19 mai 2019
V dimanche de Pâques, année C
Le passage de l’Évangile que nous écoutons aujourd’hui (Jn 13, 31-35) est tiré du chapitre 13 de l’Évangile de Jean, un chapitre dans lequel l’évangéliste situe le récit de la dernière Cène de Jésus avec les siens. Et ce passage n’est pas immédiatement compréhensible si on le retire de son contexte.
Après le geste scandaleux du lavement des pieds, Jean rapporte l’annonce, par Jésus, de la trahison de Judas (13,21). Viennent ensuite les versets que nous entendons aujourd’hui, avec les paroles sur le commandement nouveau, puis une nouvelle annonce de défection, qui concerne cette fois Pierre et son reniement (13,38).
Le commandement nouveau, est par conséquent encastré entre deux annonces de trahison. Et c’est le premier élément sur lequel on peut s’attarder parce que Jésus va demander à ses disciples de s’aimer les uns les autres de la même manière, avec la même mesure avec laquelle Il les a aimés (« Je vous donne un commandement nouveau : c’est de vous aimer les uns les autres. Comme je vous ai aimés, vous aussi aimez-vous les uns les autres, v. 34).
Et la mesure est donnée par la distance que les disciples mettent entre eux et le Seigneur : une distance abyssale, celle du péché, mais que Jésus remplit de son amour gratuit. Il ne laisse pas ses amis errer dans le lointain, où ils se sont perdus, parce que, comme nous avons vu dimanche dernier, Il est le bon pasteur, et le bon pasteur ne veut qu’aucune de ses brebis n’aille se perdre. C’est pour cela qu’Il donne sa vie.
L’évangéliste Jean met en relation le reniement de Judas avec les paroles de Jésus proclamées dans l’Évangile d’aujourd’hui : c’est précisément lorsque Judas prend la bouchée et sort que Jésus prononce ces paroles fortes, qui semblent de prime abord déplacées : « Maintenant le Fils de l’homme est glorifié, et Dieu est glorifié en lui », (Jn 13.31).
Qu’est-ce que cela signifie ?
Tout l’Evangile de Jean tend vers une « heure » mystérieuse, un temps où Dieu se révélerait complètement Lui-même, révélerait Sa gloire, dans la vie et l’œuvre du Fils. Eh bien, l’heure est venue précisément en ce moment où Jésus peut enfin révéler tout l’amour qu’il est venu donner, un amour qui atteint aussi le disciple qui le renie et le trahit, un amour qui à lui aussi donne la vie.
Judas vient de sortir pour trahir son Seigneur, pour le délivrer. Mais il l’a fait après avoir reçu de Jésus la bouchée destinée à son ami bien-aimé, après avoir mangé le pain de l’amitié dans lequel toute hostilité est vaincue.
Et c’est précisément pour Jésus la gloire, ou plutôt le maximum d’amour possible, et par la même, le geste de Judas est relu et accepté comme une possibilité supplémentaire d’aimer, et donc de rendre gloire au Père.
Le Père, à son tour, répondra à ce geste d’amour et d’obéissance en rendant gloire au Fils : de même que l’amour de Jésus atteint les disciples perdus dans leur péché, de même l’amour du Père ne laisse pas Jésus perdu dans la mort : « bientôt » (Jn 13, 32), en effet, Il lui rendra la vie : « Si Dieu est glorifié en lui, Dieu aussi le glorifiera ; et il le glorifiera bientôt ».
Ces paroles de Jésus se trouvent donc au milieu de ces deux histoires de trahison, et elles sont comme un hymne de victoire, comme un présage sûr de salut. C’est précisément dans tout ce mal que la vie de Dieu est pleinement révélée.
Mais ce n’est pas tout.
En effet, le chapitre 13 se concentre sur les deux gestes de trahison, grâce auxquels se manifeste tout l’amour de Jésus pour l’homme, gestes qui anticipent et interprètent ce qui va d’ici peu se passer sur la croix, qui lui donnent sens.
Mais aussitôt après, Il demande à ses amis de s’aimer les uns les autres comme Lui les a aimés : Il les aime librement et demande, en vertu de cette gratuité, d’en faire autant.
Les paroles du commandement nouveau ne peuvent être placées que dans le contexte de la croix et, en Jean, seulement après ces gestes qui donnent un sens à la croix. Les disciples ne pourront pas, en effet, s’aimer les uns les autres si ce n’est par l’amour qu’ils ont reçu.
L’amour de Dieu n’est pas réciproque : nous ne pourrions jamais Lui rendre ce qu’Il nous a donné.
L’amour de Dieu plutôt, s’échange entre nous, il circule, et c’est le seul moyen pour nous de ré-aimer Dieu, pour lui dire notre véritable reconnaissance.
+ Pierbattista
