26 février 2017
VIII dimanche du Temps Ordinaire, année A
Le passage de l’Evangile que nous entendons aujourd’hui présente une particularité, sur laquelle nous allons nous arrêter.
Il est dit tout d’abord que l’on ne peut pas servir deux maîtres : le cœur de l’homme est fait pour se consacrer entièrement à une seule fin.
Puis Jésus poursuit en disant : c’est pourquoi je vous dis de ne pas vous inquiéter…
Ce « c’est pourquoi » lie directement tout le discours sur l’abandon à la Providence à ce bref passage qui rappelle que l’on ne peut servir l’argent.
Qu’est-ce que cela signifie ?
Nous pouvons essayer d’interpréter ce passage en reprenant l’ensemble du contexte du Sermon sur la montagne.
Ces derniers dimanches, Jésus avait repris la loi ancienne, celle donnée par Dieu à Moïse, et en avait relu différentes règles en les interprétant selon leur intention originelle. Intention originelle qui dans tous les cas n’avait pas pour seul but d’enrayer le mal, mais qui visait à accomplir le destin de l’homme dans une totale plénitude.
C’étaient ce qu’on appelle « les antithèses » (note des traducteurs : lorsque le Maître exprimait une différence, un contraste ou une apparente contradiction avec la Loi mosaïque à propos de six sujets, comme suit : « Vous avez entendu… mais Moi je vous dis ») Ces sujets sont : l’homicide, l’adultère, la répudiation, le serment, la loi du talion, l’amour du prochain.
Nous pouvons d’ailleurs trouver ici les traces d’une de ces « antithèses ».
En effet, la première loi donnée par Dieu à Moïse concerne justement l’idolâtrie, et dit que le cœur de l’homme ne peut être pleinement satisfait que dans l’adoration d’un seul Dieu : Tu n’auras pas d’autres dieux que Dieu (Exode 20,3). Dieu sait que la grande tentation de l’homme n’est pas tant celle de ne pas croire en Dieu, mais plutôt celle de se créer un dieu à sa propre mesure, et de placer son propre dieu à côté du seul et unique vrai Dieu.
Et c’est une tentation grave, car la relation à Dieu ne peut exister, sauf au prix d’une confiance absolue. C’est seulement en s’abandonnant à Lui que l’on peut faire effectivement l’expérience de Son amour.
Voilà pourquoi Jésus reprend cette loi.
Et il affirme tout d’abord que la tentation de l’idolâtrie est proche, et se glisse là où chacun met sa sécurité, dans l’argent. L’argent devient une idole, qui apparemment à la prétention de sauver, de donner la sécurité et la vie, mais qui devient ensuite un maître exigeant qui réduit la vie en esclavage : le risque est que l’argent ne serve pas l’homme, mais que l’homme se mette au service de l’argent. C’est ce qui se produit quand la richesse vient occuper les pensées, les sentiments, la volonté : l’homme finit par vivre dans ce seul but, il vit pour posséder.
Mais, comme dans les autres antithèses, Jésus ne s’arrête pas là.
Vous avez entendu qu’il a été dit qu’il ne faut pas avoir d’idoles, mais je vous dis aussi que vous ne devez pas vous faire de soucis, que vous ne devez pas vous inquiéter.
Parce que derrière toute idolâtrie il y a une préoccupation de soi-même, et c’est là que Jésus veut arriver.
C’est comme s’il disait : l’intention originelle de la loi n’est pas celle d’avoir un Dieu unique mais que l’homme soit libéré du besoin de penser toujours à lui-même, qu’il soit libéré de la solitude, et cela se produit non pas en multipliant les sources de sécurité, mais en apprenant à s’abandonner totalement au Père.
C’est peut-être là, le passage la plus exigeant du Sermon sur la montagne, et c’est peut-être aussi de celui-là que tout le reste dérive.
Mais comment faire pour apprendre la confiance ?
Comme dimanche dernier (lorsque nous avons été invités à regarder comment le Père donne le soleil et la pluie à tous, sans distinction, cf Mt 5,45), Jésus nous dit aujourd’hui encore de commencer par regarder : regarder les oiseaux du ciel et les lys des champs (Mt. 6,26-28), pour que nous réalisions comment la providence est capable de prendre soin de la création, même dans ses moindres détails.
Habituer son regard, pour qu’il soit un regard de foi. Alors, nous nous rendrons compte que le Père sait ce dont nous avons besoin : et Celui qui nous a donné Son fils, comment ne nous donnerait-Il pas tout le reste ? Au lieu de s’inquiéter, de se faire du souci, Jésus propose une autre attitude, qui est celle de la recherche.
« Cherchez d’abord le royaume de Dieu et sa justice, et tout cela vous sera donné de surcroît » (Mt 6,33).
Nous avons vu maintes fois, dans les premiers chapitres de Matthieu, que le royaume de Dieu et sa justice ne sont autre que la volonté du Père de nous aimer et de nous sauver. Alors, Jésus dit : arrêtez de penser à vous-mêmes, et commencez à penser aux autres, à leur bien, à ce dont ils ont besoin.
Et de la même manière que le Père prend soin de nous, Il nous enseigne à prendre soin les uns des autres.
Ainsi le lendemain ne nous fera plus peur, et nous ne serons plus obligés d’occuper l’aujourd’hui pour penser à demain.
En effet, l’inquiétude et les préoccupations ont le pouvoir de mettre le désordre dans le temps : demain déborde sur aujourd’hui et l’occupe entièrement, et finalement, nous empêche de vivre.
Chercher le royaume, au contraire, met de l’ordre dans le temps : chaque jour se préoccupe de lui-même, à chaque jour suffit sa peine (Mt 6,34) ; tout comme le peuple d’Israël avait appris la leçon de la manne (Ex 16), leur enseignant que personne ne devait en réserver pour le lendemain, parce que le lendemain serait un autre jour où le Seigneur n’allait pas manquer de nourrir son peuple.
+ Pierbattista
