelle n’est pas une fuite hors de l’histoire, mais une indication pour avancer au cœur de l’histoire. C’est un modèle, un exemple, un repère concret pour la communauté chrétienne et pour tous ceux qui ont à cœur la cité terrestre.
Les principes qui se dégagent – l’ancrage dans la réalité, la sauvegarde du sacré, l’universalité de l’accueil, la force de la douceur, la primauté de la relation sur la possession, la nécessité d’une rédemption de la mémoire, l’ouverture à toutes les nations – ont des implications politiques, sociales et interreligieuses immédiates. Ils nous enseignent que :
Le caractère historique de Jérusalem nous rappelle que la ville est la patrie des Israéliens et des Palestiniens, revendiquée comme capitale par les uns et les autres. Cependant, les revendications exclusives vont à l’encontre de la vocation de Jérusalem. C’est une ville à partager, un lieu de rencontre.
Le caractère religieux de Jérusalem ne peut être ignoré dans aucun accord politique. Les échecs passés le prouvent. Il faut prendre conscience que la principale caractéristique de la Ville Sainte est d’être le lieu de la révélation de Dieu.
L’harmonie entre les communautés (juives, chrétiennes et musulmanes) est le reflet terrestre de l’intimité avec Dieu. Les divisions en sont une négation.
Les institutions religieuses sont appelées à un renouveau spirituel constant afin de ne pas devenir des obstacles à la connaissance de Dieu et à la rencontre avec le monde.
La possession de la terre et des lieux saints ne peut se transformer en un absolu idéologique. Il faut trouver de nouveaux équilibres qui tiennent compte des besoins vitaux de tous, en dépassant la logique de l’exclusion. Il faut trouver le moyen de vivre ensemble, en respectant les lieux de l’autre.
La communauté internationale a le devoir et le droit de s’intéresser à Jérusalem, car elle appartient à tous. Le cœur du monde se trouve à Jérusalem et ce qui s’y passe concerne des milliards de croyants.
L’Église de Jérusalem, petite et résiliente, vit ici et maintenant selon le modèle de la Jérusalem céleste : être un lieu accueillant, une splendeur pascale qui éclaire les ténèbres de la rancœur ; être une maison aux portes ouvertes ; être un instrument de guérison dans le monde. Tel est son rêve, sa mission, son don à l’humanité.
TROISIÈME PARTIE
Implications pastorales
Après avoir pris conscience de la réalité et contemplé le l’avenir qui nous est confié, le moment est venu de nous demander : comment pouvons-nous, en tant que communauté, vivre ici et maintenant le projet de la Jérusalem qui descend du ciel ? Il ne s’agit pas de mettre en œuvre un projet abstrait, mais de nous laisser guider dans nos démarches quotidiennes, au sein des paroisses, des familles et des institutions. C’est un chemin long et exigeant, mais c’est le seul qui puisse nous donner confiance.
Ne pensons pas que nous ne pouvons rien faire à cause du conflit. Les difficultés ne doivent pas servir de prétexte pour mettre un frein à la charité ou justifier des omissions. Au contraire, c’est précisément dans ces contextes que notre action pastorale doit devenir plus incisive : non pas pour jouer les héros, mais pour laisser place à l’œuvre de Dieu.
En reprenant les éléments présentés jusqu’à présent, je vais maintenant esquisser certains domaines pastoraux dans lesquels il apparaît clairement que la mission de notre Église est d’incarner concrètement la vision que Dieu nous a révélée.
1. La primauté de la liturgie et de la prière
Nous avons vu que le premier élément de la Cité qui descend du ciel consiste à se nourrir continuellement de Dieu, en gardant vivante la conscience de sa présence. Et c’est la vie sacramentelle de l’Église – la liturgie et la prière – qui préserve et ravive cette conscience. Elle fait partie intégrante de la mission de l’Église.
Il existe une tentation subtile que nous devons reconnaître : celle de réduire la prière à un simple outil, à un instrument qui permet d’obtenir autre chose – fût-ce la paix, la fin de la guerre ou la résolution des problèmes. La prière n’est pas un moyen. C’est un moment d’amour et de rencontre avec Dieu, où nous cherchons à Le voir et à être vus par Lui, comme nous le faisons lorsque nous rendons visite à ceux que nous aimons. C’est le cœur, le souffle. C’est ce qui maintient notre communauté en vie lorsque tout le reste vacille. Celui qui prie trouve la confiance, même lorsque cela semble impossible, car si la prière ne change peut-être pas tout et n’apporte pas de résultats immédiats et tangibles, elle transforme notre façon de voir les choses.
Nous devons donc remettre la liturgie et la prière au centre de la vie de nos communautés. Pas seulement les prières pour la paix – qu’il faut certes encourager –, mais la prière en tant qu’atmosphère permanente de notre vie, comme ce qui donne forme à nos journées, à nos semaines, à nos communautés.
Je pense en particulier à la liturgie des Heures communautaire, à la lectio divina, à l’adoration eucharistique : ce ne sont pas là des pratiques réservées aux initiés, mais des expressions simples et profondes de la prière de l’Église, capables d’immerger notre quotidien – avec ses peurs et ses attentes – dans une relation vivante avec Dieu.
Il convient aussi de promouvoir la dimension communautaire et salvatrice du sacrement de la Réconciliation. Trop souvent vécu de manière privée et isolée, il s’agit en réalité d’un sacrement ecclésial, qui guérit non seulement l’individu mais toute la communauté, en rétablissant la communion brisée. Des célébrations pénitentielles communautaires bien préparées peuvent redonner à cette rencontre avec la miséricorde de Dieu toute sa force de renouveau.
Une attention particulière doit également être accordée au sacrement du mariage et à l’accompagnement des familles. À une époque qui peine à croire en la fidélité et à la pérennité, accompagner les époux, c’est les aider à fonder leur foyer non pas sur la fragilité des sentiments, mais sur le roc de l’amour du Christ.
En résumé, voici l’essentiel : la liturgie n’est pas un ensemble de pratiques, mais l’action même du Christ qui continue à façonner, à guérir et à soutenir son Église. Faisons de la prière le cœur battant de nos paroisses, de nos familles, de nos écoles. Une communauté qui prie ne fuit pas la réalité, mais apprend à la vivre avec le regard de Dieu, dans la lumière pascale qui resplendit même quand tout autour est nuit. Les paroisses sont sans aucun doute le cœur battant de notre vie communautaire ; c’est là que sont administrés les sacrements et célébrées les liturgies.
2. La famille : églises domestiques
Si les paroisses sont le cœur battant de notre vie communautaire, les familles en sont le souffle quotidien. C’est là que la foi s’apprend, se transmet et s’incarne. C’est là que les enfants font leurs premières expériences d’amour, de pardon et de confiance. C’est en leur sein que chacun que se forme le regard avec lequel ils verront le monde tout au long de leur vie.
En cette période de scepticisme et de peur, nos familles ont une mission supplémentaire : être des lieux de réconciliation, des écoles d’humanité, des églises domestiques.
Pensons à cette « purification de la mémoire » dont nous avons parlé. Où peut-elle commencer, si ce n’est au sein de la famille ? Les parents sont les premiers à raconter l’histoire. La manière dont ils racontent le passé – avec venin ou avec honnêteté, avec rancœur ou avec espoir – marque les enfants à jamais. Éduquer au vivre-ensemble, c’est aussi cela : dire la vérité, même douloureuse, sans transmettre de haine. C’est enseigner qu’on peut se souvenir sans vouloir se venger, qu’on peut pleurer ses morts sans souhaiter la mort d’autrui.
C’est au sein de nos familles que l’on apprend tout d’abord à aller à la rencontre de l’autre : le voisin, le camarade de classe d’une autre confession, le collègue de travail. Si les parents entretiennent des relations empreintes de respect et d’ouverture, les enfants apprennent que ces relations sont possibles. Si les parents parlent avec mépris de ceux qui sont différents, les enfants s’imprègnent de ce poison et l’intègrent dans leur vision du monde.
Et puis, il y a la prière. Comme le dit un vieil adage, une famille dont les membres prient ensemble reste unie. Pas besoin de formules compliquées. Le signe de croix et la prière avant le repas, une petite prière le soir, l’Évangile ouvert et lu ensemble le dimanche. De petits gestes qui créent une atmosphère, qui rappellent à tous – enfants et adultes – que Dieu est chez lui entre ces murs.
Je pense en particulier aux familles mixtes au sein de la communauté chrétienne, celles où cohabitent des traditions différentes. Dans un contexte qui pousse à la séparation, elles constituent un signe prophétique : elles témoignent que l’amour est plus fort que les barrières, que la rencontre est possible, qu’il est possible de construire l’unité dans la diversité. Elles méritent notre soutien et notre admiration.
Je sais bien que les familles sont aujourd’hui sous pression. La crise économique, la peur de l’avenir, la tentation d’émigrer, les difficultés quotidiennes. Beaucoup de familles sont mises à rude épreuve, épuisées, fatiguées. À elles va notre proximité la plus grande. L’Église ne demande pas l’impossible, mais elle veut être à vos côtés, vous soutenir, vous aider à redécouvrir la beauté de votre chemin.
À vous, familles, je dis : ne vous sentez pas seules. L’Église est avec vous. La paroisse est votre maison. Nous ne pouvons certes pas tout faire et être présents pour tous, mais ne craignez pas de partager vos difficultés, de chercher des repères quand tout semble sombre. Et n’oubliez jamais votre mission : c’est vous qui êtes les premiers témoins de la foi pour vos enfants. Plus que les mots, ce sont les gestes qui comptent. Plus que les discours, c’est l’amour.
Que Marie, Mère de Nazareth, qui, dans une petite maison, a gardé et médité dans son cœur les merveilles de Dieu, accompagne chaque famille de notre diocèse. Qu’elle nous enseigne à tous l’art de préserver et de rassembler, d’attendre avec patience, confiants malgré toute attente.
3. L’école : laboratoires du futur
Nos écoles sont peut-être le plus beau cadeau que l’Église offre à cette Terre.. Elles l’ont toujours été. Des générations de dirigeants, de professionnels, d’hommes et de femmes de bonne volonté – chrétiens, musulmans, juifs – ont fréquenté nos établissements. Et ce n’est pas un détail : c’est une mission.
Aujourd’hui, nos écoles sont appelées à faire davantage encore. Elles ne sont pas seulement des lieux d’enseignement, mais de véritables ateliers d’une humanité nouvelle. Ce sont des espaces où l’on apprend à vivre ensemble, où la différence n’effraie pas mais enrichit, et où la rencontre avec l’autre devient une occasion de croissance et non de confrontation. Le pape Léon XIV, récemment, en commémorant le 60e anniversaire du document conciliaire Gravissimum Educationis, a déclaré : « Éduquer est un acte d’espérance et une passion qui se renouvelle car elle manifeste la promesse que nous entrevoyons dans l’avenir de l’humanité » (Dessiner de nouvelles cartes d’espérance 3.2).
En même temps, elles restent des lieux essentiels de transmission de la conscience chrétienne. Nos jeunes doivent savoir qui ils sont, à quelle histoire ils appartiennent, quel trésor ils portent dans leur cœur. On ne peut témoigner d’une foi que l’on ne connaît pas. Une conscience fragile se referme par peur, tandis qu’une conscience solide et mûre s’ouvre à la rencontre.
Imaginons des écoles où l’on ne se contente pas de transmettre des connaissances, mais où l’on apprend à relire l’histoire avec un regard libéré de toute rancœur ; où le conflit n’est pas refoulé, mais abordé avec les outils les outils de la connaissance de l’autre, du dialogue et du respect ; où la qualité de l’enseignement va de pair avec la qualité des relations. Des écoles où la prière, le silence et l’écoute aident les jeunes à lire la réalité sans crainte, et où les enseignants et les éducateurs ne sont pas seulement des transmetteurs de contenus, mais des témoins d’un style de vie.
Nos écoles doivent devenir le lieu où la vision que nous avons esquissée dans cette Lettre – la Jérusalem aux portes ouvertes, la rédemption de la mémoire, le refus de la violence – prend forme concrètement dans la méthode éducative et dans le quotidien. C’est là que se joue une part décisive de l’avenir de cette Terre.
Je suis pleinement conscient des problèmes chroniques – et pas seulement financiers – qui affectent la plupart de nos établissements scolaires et universitaires. Récemment, à Jérusalem, le problème des permis pour les enseignants venant de Bethléem s’est posé, ce qui met sérieusement en péril la possibilité de préserver l’identité chrétienne de nos écoles. Dans ce domaine également, le conflit politique a des conséquences directes sur la vie de l’Église, et nous devrons faire tout notre possible pour aider et soutenir nos enseignants, sans toutefois nous faire d’illusions. Des temps difficiles nous attendent dans les années à venir. Néanmoins, une chose est certaine : avec douceur et détermination, nous continuerons à défendre le caractère chrétien de nos institutions.
Aux responsables, aux enseignants et à tout le personnel de nos écoles, j’adresse ma gratitude la plus sincère. Votre travail, souvent pénible et peu visible, est un investissement pour l’avenir. Jour après jour, vous construisez cette ville possible dont nous rêvons : une ville où le vivre-ensemble n’est pas une utopie, mais une expérience que l’on apprend dès le plus jeune âge.
4. Les hôpitaux et les œuvres sociales : les feuilles qui guérissent
Il est un lieu où tout ce dont nous avons parlé jusqu’à présent – l’accueil, le dialogue, la guérison – est déjà une réalité vécue : ce sont nos œuvres sociales. Nos hôpitaux, nos dispensaires, les centres Caritas, les soupes populaires, les maisons d’accueil. L’Apocalypse nous parle d’un arbre de vie dont les feuilles « servent à guérir les nations ». Eh bien, nos œuvres sont comme ces feuilles, silencieuses, discrètes, mais capables d’apporter soulagement et réconfort à quiconque en a besoin, sans demander de carte d’identité ni appartenance religieuse.
Dans nos hôpitaux, juifs, chrétiens et musulmans naissent, sont soignés, souffrent et parfois meurent ensemble. Médecins et infirmiers de différentes confessions travaillent côte à côte. Dans ces gestes quotidiens, l’amour de Dieu se fait présent et réconcilie des divisions que les mots ne parviennent souvent pas à apaiser.
C’est là que le dialogue prend corps. Pas besoin de grands discours. Il suffit du geste de celui qui prend en charge une épreuve, de celui qui tend un verre d’eau, de celui qui reste aux côtés d’un mourant. Dans ces gestes, l’amour de Dieu se manifeste et guérit.
Notre mission pastorale est double. Il faut tout d’abord soutenir ces œuvres avec générosité, afin qu’elles puissent poursuivre leur mission. Il est de plus en plus difficile d’assurer la pérennité et le développement tout en préservant leur esprit d’ouverture et d’accueil, ainsi que le professionnalisme de leur engagement. Ce sera là un autre défi qui nous attend dans les années à venir.
Ensuite, il faut faire connaître ces réalités pour montrer qu’une autre voie est possible. Trop souvent, nous n’entendons que les voix de la haine. Nous connaissons trop peu ces gestes discrets qui maintiennent vivant le tissu de notre vie commune.
À tous ceux qui œuvrent dans nos structures sanitaires et sociales – médecins, infirmiers, bénévoles, personnels – j’adresse mes remerciements les plus sincères. Vous êtes ces feuilles qui, dès aujourd’hui, en silence, rachètent les blessures de notre temps. Dans un monde où tout divise, vous construisez l’unité. À une époque où la haine hurle, vous aimez en silence. Votre travail est précieux aux yeux de Dieu et de la communauté.
5. Nos aînés : une mémoire vivante
Il y a aussi un trésor au sein de nos communautés que nous risquons de ne jamais assez apprécier : nos aînés. Dans une société qui vieillit, comme la nôtre, eux aussi constituent une présence précieuse qui mérite attention et gratitude.
Nos grands-parents, nos aînés, sont la mémoire vivante de l’Église. Ils ont traversé des guerres, des attentes déçues, des exodes, des reconstructions. Ils ont vu changer les frontières, les drapeaux, les pouvoirs. Et pourtant, ils sont restés, ils ont gardé la foi et l’ont transmise. Souvent en silence, avec cette discrétion qui appartient à ceux qui ont vraiment appris que les mots ont du poids et doivent être utilisés avec soin. Aujourd’hui, beaucoup d’entre eux vivent seuls. Leurs enfants sont partis, à la recherche d’un avenir ailleurs. Les familles sont plus fragmentées. La solitude des personnes âgées est une préoccupation que nous devons considérer d’un œil nouveau.
Dans la Jérusalem nouvelle, comme nous l’avons vu, chacun a sa place. Même ceux qui ne produisent plus, même ceux qui ne sont plus aussi rapides, même ceux qui ont besoin d’aide pour les petites choses du quotidien. Dans une société qui mesure la valeur à l’aune de la productivité et de l’efficacité, ils nous rappellent que la dignité ne se perd pas avec l’âge et que la vie vaut non pas pour ce que l’on fait, mais pour ce que l’on est. La sagesse naît du temps et des épreuves traversées. Même lorsque la solitude se fait sentir – parce que les enfants sont loin ou que les familles se sont fragmentées –, les personnes âgées restent un trésor précieux à préserver. Comme l’a enseigné le pape François, “ Les personnes âgées aident à percevoir la continuité des générations, avec le charisme de servir de pont.” (Amoris Laetitia, 192).
Que nos paroisses se distinguent comme des lieux où les personnes âgées se sentent chez elles. Où elles ne sont pas seulement aidées, mais écoutées ; pas seulement soignées, mais aimées. Créons des occasions d’être avec elles, de recueillir leurs histoires, d’apprendre de leur expérience. Les jeunes, les familles, l’Église ont besoin d’elles.
À toutes les personnes âgées de notre diocèse, je dis : merci. Merci pour votre fidélité silencieuse. Merci pour les prières que vous offrez jour et nuit. Merci pour la patience avec laquelle vous portez le poids des années et de la solitude. Vous êtes comme des racines profondes, invisibles, mais qui soutiennent l’arbre. Sans vous, notre Église serait plus fragile.
Marie, dans sa vieillesse, a gardé dans son cœur les merveilles de Dieu. Apprenons d’elle, et de nos aînés, l’art de garder et d’attendre avec confiance.
6. Les jeunes : courage et prophétie
Si les personnes âgées sont la mémoire, les jeunes sont la prophétie. En eux se concentrent les attentes, les peurs, mais aussi les énergies les plus vivantes de nos communautés. Ils montrent que cette communauté a encore un avenir.
Aujourd’hui, les jeunes sont les premiers à souffrir du manque de travail, du logement inaccessible, d’un avenir qui se dresse comme un mur. Leurs interrogations sur leur appartenance à cette terre et sur son avenir se multiplient. Mais les jeunes sont aussi ceux qui osent, qui ne renoncent pas à se poser des questions, sans rien tenir pour acquis.
Aux jeunes, je dis donc : ne croyez pas ceux qui vous disent qu’il n’y a pas d’avenir ici. C’est vous qui construirez l’avenir de vos propres mains, grâce à votre intelligence et à votre foi. L’Église veut être à vos côtés. Nous n’avons pas de recettes toutes faites, mais une certitude : sans vous, notre maison s’appauvrit. Je vous demande d’être audacieux. De ne pas vous enfermer dans la peur, mais de vous engager avec confiance dans la construction de notre ville.
Que nos paroisses soient des lieux où les jeunes se sentent chez eux. Non seulement comme bénéficiaires d’activités, mais comme protagonistes. Où ils peuvent exprimer leurs talents, où leurs questions ne sont pas jugées mais accueillies, où ils peuvent tomber amoureux du Christ et de son Église.
Que la Très Sainte Vierge, qui n’était qu’une toute jeune fille lorsqu’elle a dit son « oui », marche avec vous et vous enseigne le courage de répondre « me voici ».
7. Nos prêtres : un repère pour la communauté
Je pense maintenant, avec gratitude, à nos prêtres. Ce sont eux qui, jour après jour, se tiennent au milieu du peuple, partagent les difficultés et les espoirs de nos communautés, distribuent la Parole et le Pain de vie.
Ils sont en première ligne. En cette période si complexe, marquée par le désarroi et la méfiance, leur mission est plus que jamais délicate et précieuse. Ils portent sur leurs épaules le poids de la charge pastorale, cherchant à maintenir l’unité entre des sensibilités diverses, à écouter la douleur de chacun sans nourrir les divisions, à devenir signe d’unité dans des contextes souvent fragmentés.
À nos prêtres, je demande d’être, pour les communautés, un repère solide et positif. Pas seulement ceux qui administrent les sacrements – ce qui est pourtant une tâche essentielle –, mais des hommes capables d’écouter, d’encourager, de recoudre. Que votre parole, à une époque où les mots sont galvaudés et souvent empoisonnés, soit une parole de confiance et d’espérance. Que votre présence soit une présence qui unit et qui accueille.
Je sais bien que la solitude, la fatigue, parfois l’incompréhension sont des fardeaux bien réels. Pourtant, beaucoup d’entre vous continuent de se donner sans compter, avec générosité et amour. À vous tous, je tiens à adresser mes remerciements les plus sincères, ainsi que ceux de tout le diocèse : pour la fidélité avec laquelle vous accompagnez les communautés, pour le courage avec lequel, même dans les situations les plus difficiles, vous continuez à être une présence d’Église.
8. La vie religieuse : sentinelles de l’aube
Il existe une autre présence silencieuse qui traverse tout notre diocèse, souvent cachée, mais essentielle. Je pense à nos religieux et à nos religieuses. Ce sont eux les sentinelles de l’aube et de la nuit (cf Is 21, 11–12).
Par leur vie de prière et de consécration, ils nous rappellent chaque jour qu’il existe un « ciel nouveau ». À une époque où tout semble se réduire à l’horizon fermé de la politique, de la survie et de la peur, ils lèvent les yeux vers le ciel et nous rappellent que, sans Dieu, toute construction humaine finit tôt ou tard par s’effondrer. Comme le rappelait saint Jean-Paul II, leur témoignage est un témoignage prophétique de la primauté de Dieu et des biens futurs, qui naît de la suite du Christ et de l’amour pour nos frères et sœurs (cf. Vita Consecrata, 85).
Je pense tout particulièrement à nos monastères et aux communautés cloîtrées, à ceux qui vivent et œuvrent dans les périphéries des villes, ainsi qu’à ceux qui servent dans les écoles, les hôpitaux, les paroisses et les maisons d’accueil. Souvent, leur présence est discrète et peu visible, mais elle est essentielle. Dans le silence de la prière et la fidélité du service quotidien, ils témoignent que la vie chrétienne ne se mesure pas à l’efficacité ou à la visibilité, mais à la fidélité et à l’amour. Dans une terre marquée par les divisions, par leur présence, ils construisent des modèles de cohabitation possible, au-delà des appartenances.
Je pense avec une gratitude particulière à ceux qui, au cours de ces mois de guerre, ont pleinement partagé le sort de la population. Les religieux et les religieuses ont vécu avec la population la faim, la peur, les bombardements. Alors que tout semblait s’effondrer, leur présence est devenue un signe puissant : Dieu n’abandonne pas son peuple. Alors que la mort semblait l’emporter, ils ont continué à prier, à servir, à rester aux côtés de tous.
Un mot de remerciement va également aux bénévoles chrétiens qui, malgré la guerre, continuent de venir en Terre Sainte pour servir dans les écoles, les paroisses et auprès des plus démunis. À tous les religieux et religieuses de notre diocèse, j’adresse mes remerciements les plus sincères : par votre fidélité silencieuse, vous êtes des experts de la communion et des bâtisseurs d’unité. Vous ne faites pas de bruit, mais vous construisez ; vous ne cherchez pas la visibilité, mais vous semez le bien. Votre présence est une prophétie vivante en Terre Sainte.
9. Dialogue œcuménique
Dans notre diocèse, les familles chrétiennes sont désormais presque toutes mixtes. Nos enfants vont à l’école ensemble, étudient les mêmes manuels, partagent le même avenir. La vie quotidienne dépasse tout naturellement les distinctions confessionnelles rigides, faisant preuve d’une capacité de fraternité interconfessionnelle que nous sommes appelés à préserver. En Terre Sainte, le dialogue œcuménique – ou plutôt, la relation concrète entre les différentes Églises chrétiennes – n’est ni une option ni un exercice réservé aux spécialistes : c’est une réalité pastorale quotidienne et une dimension constitutive de la vie de notre Église.
Aucun prêtre ne peut accompagner sa communauté sans tenir compte des autres communautés chrétiennes qui vivent sur le même territoire. Notre mission s’inscrit inévitablement dans un réseau de relations qui exige le respect, la coordination et un désir sincère de communion.
L’une des difficultés les plus vivement ressenties concerne la différence entre les calendriers liturgiques, en particulier pour Pâques. Dans certaines zones du diocèse, il peut arriver qu’au même moment, une communauté célèbre la Résurrection tandis qu’une autre entre en Carême. C’est une situation douloureuse, surtout pour les familles, qui interroge depuis longtemps la conscience de l’Église. De nombreuses discussions ont eu lieu pour tenter de la résoudre, oscillant parfois entre l’adoption du calendrier grégorien ou du calendrier julien selon les périodes. La vérité est qu’il n’existe pas encore de solution. Quel que soit le choix fait, il ne pourra répondre à toutes les exigences diverses et variées de notre Église. C’est pourquoi nous sommes appelés à vivre cette épreuve dans un esprit de patience, en favorisant la participation réciproque et le partage fraternel, en continuant à prier et à espérer dans un cheminement qui ne pourra naître de décisions abstraites, mais d’une réflexion mûrie ensemble.
À Jérusalem, le poids des divisions entre les Églises du monde entier se manifeste de manière particulièrement concrète, au sein même de nos communautés. Notre vocation n’est pas seulement d’être un instrument de guérison pour la ville et pour les peuples, mais aussi de porter dans la vie quotidienne cette croix de l’Église universelle, qui a ici son cœur. Il n’est pas exclu que, si un jour nous parvenions à faire des progrès significatifs dans ce domaine, l’Église universelle tout entière puisse en bénéficier.
Les relations entre les Églises se vivent ordinairement sous le signe de la correction et du respect mutuel, tant au niveau des autorités que dans la vie paroissiale. C’est un signe de maturité qu’il faut préserver. Nous devons toutefois reconnaître que, ces derniers temps, certaines positions se sont durcies et que, dans certains domaines, des incompréhensions et des tensions, parfois douloureuses, apparaissent. Dans ces situations, la tentation est de réagir en érigeant de nouvelles barrières et en adoptant le même langage que l’autre. Sans naïveté, nous sommes appelés à rester fidèles à l’esprit d’accueil et de douceur, en conservant un regard ouvert et disponible, sans pour autant perdre notre identité, notre histoire, et en restant fidèles à notre vocation.
C’est pourquoi il est important de favoriser des occasions concrètes de connaissance mutuelle : des échanges entre paroisses de différentes confessions, des rencontres entre prêtres et entre responsables de la pastorale des jeunes. Ce n’est qu’en apprenant à se connaître véritablement que l’on peut surmonter les préjugés et l’ignorance.
Ensuite, la réalité nous demande de parler d’une seule voix. Non seulement sur les questions sociales et politiques, ce que nous faisons déjà, mais aussi sur les questions éthiques fondamentales, telles que la défense de la vie, l’égalité entre les peuples, le respect de la dignité humaine, les inégalités sociales et les droits des pauvres, ainsi que les divers autres thèmes qui qui touchent à la vie de l’homme.
Dans notre cœur, notre intention doit rester ouverte à l’universalité, accueillante et tendue vers l’unité. Sans naïveté, mais aussi sans défaitisme. Car le premier effort de notre ministère, et le premier témoignage, c’est l’unité entre nous.
10. Le dialogue interreligieux : non pas une île, mais une ville
Nous l’avons dit : le dialogue interreligieux est en difficulté. Chrétiens, juifs et musulmans ont du mal à se rencontrer. La méfiance a creusé de profonds fossés et beaucoup se demandent s’il est encore utile de persévérer dans cette voie.
Et pourtant, en cette période si difficile, le dialogue n’est pas ni le caprice de quelques-uns ni une option parmi d’autres : c’est une nécessité vitale. Nos destins sont étroitement liés. Nous ne pouvons pas construire l’avenir seuls, ni imaginer une coexistence qui ferait abstraction de l’autre. Pour nous, chrétiens, comme nous l’avons vu, le dialogue n’est pas une simple stratégie pastorale, mais une partie intégrante de notre vocation et de notre destin, la forme même de notre être Église.
Il est cependant nécessaire de franchir une étape : passer du dialogue des élites au dialogue de la vie. Les rencontres entre experts et les déclarations officielles sont importantes, mais elles ne suffisent pas. Le dialogue doit descendre dans nos paroisses, dans nos quartiers, dans nos relations quotidiennes. Il faut apprendre à parler avec l’autre, et pas seulement de l’autre ; à écouter véritablement son histoire, sa souffrance, ses peurs. C’est seulement ainsi que l’on sortira de la logique qui ne reconnaît de valeur qu’à sa propre souffrance.
Les écoles constituent un lieu privilégié pour ce dialogue vécu. Nos salles de classe sont déjà, de fait, des laboratoires de cohabitation. Là, il est possible d’éduquer les jeunes non seulement à la connaissance des religions, mais aussi à l’art de la rencontre, en les aidant à développer un regard critique capable de résister au discours unique de la haine.
Les œuvres sociales – hôpitaux, Caritas, centres d’écoute – sont elles aussi des lieux où le dialogue s’instaure au quotidien, souvent en silence, à travers le service commun rendu aux pauvres et aux malades. C’est là que la « guérison des nations », dont parle l’Apocalypse, est déjà à l’œuvre, sans bruit et sans conditions.
Et puis il y a le pardon. Je sais, c’est un mot difficile en ce moment. Mais nous sommes chrétiens, et Jésus est le maître incontesté du pardon. Pardonner ne signifie pas oublier, ni justifier le mal. Cela signifie briser la chaîne de la haine et témoigner de cette possibilité, même lorsqu’elle semble impossible. Je sais que tout cela peut paraître naïf. Mais c’est notre mission. Le chemin est difficile, j’en suis conscient. Mais ne nous fermons pas. Notre tâche reste d’être sel et lumière, de créer des occasions de confiance, même quand les mots semblent ne pas suffire.
11. Contre la culture de la violence
Nous avons vu que, dans la Jérusalem nouvelle, n’entrent pas ceux qui aiment et pratiquent le mensonge et la violence. Notre rejet de la violence doit être total et visible. Nous l’avons dit maintes fois, mais cela ne suffit pas : nous devons le vivre, non seulement dans nos actes, mais aussi dans nos paroles. Nous vivons plongés dans un flot de paroles violentes, qui sont devenus langage courant. Et nous aussi, chrétiens, nous risquons de tomber dans ce piège.
Que faire ? Tout d’abord, faire un examen de conscience sur notre langage. Dans les homélies, dans la catéchèse, au sein de la famille : apprenons à appeler les choses par leur nom sans jamais réduire l’autre à un ennemi. En toute circonstance, l’autre reste toujours une personne à respecter.
Au sein des familles, éduquons nos enfants à ne pas utiliser de propos haineux, à ne pas relayer de fausses informations, à faire la distinction entre critique légitime et insulte. Dans nos médias, soyons exemplaires : une information qui recherche la vérité et favorise la compréhension, et non la confrontation.
Nous nous sentons impuissants face à la loi du plus fort. Mais l’Apocalypse nous rappelle que la force de Dieu est celle de l’Agneau : une douceur qui ne cède pas, un amour qui ne plie pas devant la haine, un pardon qui désarme l’ennemi. Que telle soit notre « politique ». Le pape Léon XIV l’a bien rappelé dans son premier message de paix : « Le monde ne se sauve pas en aiguisant les épées, en jugeant, en opprimant ou en éliminant nos frères, mais plutôt en s’efforçant inlassablement de comprendre, de pardonner, de libérer et d’accueillir tous, sans calcul ni crainte ». (Célébration eucharistique en la fête de Marie, Mère de Dieu – LIXe Journée mondiale de la paix, 1er janvier 2026).
Refusons toute complicité avec la culture de la violence. Notre fidélité va à l’Agneau, et non à des logiques de pouvoir. D’où qu’elle vienne, quel que soit le visage qu’elle revête : la violence n’est jamais la voie de l’Évangile.
12. L’espoir : à contre-courant, mais nécessaire
Dans la première partie de cette Lettre, j’ai évoqué le scepticisme. C’est le sentiment qui règne dans nos communautés : un scepticisme envers les institutions, la politique, les paroles, voire l’avenir. Nous devons cependant reconnaître que le scepticisme, lorsqu’il devient une attitude permanente, finit par paralyser. Nous sommes appelés à répondre à ce scepticisme par la confiance.
Il ne s’agit pas d’un optimisme naïf ni d’une attitude qui ignore la dureté de la réalité. La confiance chrétienne naît de la foi et constitue un choix à contre-courant. C’est la certitude que Dieu n’a pas abandonné l’histoire au chaos et qu’il reste proche de ceux qui souffrent, de ceux qui sont persécutés, de ceux qui sont rejetés. C’est la conviction qu’une vie donnée par amour n’est jamais perdue.
Pensons à Abraham et Sara. Humainement, il n’y avait plus d’avenir pour eux. Et pourtant, Dieu leur a rendu visite et leur a fait une promesse. La confiance naît toujours d’une visite de Dieu. Nous devons prier pour que le Seigneur rende encore visite à nos communautés, à nos familles, à nos cœurs. Ce n’est qu’ainsi qu’une espérance qui ne déçoit pas peut naître.
Concrètement, cette confiance nous pousse à soutenir et à rendre visibles toutes les initiatives, les personnes et les réalités qui, sur notre territoire, continuent à croire en l’autre et à promouvoir l’art de la rencontre. Mais il ne suffit pas d’adhérer à ce que font les autres : nous sommes appelés à devenir nous-mêmes les promoteurs de ce style de présence, en assumant personnellement le courage de l’unité.
Certains pourraient penser qu’il s’agit de gestes insignifiants, car « ici, rien ne changera jamais ». Mais même si c’était le cas, nous ne pouvons renoncer à faire la différence. Nous voulons être cette petite présence, parfois gênante, qui ne se laisse pas guider par les discours de haine, mais qui, avec douceur et détermination, affirme la sienne : les chrétiens ne haïssent pas. Tel est notre témoignage, et c’est déjà une prophétie.
13. L’accueil : le souffle de l’amour
Il faut prendre conscience du danger latent qui guette toute communauté, surtout lorsqu’elle est aussi petite que la nôtre : celui de se refermer sur soi-même, de devenir une forteresse. La tentation est grande de protéger ce qui reste, de défendre ses frontières, de préserver son identité – une attitude compréhensible, certes, mais qui n’est pas chrétienne. L’amour que Jésus nous enseigne ne connaît pas de frontières. Lorsqu’on lui a demandé quel était le plus grand commandement, il a indissolublement uni l’amour de Dieu et l’amour du prochain. Et le prochain, dans sa parabole, est un Samaritain – un étranger, quelqu’un de différent, quelqu’un à qui on ne parlait pas. Jérusalem – nous l’avons vu – a toujours les portes ouvertes et subsiste dans la mesure où elle sait accueillir.
L’accueil ne consiste pas seulement à ouvrir nos portes à ceux qui viennent de l’extérieur – les migrants, les réfugiés, les pèlerins, les pauvres d’autres confessions – mais aussi nous accueillir les uns les autres, au-delà des appartenances qui nous divisent. Dans notre propre diocèse, nous avons des catholiques de rite latin et oriental, de langue arabe et hébraïque, issus de cultures et de nations différentes : Philippins, Indiens, les Asiatiques d'autres pays, Latino-Américains, Africains, Européens. Nous formons tous une seule famille, et non un archipel d’îles.
Accueillir signifie regarder l’autre – quel qu’il soit – non comme un étranger à tolérer, mais comme un don. Cela signifie se laisser interpeller par sa différence, s’enrichir de sa présence. Cela signifie quitter la logique du « nous » et du « eux » pour entrer dans celle d’un unique « nous » qui inclut.
Je sais bien que tout cela, dans la situation qui est la nôtre, n’est pas facile. La peur est grande. L’identité semble fragile. Mais la conscience chrétienne n’est pas une forteresse à défendre, c’est une source qui coule. Une source enfermée s’enlise. Seule l’eau qui coule reste vivante et donne la vie, comme le fleuve qui jaillit du cœur de l’Agneau.
Que nos communautés soient des lieux où chacun – quelle que soit son origine, sa langue, sa culture, sa foi – puisse se sentir accueilli, écouté, aimé. Non pour perdre notre identité, mais pour la vivre dans sa forme la plus vraie : celle d’un amour qui n’exclut pas.
CONCLUSION
Retourner à Jérusalem
Nous sommes arrivés à la fin de cette longue Lettre. Peut-être que certains d’entre vous, arrivés à ce stade, se sentent fatigués ou perplexes : tant de thèmes, tant d’épreuves, tant de pistes. Le risque est de se sentir dépassés, de se dire : « Comment pouvons-nous faire tout cela ? »
La réponse est simple : nous ne le pouvons pas. Seuls, nous ne le pouvons pas. Mais nous ne sommes pas seuls.
En effet, Jésus-Christ a dit : « Quand deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis là, au milieu d’eux » (Mt 18, 20). C’est vrai, nous en sommes témoins : nous l’avons vécu, même en cette période. C’est pourquoi nous vous invitons à « ne pas négliger vos assemblées » (cf. He 10, 25). Jésus nous attend dans nos paroisses, dans nos communautés de foi, dans nos groupes et mouvements ecclésiaux. L’inspiration de l’Esprit Saint est accessible dans notre vie quotidienne, à travers les Écritures, la prière personnelle, la rencontre avec les autres, le service aux pauvres. Même si nous sommes tentés de reculer face aux souffrances et au mal qui nous entourent, c’est en allant vers l’autre que nous trouvons le Christ et sa consolation.
Nous avons parlé de dialogue œcuménique et interreligieux, de rejet de la violence, de prière, d’écoles, de familles, d’œuvres sociales, de vie religieuse, de personnes âgées, de confiance, d’accueil. Nous avons esquissé une vision : celle de la Jérusalem céleste, ville aux portes toujours ouvertes, illuminée par la splendeur de l’Agneau, dont les feuilles guérissent les nations.
Tout cela doit désormais continuer à prendre forme. Pas tout d’un coup, ni par des actes héroïques impossibles, mais pas à pas : dans nos paroisses, dans nos familles, sur nos lieux de travail et de rencontre et avec nos amis. En relisant ces pages avec calme, en les partageant et en en discutant dans les différents contextes ecclésiaux et pastoraux, sans précipitation et petit à petit, j’espère qu’elles pourront devenir une aide concrète pour mieux comprendre notre mission en Terre Sainte.
Car en fin de compte, ce qui nous soutient, ce n’est pas notre force, mais la joie de l’Évangile. Une joie qui ne dépend pas des circonstances, qui ne faiblit pas même lorsque tout semble enveloppé de ténèbres. Une joie qui naît de la certitude que le Seigneur est avec nous, qu’il ne nous abandonne pas, qu’il marche à nos côtés même dans les nuits les plus sombres, car il est ressuscité. Et il est vivant parmi nous.
L’Évangile de Luc se termine par une très belle image : après l’Ascension de Jésus, les disciples « retournèrent à Jérusalem, en grande joie » (Lc 24,52). Ils avaient été bouleversés, ils avaient eu peur, ils avaient douté. Et pourtant, à la fin, ils reviennent remplis de de joie.
Nous aussi, nous souhaitons retourner vers notre Jérusalem quotidienne – nos foyers, nos paroisses, nos communautés, notre engagement quotidien – avec cette même joie. Non pas une joie naïve, qui ignore les difficultés. Mais une joie pascale, qui sait que la lumière triomphe des ténèbres, que la vie vainc la mort, que l’amour désarme la haine.
Revenons à Jérusalem avec joie. Revenons à notre vie avec passion. Portons dans notre cœur le rêve de Dieu pour sa ville, et laissons ce rêve devenir, pas à pas, jour après jour, notre propre vie.
Que Marie, Mère de Dieu et de l’Église, Reine de Palestine et de toute la Terre Sainte, Patronne de notre diocèse, nous accompagne sur ce chemin.
Que la bénédiction de Dieu, Père de tous, Tout-Puissant et Miséricordieux, descende sur vous tous.
Jérusalem, 25 avril 2026
S. Marc Évangéliste
+ Pierbattista Card. Pizzaballa
Patriarche Latin de Jérusalem

