Le 20ème dimanche A  année 2017 A.D.

Le Galiléen : pas gentil avec une Gentille !

(Matt 15, 21- 28// Mc 7, 24- 30)

(par P. P. Madros)

« Il ne sied pas de jeter le pain des enfants aux petits chiens » ! (Mt 15, 26)

L’évangile de ce jour suffit largement pour une profonde médiation. Commençons par une note peu catholique : cher Seigneur Jésus, dans ce monde à l’envers, parfois les « petits chiens » sont mieux traités que les bébés humains !

Cananéenne ou Syro-phénicienne

Dès le livre de la Genèse, « Canaan est maudit et sera l’esclave des esclaves de ses frères » (9, 26). On peut tranquillement dire que cet esclavage est expérimenté et vécu de nos jours aussi, dans le sens non seulement de peuples sans souveraineté réelle (comme les Palestiniens, les Libanais, les Syriens…) mais aussi dans la conception servile contenue dans l’idée de « la soumission » absolue à Allah, non point Père mais Seigneur. Ces peuples, passés à l’arabité, ont été en outre forcés de perdre pour toujours leur identité, leur culture, leur patrimoine et leur langue. Les Grecs les appelaient « phéniciens », teinturiers de pourpre (tyrien surtout) et de cramoisi. Le Talmud babylonien les nomme « fils d’Afrikia » auxquels le Seigneur avait donné provisoirement « la terre de Canaan », éternellement destinée aux Juifs. Ils ont eu le tort de ne pas la laisser lors de la conquête de Josué fils de Nûn, toujours d’après le Talmud (« Sanhédrin »  91 A).

Les Cananéens, une partie des goyîm infortunés

Avant d’analyser les paroles et les gestes de Jésus dans cet épisode, il convient de les situer dans leur contexte historique, biblique et talmudique. Disons tout de suite que Jésus, au fond, ne partage aucune des négativités rabbiniques et populaires sur les païens en général, et les Cananéens en particulier. S’il utilise leurs formules, il le fait dans le but de les réfuter, de les démentir, et de les contredire par son action miraculeuse en faveur de la fillette d’une femme syro-phénicienne-cananéenne. Son mérite de Messie, son courage et sa révolution se comprennent d’autant mieux qu’il a nagé contre-courant, jusqu’à y « laisser la peau », « jusqu’à la mort, la mort de la croix » !

Pour ménager les lecteurs, et encore plus les lectrices, voici simplement des références talmudiques selon lesquelles « les païens sont du bétail », dont les « femelles sont impures dès leur naissance », goyîm « méprisables et détestables », auxquels il est criminel de communiquer quoi que ce soit de la Torah ou du reste du Judaïsme. Et « quand le Messie viendra, chaque Juif aura 2800 esclaves », les Cananéens étant les premiers et les plus proches candidats à cet esclavage de masse (Sanhédrin 59 a ; Jore Dia 17 ; Zohar, Tholedoth Noach 63 b ; Massekheth Chabbath 31 b ; wayyshlach 177 b ; Massekheth Krithoth 6 b ; Ereget Rashi Erod 22 : 30 ; Iebamoth 61 a ; Yalkut Rubeni Gadol 12 b ; Avodah zarah 35 b ; Iore Dea 198, 48).

 

« Divine Comédie » : Acte premier : Jésus fait la sourde oreille !

La petite maman, dont la fillette est gravement malade, pense que c’est le démon qui la tenait captive. Le cri spontané de la maternité : « Seigneur (titre d’extrême politesse, sans impliquer la reconnaissance de la divinité du Christ !) « Fils de David ». Des exégètes, comme Lagrange, pensent qu’il s’agit d’une élaboration de saint Matthieu. Mais, rétorque le P. Denis Buzy, bétharramite bethléemite « Palestinien » d’adoption, considère authentique cette expression de la Cananéenne. Pour une femme, surtout une maman en détresse, l’action la plus normale était de s’informer sur la  meilleure façon de s’adresser au Maître et au thaumaturge Galiléen. Il suffisait de demander à droite et à gauche quel était le titre qui aurait touché son cœur. « Fils de David » : pour les Juifs et pour nous, c’est le Messie. Pour la femme cananéenne (innommée comme sa fille d’ailleurs), c’est le guérisseur espéré de la Petite !

Jésus ne répond pas ! Lui qui avait dit : « Demandez et l’on vous donnera ; cherchez et vous trouverez ! Frappez et l’on vous ouvrira ! » (Matt 7, 7). Il veut passer incognito. On veut bien. Mais bientôt il rompra son silence, pour répondre mais négativement, non pour ouvrir mais pour fermer, ou faire semblant de fermer la porte devant le nez de la Cananéenne et de sa fillette souffrante.

Et ce n’est pas une femme en détresse qui va se taire et se résigner. Le P. Buzy remarque avec perspicacité que « le silence est ce qu’il y a de pire chez les grands » quand les petites gens s’adressent à eux. Le silence constitue un mur, un rempart, un blocus infranchissable ! Tout porte à croire que la Cananéenne continuait à supplier, à crier, à pleurer, non sans « déranger » ou casser les oreilles des apôtres qui avaient déjà tout un inconscient de négativité et de dénigrement à l’égard des païens, et plus encore des païennes ! Un peu comme « le juge inique », plus préoccupé d’avoir la paix que de pratiquer la justice, plus soucieux de leur repos et de leur bien-être, ils interviennent : « Fais lui grâce, car elle nous poursuit de ses cris ! » L’original grec porte « apôlyson απόλυσον », qui reproduit fidèlement l’araméen « shrh שרה », littéralement « délie-la, détache-la, libère-la » et, indirectement, délie-nous, détache-nous de ce poids lourd, de cette chaîne féminine païenne ! Nous pouvons traduire ainsi la demande des apôtres, d’une façon paradoxale : « Elle est déchaînée, délie-la, et délie-nous avec elle ! »

Il faut signaler immédiatement, sous peine de fâcheux malentendu, que Jésus dès le départ voulait absolument exaucer la Cananéenne et guérir sa fille à distance ! Sa préscience, son amour universel, sa puissance illimitée ne permettent pas de supposer qu’il a été quelque peu surpris ou pris au dépourvu, supplanté ou « coincé » par la Syro-phénicienne. La même idée s’applique à la supplication de sa Mère à Cana : dès le début, il voulait absolument exaucer sa maman. Mais il fait des pirouettes « pour notre instruction » ! Soyons alertes et attentifs à tirer les conclusions !

Acte II : première réponse dure de Jésus (Mtt 15, 24)

Le Christ déclare être venu « seulement pour les brebis perdues de la maison d’Israël ». D’où la question : « Mais alors, pourquoi venir se balader en territoire païen qui, en plus, est impur pour les Juifs ? » On voit que l’action de Jésus va contredire ce qu’il vient de dire : donc, sa phrase relève de la tactique : il met à la preuve l’humilité et la patience de la Cananéenne. Au fond, le Seigneur nous donne ici une leçon précieuse : l’humilité, l’humiliation dans l’insistance de notre prière désarme Dieu !

Réponse de la petite dame : adoration et supplication !

La Syro-phénicienne n’a pas l’air d’écouter  ni « d’entendre raison ». Elle défie, une fois de plus, sa dignité et sa fierté, en « se prosternant devant Lui », carrément, sans savoir toutefois « qu’en Lui habite toute la plénitude de la divinité » (Col 2, 9). Une maman, un papa, sont capables de toutes les génuflexions quand il s’agit de sauver leur enfant !

Mais la direction américaine des Témoins de Jéhovah, dans sa traduction de la Bible dite « du monde nouveau », ne l’entend pas de cette oreille. Puisque Brooklyn avait décidé que Jésus n’était pas Dieu, la voici qui falsifie les versets qui proclament cette divinité et l’adoration qui l’entoure. Donc, « le monde nouveau » donne cette traduction ridicule et étrange : « Elle s’est mis à lui rendre hommage » ! Cette même traduction n’hésite pas à rendre le même verbe par « adorer, se prosterner » même quand il s’agit de Satan lui-même qui demande à Jésus de le faire (Matt 4, 9). En peu de mots donc, pour Brooklyn, on « se prosterne » devant Satan (c’est du moins ce qu’il demande !) ; pour Jésus, on ne fait que « lui rendre hommage » !

La Cananéenne insiste (nous en aurions fait autant !) : « Seigneur, viens à mon secours ! ».

Là, Jésus semble se fâcher et répond non sans dédain apparent

Acte III : « Il ne convient pas de jeter le pain des enfants aux petits chiens » !

Le Christ, envoyé pour le salut de tous, ne fait pas de distinction entre Juifs et païens. Mais il utilise une tactique très connue en Orient : parler à quelqu’un pour transmettre le message à d’autres personnes présentes, tactique exprimée par le dicton populaire arabe : « Je parle à la voisine pour que la bru entende   بحكي مع الجارة حتّى تسمع الكنّة ». Jésus entend critiquer, devant les apôtres, leur position et l’attitude populaire juives, pleines de dénigrement et de mépris pour les païens, impurs, censés de beaucoup inférieurs au peuple élu, surtout les « femelles » des goyim ! Cette analyse est logique : car si Jésus y croyait vraiment, il ne serait pas sorti de son silence et n’aurait rien fait pour la guérison de la fillette païenne.

Pour les personnes qui ne croient pas à la divinité du Christ, la réplique lapidaire de la Cananéenne s’explique par une brillante intelligence, un esprit prompt et « délié », un à-propos typiquement féminin et maternel, face auquel un homme, au masculin, ne saurait jamais « avoir le dernier mot » ! Voici la réponse de la mère phénicienne, pour nous inattendue, pour Jésus bien prévue : « Oui, Seigneur, justement les petits chiens mangent des miettes qui tombent de la table de leurs maîtres ! » Pour la guérison de sa fillette, elle accepte d’être traitée de chienne, et se déclare super contente de recevoir des miettes !

Jésus lui répond : « O femme (expression qui dénote respect, estime et admiration), grande est ta foi ! Qu’il  t’advienne selon ton désir ! » Désir : dans le grec « ce que tu veux » : « ce que femme veut, Dieu le veut ». Cette « volonté » de la Cananéenne n’était pas une velléité ni une manie de puissance, mais c’était un vœu, un souhait, une supplication, mélangée de larmes et de prières, baignée dans l’humilité, le sens de la faiblesse et l’humiliation.

Conclusion

Le Maître nous enseigne à abolir la discrimination à base nationale et, pire, à base religieuse. Avec lui, il n’y a plus de « peuple élu » au singulier, mais tous « ceux qui l’acceptent, il leur donne pouvoir de devenir enfants de Dieu », indistinctement. L’autre leçon que nous avons à peine besoin de répéter ou de résumer : ne pas hésiter d’accepter l’humiliation dans notre prière, non comme tactique pour « désarmer » le Seigneur, mais pour reconnaître notre petitesse, nos limites, notre pauvreté, notre dénuement, notre « rien ». Et, comme écrit notre cher saint Jacques, premier évêque de notre ville sainte, Dieu « qui résiste aux orgueilleux », nous « donnera sa grâce » (Jac 4, 6).

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